Introduction
Voici la trente-deuxième et dernière leçon de ce cours de catéchisme pour adultes. Après la tempérance qui modère les passions au repos du concupiscible, nous voyons la force, vertu qui tient les passions violentes de l'irascible. Vertu étrangement absente de notre paysage culturel, et pourtant décisive pour rester chrétien dans un monde où les dangers de la vie chrétienne se multiplient.
Il est hautement conseillé d'être fort en temps de persécution. En temps de difficultés graves pour notre foi, cette force est plus nécessaire que jamais. On verra tout à l'heure que le fort, c'est celui qui domine les craintes qui le ligotent, et non celui qui se laisse dominer par la crainte. La leçon suivra trois temps ; les deux actes de la vertu de force, puis le cas spécial du martyre, et enfin les vertus annexes qui détaillent cette grande vertu cardinale.
Cinq passions, dites violentes parce qu'elles surgissent quand il y a une difficulté spéciale entre moi et l'objet ; espoir, désespoir, crainte, audace, colère. Exemple parlant ; le petit garçon dont le grand cancre a volé le cartable ; l'espoir de le récupérer, la crainte de prendre une rouste, l'audace d'y aller quand même, et la colère quand il prend des coups. Toutes ces passions sont concentrées autour d'une chose ; la crainte.
On peut très bien avoir la tempérance sans la force, et la force sans la tempérance ; les coléreux qui ne tiennent pas leur sang ne sont pas nécessairement gourmands, et les buveurs portés à tous les plaisirs peuvent être très calmes. Ce sont deux vertus distinctes. La force, elle, domine les cinq passions violentes ; mais en chacune, le grand ennemi à vaincre reste toujours la crainte. Même dans l'espoir, le désespoir, l'audace, la colère ; partout, ce que la force doit terrasser, c'est la peur sensible qui me ferait reculer ou dévier.
Définition
Vertu qui affermit l'appétit irascible contre les dangers les plus grands de la vie corporelle. Elle corrige et domine les passions violentes, qui ont toujours à vaincre une crainte sensible. Est fort celui qui domine cette crainte, non celui qui se laisse dominer par elle.
Si vous avez un peu vécu, vous savez que les hommes sont mus principalement par la crainte, non par l'amour ; ils fuient plutôt qu'ils ne cherchent. Crainte d'un enfant en plus, crainte de payer trop d'impôts, crainte d'être mal vu, crainte du qu'en-dira-t-on, crainte de la maladie. C'est ainsi qu'ils se dirigent ; non en cheminant vers le bien, mais en fuyant ce qui leur fait peur. Voilà pourquoi dominer la crainte, c'est le fond même de la vertu de force.
Cela se vérifie dans tous les mondes ; monde artistique, monde politique, monde religieux même. L'homme se précipite vers une chose parce qu'il en fuit une autre. Il devrait aller au bien par amour ; en pratique, il s'y traîne par crainte. Et celui qui sait dominer sa crainte, tout simplement, c'est un homme fort. Tout le reste est bavardage.
Conséquence immédiate ; le coléreux, l'excité, sont des faibles. Ils ne tiennent pas leurs passions, ils s'y laissent emporter ; la moindre chose les met en pétard. Ils paraissent forts, ils sont faibles. La force tient ses propres passions, non celles des autres.
Les deux actes de la force
Devant le mal sensible (et donc la crainte), nous devons :
- soutenir, patienter : rester immobile dans le danger ; lent et long
- attaquer, quand on peut vaincre le danger ; rapide et rare.
Le formel de la vertu de force consiste essentiellement dans le premier acte, et non dans le second.
Devant une crainte qui risque de me faire dévier de la justice, abandonner le bien ; la première chose à faire, c'est de ne pas céder. Soutenir le choc, patienter, ne pas bouger. Cela paraît passif ; c'est en réalité le sommet de la force. En latin, sustinere ; soutenir le choc d'une crainte qui dure et qui dure. C'est lent, c'est long, ça peut durer très longtemps ; et c'est précisément cela l'acte principal de la force. Notre monde, lui, cède à toutes les craintes ; au lieu de résister, on s'agite, on parle, on plie. C'est exactement l'inverse de la force.
