Introduction
Nous abordons le point culminant de la sanctification chrétienne : le saint sacrifice de la Messe. La semaine dernière, nous avons étudié l'Eucharistie : présence réelle et communion, deux éléments sacramentels indispensables. Aujourd'hui, la montagne de la sainteté qui les commande tous deux.
La Messe catholique est le renouvellement du sacrifice de la Croix, offert à Dieu de façon non sanglante par le ministère des prêtres. Définition strictement théologique, du Concile de Trente.
Souvenir d'enfance qui m'a toujours beaucoup interpellé, comme on dit : le dictionnaire Larousse de mon enfance reprenait exactement la même définition, mot pour mot, que le concile de Trente. C'était une définition d'une rigueur tout à fait théologique, et l'on en trouvait l'écho jusque dans un dictionnaire grand public. Les temps ont changé : pareille définition aurait peu de chances aujourd'hui d'apparaître dans le Larousse. Or il n'y a pas d'autre définition possible de la messe dans la doctrine catholique. Ce n'est pas un détail : cela dit la place qu'occupait la foi catholique dans la culture commune, et la pente que nous avons descendue depuis.
D'autres noms vénérables désignent la messe :
Expression des Actes des Apôtres, très belle. Les premiers chrétiens se réunissaient pour « la fraction du pain » (Ac 2, 42) : ils appelaient ainsi la messe. Le rite est conservé et nous le pratiquons encore : le prêtre rompt l'hostie consacrée, signe de la Passion du Christ brisé dans sa passion, dans sa mort. Puis il prend une particule et la remet dans le calice : les deux espèces se rassemblent comme l'âme rejoint le corps, image de la Résurrection. Toute la théologie de la messe se trouve dans la messe.
Expression la plus vénérable après celle des Actes, et personnellement celle que je préfère, car la plus antique. Au pluriel, car la messe ne renouvelle pas seulement la Passion. Elle renouvelle aussi la Résurrection et l'Ascension du Seigneur. La prière qui suit la consécration les nomme expressément : la bienheureuse Passion, la Résurrection des enfers, et la glorieuse Ascension dans la gloire. Tout le mystère de notre salut est là.
Le concile de Trente définit la messe comme renouvellement du sacrifice de la Croix, autrement dit de la passion et de la mort du Seigneur : c'est parfaitement exact. Mais si vous regardez la liturgie et la théologie catholique de la messe, et qu'on parle des saints mystères au pluriel, c'est qu'il y en a plusieurs. De fait, la prière qui suit la consécration porte offrande à Dieu du corps, du sang, de l'âme et de la divinité de Jésus-Christ pour renouveler non seulement la bienheureuse Passion, mais aussi la Résurrection d'entre les morts et la glorieuse Ascension dans la gloire. Le Christ à la messe est glorieux, ressuscité : c'est très important à comprendre. Il est même à la droite de la Majesté divine, après l'Ascension, et c'est là qu'il exerce le sacerdoce éternel qui rend efficace la messe. Tout cela est dans le canon. Tout le mystère de notre salut est là.
Indice de cette gloire du Christ à la messe : le seul jour où l'Église ne célèbre pas la messe, c'est le Vendredi saint. Vous direz : ce devrait être le jour par excellence, puisqu'on commémore la mort. Précisément non. Le Christ à la messe est glorieux, ressuscité, assis à la droite de la Majesté divine. Trop de gloire pour le seul jour où nous ne voulons savoir que la tristesse bouleversante de sa mort. Le samedi saint non plus, en attendant la Résurrection : l'Église sait ce qu'elle fait. Il n'en reste pas moins vrai que ce qui est offert principalement, fondamentalement, c'est le prix de la passion et de la mort de Notre-Seigneur, et voilà pourquoi les définitions des conciles ne portent que sur ce point.
Notion du sacrifice
Avant de dire que la messe est un sacrifice, il faut savoir ce qu'est un sacrifice. Le mot vient de sacrum facere : « faire un acte saint ». La notion de sacrifice est vieille comme le monde.
Définition
Offrande faite à Dieu seul d'une chose détruite pour reconnaître le souverain domaine de Dieu. Quatre éléments importants :
- l'offrande est l'essence formelle du sacrifice
- la valeur du sacrifice se mesure au prix de la chose offerte
- la destruction (ou immolation, s'il s'agit d'un être vivant) est nécessaire
- la fin est de manifester le souverain domaine de Dieu : son droit de propriété absolu sur toute chose.
L'essence formelle est l'offrande. Précision capitale pour la théologie de la messe : puisque c'est l'offrande qui fait formellement le sacrifice, on peut renouveler l'offrande alors même que la chose offerte est toujours la même. Voilà comment le sacrifice de la Croix, que Jésus a offert et subi une fois pour toutes le Vendredi saint, peut être renouvelé : le formel du sacrifice, c'est l'offrande, et l'offrande peut être renouvelée. La chose offerte, qui détermine le prix et la valeur du sacrifice, est détruite. Il y a toujours une destruction, parce qu'on doit reconnaître que Dieu est tout et qu'il assure toute chose, ce qu'on appelle le souverain domaine.
La destruction sert la fin : elle manifeste que la chose offerte n'a d'autre raison d'être que de revenir à Dieu, son maître absolu. Dieu ayant tout créé ex nihilo, son droit sur les choses est sans commune mesure avec notre droit de propriété. Même l'artiste qui façonne un chef-d'œuvre n'a pas la matière dont il use. Dieu a tout. Notre petit droit de propriété n'a aucune commune mesure avec la maîtrise absolue de Celui qui donne l'être à toute chose.
