Leçon 14

Les Sacrements

Introduction

Avec la prière, les sacrements sont le grand moyen ordinaire par lequel Dieu nous donne sa grâce. Ils sont au nombre de sept (de foi définie au concile de Trente). On peut les définir, au sens large, comme les institutions de la faveur divine. Cette leçon traite des sacrements en général : les suivantes traiteront chacun en particulier, à commencer par le baptême.

Sacrement

Signe sensible (1) institué par Notre Seigneur Jésus-Christ (2) pour produire ou augmenter la grâce (3).

Trois éléments à examiner successivement : le signe sensible (qui est et n'est pas comme les autres signes) ; l'institution par le Christ (qui seul peut lier la grâce à un rite) ; et la production de la grâce (avec tout ce qui s'ensuit : matière, forme, ministre, caractère, validité).

Le signe sensible

Signe

Réalité qui en fait connaître une autre. Le signe se voit ; la réalité signifiée, pas encore. Le panneau routier annonce le virage dangereux qu'on ne voit pas encore. La rougeur révèle la honte qu'on ne voit pas dans l'âme. Les chiffres signifient des quantités, les mots signifient des concepts, les concepts signifient les choses. Nous nageons en plein signe.

Un signe qui produit ce qu'il signifie

Mais le sacrement a une particularité absolument unique : ce n'est pas seulement un signe qui fait connaître une réalité cachée. C'est un signe qui la produit. Le panneau routier ne fait pas le virage ; au contraire, c'est le virage qui cause le panneau. Le sacrement, lui, à l'inverse, produit ce qu'il signifie. Léon XIII l'a résumé en une phrase à retenir :

Le sacrement signifie ce qu'il produit et produit ce qu'il signifie.

Léon XIII

Conséquence capitale : le sacrement est efficace par lui-même, et non par les dispositions qu'on y apporte. C'est la grande différence entre les sept sacrements du Nouveau Testament d'une part, et de l'autre les sacrements de l'Ancienne Alliance (circoncision, agneau pascal, holocaustes) et les sacramentaux actuels de l'Église (eau bénite, cendres, cierges, buis béni, bénédictions diverses).

Les sacrements de l'Ancienne Alliance et les sacramentaux d'aujourd'hui sont efficaces par la foi de celui qui les reçoit et par sa disposition. Recevoir les cendres le mercredi des Cendres sans aucune intention de pénitence ne sert à rien. Mais recevoir le baptême ; même sans foi explicite chez un enfant, ou même conféré par un ministre indigne ; produit la grâce par le fait même qu'on a posé validement le signe. Les sacrements sont vraiment, à cet égard, des merveilles de la bonté et de la miséricorde de Dieu. Dieu s'y est engagé ; quel risque pour lui.

L'institution par le Christ

Seul Dieu peut donner la grâce, parce que la grâce est une participation à sa nature même. Donc seul Dieu peut instituer un rite auquel il s'engage à attacher sa grâce. L'Église a le pouvoir d'instituer des sacramentaux (eau bénite, cierges, etc.), mais elle n'a aucun pouvoir d'instituer un sacrement, ni de toucher à la substance des sept que le Christ a établis.

Il est hautement convenable que ce soit le Christ lui-même qui les ait institués, et non le Père ou l'Esprit en propre ; le Christ est Dieu, donc il en a le pouvoir, mais il est aussi l'homme, le Verbe fait chair, et donc Dieu rendu sensible. Or les sacrements ont précisément pour effet de mettre la grâce dans le sensible. C'est donc Jésus-Christ et lui seul qui a institué les sept sacrements de la Nouvelle Alliance.

L'inversion des causes

Détail magnifique : entre l'institution des sacrements par Notre Seigneur et notre sanctification par eux, il y a une inversion des causes et des effets. Quand le Christ institue, il sanctifie les éléments sensibles ; quand nous les recevons, ces éléments nous sanctifient.

Jésus, étant la sainteté substantielle, n'a pas été sanctifié par le baptême reçu de Jean-Baptiste : c'est lui qui a sanctifié l'eau du Jourdain par sa présence, eau qui deviendra l'eau du baptême qui nous sanctifie. De même aux noces de Cana ; ce n'est pas la noce qui sanctifie le Christ, c'est lui qui sanctifie le mariage en y changeant l'eau en vin, signe que désormais l'union naturelle des époux est élevée à la grâce sacramentelle.

Production et réception de la grâce

Deux sacrements donnent la grâce première

Deux sacrements sont faits pour mettre en état de grâce ceux qui ne le sont pas ; le baptême et la pénitence. On peut donc les recevoir sans être déjà en état de grâce. Heureusement, sinon le pécheur ne pourrait plus se convertir.