Un camarade de classe, plus fort que vous, vous ennuie et vous insulte. La force consiste d'abord à tenir bon devant cette agressivité ; rarement à pouvoir le vaincre. La passivité apparente est la vraie victoire intérieure.
Quand une crainte injuste m'agresse, si je peux m'en débarrasser, je le dois ; réduire la crainte, l'éloigner, pour qu'elle ne me fasse pas trop peur, pour qu'elle ne me fasse pas abandonner le bon chemin. Mais ce n'est pas le formel de la vertu. C'est un acte plus rare et rapide, qui ne réalise pas l'essence de la force. Et notez bien ; celui qui n'est pas capable de soutenir ne sera pas non plus capable d'attaquer au moment voulu. L'attaque sans le soutènement préalable n'est que coup de sang.
L'inversion moderne
Au regard des médias, des films, des scénarios, des romans ; qu'est-ce que l'homme fort ? Celui qui rend les coups, qui attaque tout le temps : Sylvester Stallone, Schwarzenegger, Van Damme. Petits héros à trois balles de tous les cinémas, qui paraissent très forts parce qu'ils ont des muscles, de la gonflette ; ridicule. La muscu, lui-le-pec, tout l'appareil est risible ; au moindre coup intérieur, ils flanchent. Ils cèdent à la moindre crainte ; ils ne dominent rien d'eux-mêmes. La force tient les passions, pas les passions des autres. Tous les héros de cinéma à trois sous montrent exactement l'inverse de la force. Les médias nous proposent une version diamétralement opposée à la vraie vertu.
L'homme moderne qui n'est pas fort va de crainte en crainte ; ici il a peur de ceci, là il a peur de cela, et c'est ainsi que se dirigent les hommes. Il faudrait s'arrêter une bonne fois et voir que ce qui les agite n'a guère de sens ; mais c'est plus fort qu'eux, ils fuient. Le coléreux excité de cinéma fait à peu près la même chose ; il s'agite parce qu'il a peur de tout, et son agitation cache sa faiblesse. Celui qui n'est pas capable de soutenir ne sera pas non plus capable d'attaquer, au moment où il faudra légitimement se débarrasser d'une violence.
Le martyre, acte suprême
La crainte maximale dans l'ordre naturel est la mort. Il y a plus grave (perdre son âme), mais dans l'ordre naturel rien ne dépasse la mort. Bien sûr, dans l'ordre surnaturel, il y a des biens plus grands que la vie humaine ; la grâce de Dieu, la charité, sont d'un ordre supérieur, et c'est précisément cette hiérarchie que les martyrs reconnaissent. Mais pour la sensibilité, la perte de la santé jusqu'à la mort reste la crainte ultime. La vertu de force culmine face à elle. On n'est vraiment fort, de façon totale et héroïque, que lorsqu'on est capable de résister à cette crainte maximale de l'ordre naturel. Seuls les martyrs ont prouvé une vertu de force héroïque ; on peut bien être héroïque dans d'autres vertus (la pénitence comme certains grands saints, la charité d'un saint Philippe Néri ou d'un saint Vincent de Paul) ; mais tant qu'on n'a pas affronté la mort, on ne sait pas si on est plus fort qu'elle.
Saint Ignace, deuxième patriarche d'Antioche, capturé d'un côté de la Méditerranée puis emmené vers Rome pour y être dévoré par les lions en l'an 107 sous Trajan. La traversée est longue ; et durant cette route vers le supplice, il écrit quatorze épîtres admirables. Or, lucidement, il y dit qu'il n'est pas encore chrétien ; il va le devenir. Tant qu'il n'a pas affronté les fauves, il ne peut savoir s'il aura cette charité héroïque, et il ajoute que si les lions n'attaquent pas, c'est lui qui leur fera violence, pour être broyé par leurs dents et devenir un pain digne du Christ. Voilà la lucidité du futur martyr.
De La Palice n'aurait pas dit mieux ; on ne sait pas si l'on est plus fort que la mort tant qu'on ne l'a pas affrontée. Tautologie apparente, mais profondément vraie ; on peut toujours parler de la mort, en discourir, théoriser. Au pied du mur, c'est autre chose. N'ont vraiment affronté la mort que les gens qui sont morts ; et l'homme le plus fort, c'est celui qui ne recule pas devant ce péril extrême.
Définition du martyre
Du grec martys, témoin. Celui qui donne sa vie en témoignage pour la foi catholique ou une vertu connexe à la foi. Il domine la mort qu'il préfère à l'apostasie. Le martyre est l'acte héroïque non seulement de la force, mais aussi de la charité ; il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui qu'on aime (Jn 15, 13). Attention ; il ne s'agit pas d'affronter la mort comme cela, pour prouver que l'on est fort, ce qui serait ridicule ; il faut témoigner en faveur de quelque chose, et tenir cette chose pour plus importante, plus considérable, que la mort elle-même. Pour les seuls vrais martyrs, les martyrs chrétiens, cette chose est la foi catholique, ou une vertu qui découle de cette foi.
Sous l'Empire romain, l'historien Paul Allard estime environ 10 à 12 millions de martyrs sur deux siècles de persécution intermittente. Chiffre énorme ; et il ne compte pas tous ceux qui ont renié le Christ sous la torture, les fameux lapsi, qui formeront un problème immense dans l'Église primitive. Le persécuteur laissait toujours le choix ; sacrifier aux idoles, ou mourir. C'était oui ou c'était non ; on vous laissait la vie sauve si vous reconnaissiez les dieux de l'Empire, Jupiter, Junon, Neptune et toute la bande ; sinon vous étiez condamné. Choix terrible mais clair ; et le martyr disait non.
À ces martyrs antiques s'ajoutent ceux que le temps présent fournit. Vous êtes plus jeunes que moi, cela peut vous arriver ; regardez ce qui se passe sous l'État islamique d'Orient. Des chrétiens sont égorgés, décapités, et on les voit mourir en annonçant le nom de Jésus. Voilà ce que c'est qu'un martyr aujourd'hui ; et cela peut malheureusement nous arriver un jour ; malheureusement pour notre civilisation, heureusement pour notre salut. La gloire du martyre n'a pas cessé ; et la vertu de force, en temps de persécution chrétienne renaissante, redevient ce qu'elle a toujours été ; la condition même de la fidélité.
Le martyre suppose la foi attaquée, ou une vertu liée à la foi. Si quelqu'un est poursuivi pour un crime de droit commun, il n'est pas plus martyr que bon vivant ; il y faut un injuste agresseur, et la haine de la foi. Voilà pourquoi les martyrs chrétiens sont les seuls vrais martyrs ; eux seuls témoignent d'une foi révélée, et préfèrent la mort à la trahison de Dieu. Le mot grec martys n'a pas d'autre sens ; il veut dire témoin, et le martyr est par excellence le témoin de la foi.
- La mort réelle. Il n'y a pas de martyr vivant. Tant qu'on n'est pas mort, on n'a pas vaincu la mort. La seule exception est saint Jean l'Évangéliste, jeté dans une chaudière d'huile bouillante sous Domitien ; il en est sorti vigoureux par miracle ; sa fête est en blanc, pas en rouge.
- Infligée par un injuste agresseur. Il ne s'agit pas d'être poursuivi pour un crime de droit commun. Sous l'Empire romain, le rescrit de Trajan prouve qu'il n'y avait pas de crime des chrétiens ; le seul fait d'être chrétien était un crime. Les païens criaient dans les arènes à mort les athées contre saint Polycarpe de Smyrne (brûlé vif à 86 ans), parce qu'il refusait les dieux de l'Empire. Être chrétien, c'était être athée aux yeux de Rome.
- En haine de la foi ; la foi elle-même, ou une vertu connexe à la foi. Saint Jean Baptiste est martyr pour avoir reproché à Hérode son inceste ; la chasteté qu'il défendait découle de la foi. Les vierges chrétiennes mises à mort plutôt que d'être déshonorées sont martyres parce que leur virginité tenait à la foi. L'Antiquité païenne ne connaissait pas cette vertu de chasteté virginale ; elle est une création chrétienne, et c'est pourquoi la mort encourue pour la garder est bien une mort pour la foi.
- Subie volontairement. Le martyre est un acte positif de la volonté ; pas un simple accident. Une disposition habituelle suffit toutefois ; un chrétien tué dans son sommeil en haine de la foi est martyr s'il avait l'intention habituelle de donner sa vie pour Dieu.