Le baptême est appelé par les théologiens « janua sacramentorum », la porte des sacrements : sans lui, aucun autre sacrement n'est valide. Les cinq autres (confirmation, eucharistie, ordre, mariage, extrême-onction) sont faits pour augmenter la grâce déjà reçue ; il faut donc être en état de grâce pour les recevoir.

La grâce toujours produite, pas toujours reçue

Si le sacrement est valide (signe sensible bien posé), la grâce est toujours produite. Mais elle peut ne pas être reçue, faute de dispositions chez celui qui la reçoit. Alors elle est profanée : comme on profanerait un cru classé en le versant par terre au lieu de le verser dans le verre. Celui qui reçoit ainsi un sacrement commet un sacrilège.

Exemple le plus tragique ; celui qui communie en état de péché mortel. Il reçoit véritablement le corps, le sang, l'âme et la divinité du Christ, mais il ne peut accueillir aucune grâce, et il profane le corps de Notre Seigneur.

Les sacrements donnent la grâce, mais ne donnent pas les dispositions nécessaires à les recevoir.

Père Emmanuel

Les dispositions nécessaires

1. La foi

Aucun sacrement ne peut être reçu fructueusement sans la foi ; y compris le baptême des adultes. Le baptême des enfants en bas âge est l'exception apparente ; ils n'ont pas encore la foi explicite, mais l'Église leur prête sa foi, et la grâce du baptême se développera quand ils prendront conscience.

2. L'intention droite

Recevoir le sacrement dans l'esprit même pour lequel il est fait. On ne se marie pas pour faire plaisir à sa fiancée ; on se marie pour recevoir la grâce du sacrement de mariage. On ne se fait pas ordonner pour faire carrière, mais pour servir le Christ.

3. L'état de grâce

Pour les cinq sacrements qui présupposent la grâce déjà reçue (donc tous sauf baptême et pénitence). Sans cela, sacrilège.

Matière et forme

Dans tout sacrement, on distingue la matière et la forme. Ensemble, elles constituent la substance du sacrement, sur laquelle l'Église n'a aucun pouvoir ; elles viennent de l'institution du Christ.

Le sacrement étant un signe, on assiste à un crescendo de signification. La matière éloignée commence à signifier ; elle ne signifie pas tout, mais elle annonce. La matière prochaine précise l'usage de cette matière. La forme apporte la signification ultime et, dès qu'elle est posée, le sacrement produit la grâce.

Tableau des sept sacrements

Baptême

Matière éloignée : l'eau (parmi les usages de l'eau ; désaltérer, laver : c'est le sens « laver » qu'on retient). Matière prochaine : l'ablution (on verse, on n'abreuve pas). Forme : « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »

Confirmation

Matière éloignée : le saint chrême (huile consacrée par l'évêque le jeudi saint ; l'onction symbolisait dans l'Antiquité la force des athlètes). Matière prochaine : l'onction. Forme : « Je te signe du signe de la croix et te confirme par le chrême du salut, au nom du Père… »

Eucharistie

Matière éloignée : le pain de froment et le vin de raisin. Matière prochaine : leur offrande à Dieu en sacrifice (et non leur consommation). Forme : les paroles de la consécration : « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang. » La séparation rituelle du corps et du sang signifie le sacrifice de la mort du Christ ; la présence réelle s'ensuit.

Pénitence

Matière éloignée : les péchés (matière qu'on apporte pour qu'elle soit enlevée). Matière prochaine : les trois actes du pénitent ; contrition, confession, réparation. Forme : « Je t'absous de tes péchés, au nom du Père… » On ne peut pardonner un péché qu'on ne regrette pas ; même Dieu ne peut le faire (contradiction dans les termes).

Extrême-onction

Matière éloignée : l'huile des malades. Matière prochaine : l'onction sur les sens du malade. Forme : « Par cette sainte onction et sa très pieuse miséricorde, que le Seigneur te pardonne les péchés que tu as commis par la vue, l'ouïe, l'odorat… »

Mariage

Matière éloignée : les deux époux eux-mêmes (un homme et une femme ; on est obligé de le préciser aujourd'hui). Matière prochaine : leur don mutuel dans le mariage. Forme : le consentement (« Oui ») qu'ils expriment. Particularité : ce sont les époux qui sont les ministres du sacrement ; le prêtre ne fait que bénir.