Le drame des lapsi : saint Cyprien et le pape Corneille
À côté des martyrs, l'Église primitive a connu les lapsi ; ceux qui ont sacrifié aux idoles sous la torture, puis sont revenus voir l'évêque pour être réconciliés. En particulier en Afrique du Nord, terre alors très chrétienne, ce fut un drame pastoral immense. Saint Cyprien, évêque de Carthage, écrit au pape Corneille pour savoir que faire ; et le pasteur d'Afrique du Nord, par zèle, commence à rebaptiser les apostats revenus. Or le baptême ne se renouvelle jamais ; il imprime un caractère ineffaçable.
D'où une grande querelle entre le pape Corneille et saint Cyprien. Géant de sainteté qu'il fût, Cyprien avait tort ; et le pape avait raison. Heureusement, peu avant la persécution de Dèce, ils se sont rabibochés ; et tous deux sont morts martyrs presque ensemble. La réconciliation préalable est très belle ; elle dit que la vérité doctrinale finit toujours par l'emporter chez les saints. Les lapsi, eux, étaient ordinairement mis pour une dizaine d'années en pénitence publique ; on ne les rebaptisait pas, mais on ne les rendait pas non plus tout de suite à la communion pleine.
Les effets du martyre
Le martyre (ou baptême de sang) produit trois effets :
- la justification immédiate ; même un catéchumène non baptisé qui meurt pour la foi est immédiatement justifié. Il y a trois baptêmes ; celui d'eau (le seul sacrement, qui imprime le caractère de fils de Dieu), celui de désir (acte de charité parfaite envers Dieu, qui place dans la grâce sans donner le caractère), et celui de sang (le martyre lui-même). Les deux derniers ne donnent pas le caractère, mais ils confèrent la grâce.
- la remise de toute peine ; pas de purgatoire pour le martyr, parce qu'il a posé l'acte suprême de la charité, qui remet tout
- la couronne (auréole) du martyr ; gloire supplémentaire au ciel, celle d'une force spéciale.
Notons-le ; le baptême de désir et le baptême de sang sont au fond la même chose ; un acte de charité parfaite qui donne les effets du baptême sans la réalité sacramentelle. C'est évident pour le martyre ; celui qui meurt pour le Christ aime Dieu plus que toute chose, et donc se trouve dans la grâce et dans la charité, avec tous les effets justifiants du baptême. Simplement, pour le baptême de désir d'un homme ordinaire, c'est plus difficile à vérifier ; pour le martyre, cela se voit clairement. Et puisque l'acte est de charité parfaite, toute peine due aux péchés est remise ; le martyr va tout droit au ciel.
Trois auréoles distinctes brillent au ciel :
- celle des martyrs ; force spéciale
- celle des docteurs ; vérité
- celle des vierges ; chasteté du cœur, de l'esprit et du corps.
Les trois témoignent d'une spéciale charité, forme de toute vertu. Et c'est capital ; sans la charité, aucune vertu n'existe. Si je distribue mes biens aux pauvres, si je livre mon corps aux flammes, sans la charité je ne suis rien ; je suis une cymbale retentissante (1 Co 13). Saint Paul est formel ; et il faut donc dire avec lui que la charité est la forme de toute vertu. Nos vertus sans la charité ne sont que des cadavres de vertus.
Innocent IIIIl fait injure au martyr, celui qui prie pour le martyr.
Maxime fameuse ; le martyr est déjà au ciel, sans purgatoire ; prier pour lui, c'est sous-entendre qu'il aurait besoin d'être purifié, ce qui contredit la doctrine du baptême de sang. On prie par les martyrs, pas pour eux.
Les quatre vertus annexes de la force
Les vertus sont comme les poupées russes ; à la grande vertu cardinale s'emboîtent des vertus plus petites, plus précises. La force se déploie en quatre vertus annexes, deux pour attaquer et deux pour patienter :
- du côté de l'attaque ; magnanimité (la fin) et magnificence (les moyens)
- du côté de la patience ; patience proprement dite (au présent) et persévérance (au futur).
1. La magnanimité
Vertu qui nous porte aux grandes choses (sainteté, responsabilité) en raison de leur excellence ; non de l'honneur qu'elles comportent (ce serait l'ambition). C'est le moteur des grandes âmes. Celui qui ne conçoit rien de grand ne fera jamais rien de semblable. Sans magnanimité, on se contente de petitesses ; pas de saints sans grandes vues.
Quand la petite Thérèse de Lisieux dit, encore une gamine, « je veux être une grande sainte, pas une sainte au rabais » ; c'est la magnanimité à l'état pur. Aucune ambition mondaine ne peut se loger là ; on est sûr qu'il s'agit purement de désirer Dieu et la sainteté pour eux-mêmes. La première chose des grands saints, c'est qu'ils ont voulu le devenir ; et c'est sans doute la première chose à retenir d'eux. Sans cette grande vue de l'âme, on ne fait rien de durable. Et c'est exactement à l'inverse de nos politiques actuels ; chez eux, ce ne sont pas les grandes choses qui meuvent, mais les honneurs, l'autorité, le caractère presque irrésistible du pouvoir qui corrompt la plupart des gens. Cela n'a rien à voir avec la magnanimité ; concevoir des grandes choses et les vouloir pour ce qu'elles sont, en tant qu'elles sont, voilà le moteur des grandes âmes. Vous avez à côté des âmes étriquées, chiches, petites, rabougries, qui se demandent même si elles vont mettre le prix de la vertu ; elles ne conçoivent pas même que ce prix puisse être pour elles. C'est désolant ; et c'est le contraire de la grandeur d'âme à laquelle nous sommes appelés.
2. La magnificence
Est à la magnanimité ce que les moyens sont à la fin. Celui qui veut faire de grandes choses doit y mettre le prix et en supporter les difficultés. C'est vrai dans l'ordre humain ; je veux construire une très grande maison, il faudra se serrer la ceinture pendant des années. C'est plus vrai encore dans l'ordre moral et spirituel. On peut être magnanime sans magnificence ; c'est l'idéaliste velléitaire, qui rêve haut sans rien faire. Ou l'inverse ; le chiche qui a le porte-monnaie en peau de hérisson, qui consent les moyens mais sans grandes vues ; au fond, toujours une crainte qu'on ne contrôle pas. Les hommes sont souvent capables d'un grand dévouement pour une réalisation terrestre qui les passionne ; et ils ne peuvent pas bouger le petit doigt pour le royaume des cieux. On n'est pas dans le même monde. La magnificence, c'est de mettre le prix aux choses de Dieu, qui sont coûteuses en efforts ; et la charité, qui nous y pousse, supplée à tout ce que la nature trouverait disproportionné.
3. La patience
Vertu qui modère la tristesse de l'épreuve. Elle appartient à la force, non à la tempérance ; parce que cette tristesse n'est pas un simple plaisir à modérer, elle est motivée par la crainte de succomber, d'échouer. C'est la plus importante des vertus annexes de la force ; puisque soutenir est l'acte principal de cette vertu.
Ne nous trompons pas sur ce mot ; la patience n'est pas encaisser passivement les coups en disant c'est normal, vas-y, frappe encore. Cela, c'est du masochisme. La patience est une vertu, donc une chose active ; c'est ce qui terrasse la tristesse occasionnée par la crainte. Quand quelque chose me fait peur, il en résulte une angoisse, une tristesse continue ; et sous cette tristesse, l'homme fait toutes les bêtises. C'est Pascal qui le dit dans le divertissement ; pourquoi les hommes se saoulent, se droguent, courent les divertissements ? Parce qu'ils sont tristes ; et toutes nos bêtises naissent de la tristesse. La patience est cette vertu qui immunise l'âme contre cette tristesse, en attaquant à la racine la crainte qui la cause.
Et donc, être fort, principalement, qu'est-ce que ça veut dire ? Être capable de se défaire des tristesses qu'occasionne la crainte. Voilà ce qu'est être fort ; quelque chose d'éminemment positif. Saint Paul nous dit soyez toujours joyeux ; ce n'est pas la joie de l'alcool ni de la drogue, ni l'imbécile heureux ; c'est cette joie que vous instaurez dans votre âme en acceptant les épreuves et en chassant la tristesse qu'elles voudraient installer en vous.