Ordre

Matière : l'imposition des mains de l'évêque (tranché définitivement par Pie XII dans Sacramentum ordinis, 1947). Forme : la prière de la préface consécratoire, qui confère le pouvoir sacerdotal.

Le caractère sacramentel

Caractère

Marque spirituelle ineffaçable imprimée dans l'âme par certains sacrements. C'est un pouvoir, une puissance, et non simplement une grâce. Les Pères de l'Église le comparent au cachet imprimé dans la cire (image qui parle moins aujourd'hui, à l'époque du timbre-poste) et à l'effigie du prince frappée sur la pièce de monnaie : une pièce ne vaut que par l'effigie qui la marque.

Trois sacrements donnent un caractère, et eux seuls :

  • Baptême : caractère d'enfant de Dieu. Comme un fils reste fils, qu'il soit bon ou voyou, le baptisé reste enfant de Dieu pour l'éternité.
  • Confirmation : caractère de témoin du Christ, soldat capable de se battre pour la foi.
  • Ordre : caractère de ministre du Christ, seul à donner un pouvoir actif de poser d'autres sacrements.

Le caractère est toujours donné dans un sacrement valide, même si la grâce ne l'est pas (faute de dispositions chez le sujet). Et c'est parce qu'il y a le caractère que la grâce peut revivre plus tard : si un homme reçoit validement le baptême sans regretter ses péchés (donc sans recevoir la grâce sanctifiante), le jour où il se convertit, la grâce de son baptême lui sera donnée ; on ne le rebaptise pas. Cette doctrine s'étend au mariage (qui, sans donner de caractère, établit dans un état de vie permanent et peut « revivre » de même).

Conséquence : on ne réitère jamais un baptême, une confirmation, une ordination valides. Jamais.

La validité

Pour qu'un sacrement soit valide, trois conditions doivent être réunies :

  • Une matière valide ; de l'eau au baptême (pas du Coca-Cola), du pain de froment et du vin de raisin à la messe (pas du riz ni du manioc), un homme et une femme au mariage.
  • Une forme valide ; les paroles instituées par le Christ.
  • Un ministre idoine avec une intention convenable.

L'intention du ministre

L'intention requise est minimale. Il suffit que le ministre veuille faire ce que veut l'Église, même s'il ne sait pas ce que l'Église veut, même s'il n'y croit pas. Si un homme qui n'a pas la foi pose la matière et la forme comme le veut l'Église, le sacrement est valide. Exemple classique : un petit Africain non baptisé peut baptiser validement un autre Africain non baptisé en lui versant de l'eau sur la tête en disant « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », dès lors qu'il fait ce que font les chrétiens, même sans savoir ce que cela signifie.

Ministre ordinaire et extraordinaire

On distingue le ministre ordinaire (chargé habituellement de donner ce sacrement) et le ministre extraordinaire (qui peut le donner validement dans certaines circonstances).

Baptême

Ordinaire : prêtre (ou diacre délégué). Extraordinaire : tout homme, même non chrétien, pourvu qu'il pose la matière et la forme avec l'intention de faire ce que fait l'Église. Cette extension extraordinaire est unique parce que le baptême est de nécessité absolue au salut ; Dieu a voulu qu'il soit toujours accessible.

Mariage

Les deux époux eux-mêmes sont seuls ministres, ordinaires comme extraordinaires. Personne ne peut les remplacer (on peut se marier par procuration, mais c'est encore le mandant qui est ministre).

Ordre

L'évêque seul, à titre ordinaire et extraordinaire. Le droit canon : omnis et solus episcopus, « tout évêque, et lui seul ». Un prêtre qui voudrait ordonner ordonne invalidement.

Confirmation

Ordinaire : l'évêque. Extraordinaire : le prêtre, avec délégation.

Eucharistie, pénitence, extrême-onction

Le prêtre (et donc l'évêque), et eux seuls. Aucun ministre extraordinaire possible.

Conclusion

Les chrétiens de Chine évangélisés par saint François Xavier sont restés près de trois siècles sans prêtres. Quand les missionnaires sont revenus au XIXe siècle, ils ont trouvé de belles communautés qui vivaient encore des deux seuls sacrements qu'on peut administrer sans ministre ordonné : le baptême et le mariage. Cela suffisait à les maintenir dans la grâce du Christ. Quelle merveille que ces institutions sacramentelles ; avoir la certitude d'être enfant de Dieu (baptême), la certitude de la rémission de ses péchés (pénitence), recevoir le corps, le sang, l'âme et la divinité du Christ (eucharistie) ; de véritables miracles, et nous les avons à notre portée. Remercions Dieu de cette économie de grâce.