Notez la finesse de saint Thomas, dans la Secunda Secundae. Tempérer la tristesse, dit-il, appartient non à la tempérance, mais à la force ; parce que cette tristesse est causée par une crainte. C'est de la doctrine cousue main. La tempérance modère, oui, mais les plaisirs et les peines de l'ordre concupiscible ; ici nous sommes dans la peine causée par une menace, donc dans l'irascible, donc dans la force. Et l'épreuve dont je ne peux pas me défaire ; le cancer, l'enfant perdu, le frère mort, l'expropriation, les enfants qui vivent comme des patachons ; il ne faut pas accepter de se laisser aller à la tristesse, car sous son empire continu, l'homme fait toutes les bêtises. La patience est là pour cela.
4. La persévérance
Affermit l'âme contre l'ennui et la lassitude du temps. Elle est au futur ce que la patience est au présent. Le grand ennemi est la durée ; on tient un jour, on tient une semaine ; tenir une vie, c'est tout autre chose. Si le temps n'existait pas, la vertu serait facile ; je vois un bien, j'y vais, je mets le prix, je sais que ce sera bientôt fini. La plupart des hommes seraient vertueux. Mais nous ne savons pas combien de temps dureront nos épreuves ; et c'est cela le plus terrible ; non l'effort présent, mais la perspective qu'il faudra le faire durer. Une heure, deux heures, trois heures, vingt-quatre heures ; on est prêt à le faire. Mais l'ignorance du terme, voilà ce qui éprouve. La persévérance immunise l'âme contre cette perspective, comme la patience l'immunise contre la tristesse présente. Sans elle, on cède au temps comme on cède à la peur.
Au soir de sa vie, sainte Thérèse écrit à son directeur prêtre cette phrase étonnante ; « j'aurai du mal à m'habituer au ciel ». Elle veut dire qu'elle est tellement habituée à la souffrance offerte par charité, à la souffrance acceptée dans la durée, qu'elle se demande comment elle s'acclimatera au bonheur plein du ciel. C'est là le sommet de la persévérance ; immunisée totalement contre la crainte de la durée, l'âme finit par aimer même l'épreuve qui la grandit. L'homme qui craint la durée est faible ; celui qui consent à la durée pour le Christ est invincible. La persévérance n'est donc pas seulement la dureté de tête qui s'obstine ; c'est la vertu qui affermit l'âme contre la perspective même de la longueur. Là où la patience tient bon au présent, la persévérance tient bon au futur ; et le futur, voilà l'ennemi véritable, parce que nous ne savons pas combien il durera.
Coïncidence dans le temps entre la mort et l'état de grâce. Mourir en état de grâce ; voilà ce que demande cette grâce particulière. Ce n'est pas un acquis ; c'est un don qu'il faut demander tous les jours ; « et à l'heure de notre mort », comme nous le faisons dans l'Ave Maria.
Mt 10, 22Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé.
Conclusion du cours
Voici donc terminé le tour d'horizon du catéchisme catholique pour adultes ; vérités à croire (Credo), moyens de sanctification et prière, morale catholique. Trois grandes parties, trente-deux leçons. Tout se résume finalement en peu de mots ; connaître Dieu, l'aimer, le servir ; pour le rejoindre dans la vie éternelle.
La morale, ce sont les sept vertus ; trois théologales qui nous unissent à Dieu (foi, espérance, charité), quatre cardinales qui règlent notre agir (prudence, justice, force, tempérance). Et au sommet, comme on l'a vu, la charité ; à la base et non au couronnement, puisque sans elle aucune vertu n'existe vraiment.
Le plus important reste à faire ; vivre tout cela. La grâce de la persévérance finale, demandons-la tous les jours. Que la Très Sainte Vierge Marie, médiatrice de toutes grâces, obtienne à ses enfants la fidélité jusqu'au bout.
Beaucoup, sur le blog, demandent ; vous n'allez pas en rester là, faites-nous quelque chose l'année prochaine ? Je ne sais pas encore ce que je ferai ; je remercie de cette confiance. J'aime beaucoup la sainte Écriture, et je songe à vulgariser un peu cette sainte Écriture ; on constate que les exégètes pointus sont brillants mais dans leur monde d'intellectuels, et que le peuple ignore presque tout de la Bible. Il y a là un créneau à occuper. Nous verrons à la rentrée. En attendant, je vous remercie de votre assiduité, je vous souhaite de bonnes vacances ; et à la prochaine rentrée.