Le sacrifice est de droit naturel
Imaginons que l'homme n'ait jamais péché : faudrait-il encore offrir des sacrifices ? Saint Thomas répond oui. Le caractère propitiatoire (réparation du péché) est venu s'ajouter par la suite, mais l'acte premier de la vertu de religion, c'est la reconnaissance par l'homme du souverain domaine de Dieu, et cela demande une offrande visible. Le sacrifice est, à sa racine, un acte de louange, d'action de grâces, de demande : son caractère propitiatoire seul vient du péché.
Il faut déconnecter dans nos têtes le fait que les sacrifices ont été totalement dévoyés par le culte des idoles, et le sacrifice lui-même qui reste une donnée du droit naturel : parce que Dieu est Dieu pour tout le monde, tout simplement. Tous les hommes en ont eu le besoin. Il n'y a pas de civilisation qui n'ait pratiqué de sacrifices.
Historique
Toutes les civilisations en témoignent. Abel, après la chute, offre déjà un sacrifice à Dieu (et Caïn aussi, sauf que son sacrifice est tordu, mais il offre quand même : c'est la première chose que fait l'homme après le déni de la chute). Noé offre des sacrifices. Abraham offre des sacrifices. Et au cœur de la Genèse, le mystérieux Melchisédech, contemporain d'Abraham (18e siècle avant Jésus-Christ), offre du pain et du vin, chose absolument inusitée à la surface du globe : anticipation prophétique manifeste du sacrifice du Christ, puisque ce seront précisément les matières que le Seigneur prendra pour le sacrifice de la messe.
Et chez les païens, partout : Égyptiens, Perses, Grecs, Romains, Gaulois, Germains. Les sacrifices y sont souvent horribles, mais ce besoin universel d'offrir à Dieu reste lui-même de droit naturel. Quelques nations païennes, se souvenant du vrai Dieu créateur du ciel et de la terre, ont même offert de bons et légitimes sacrifices.
Je pense aux civilisations précolombiennes, où tous les prisonniers de guerre (c'était d'ailleurs pour cela que l'on faisait la guerre) étaient offerts en sacrifice dans des rites absolument épouvantables : on leur arrachait le cœur vivant, les prêtres se couvraient de sang partout et ne se lavaient jamais le visage. C'était l'horreur. Pourquoi ? Comme dit le psaume, « toutes les idoles des nations sont des démons » (Ps 95, 5). Dès que c'est le démon qui se fait rendre un culte, cela devient tout de suite horrible, horrible. L'homme n'a aucun droit sur la vie humaine, elle est à Dieu, qui en est l'auteur. Dès qu'on utilise la vie humaine dans un sacrifice, on sait que c'est le diable qui est là-dessous.
Dans l'Ancien Testament, Dieu a lui-même codifié le culte qui lui était dû : sacrifices voulus et institués par lui.
Le plus célèbre. Toute la victime est brûlée. Les prêtres ne récupèrent rien d'elle. Sacrifice intégralement consumé à la gloire de Dieu.
Une partie de la bête est brûlée, l'autre réservée aux prêtres.
Pains de proposition, huile, encens, sel, etc. Offrandes matérielles distinctes des immolations animales.
Ces sacrifices de l'Ancien Testament étaient légitimes. Ceux des païens, offerts aux idoles et donc aux démons, sont presque toujours monstrueux. Tous sont à présent illégitimes : seul subsiste, pour l'éternité, l'unique sacrifice du Christ. Il a supplanté tous les autres, et vous allez voir pourquoi.
L'identité avec le sacrifice de la Croix
Le sacrifice de la Croix
Sur la Croix, le Fils de Dieu a offert à son Père un véritable sacrifice d'une valeur infinie. Trois constats :
Le prêtre, c'est Jésus-Christ. Il s'est offert lui-même. Toutes les phrases de l'Évangile le disent de façon péremptoire : « J'ai le pouvoir de donner ma vie, j'ai le pouvoir de la reprendre » (Jn 10, 18). Dans tout l'Évangile, Jésus se dirige vers cette passion et cette mort, il les annonce, il dit que c'est son heure, qu'il est venu pour cela. L'on voit sa liberté absolue dans cette volonté de donner sa vie. Au jardin des Oliviers, à Pierre dégainant l'épée pour couper l'oreille du serviteur du grand prêtre : « Remets ton épée au fourreau ; ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Ne sais-tu pas que je n'aurais qu'à demander à mon Père pour qu'il m'envoie plus de douze légions d'anges ? » (Mt 26, 52-53). Détail à mesurer : une légion, c'est 6000 hommes. Plus de douze légions d'anges, c'est plus de soixante-douze mille anges, à un mot de Jésus. Le Christ aurait pu, à tout moment, changer d'avis : c'est même ce que sa volonté humaine lui a demandé pendant près de trois heures à Gethsémani : « Mon Père, si c'est possible, que cette heure passe loin de moi » (Mc 14, 36). Mais Jésus a voulu mourir : pour la gloire de Dieu d'abord, et pour nous laver de nos péchés.
L'humanité du Christ : corps et âme. On n'offre pas Dieu à Dieu. Ce n'est pas la divinité qui est offerte. Mais cette humanité est celle du Fils de Dieu : par l'union hypostatique, elle reçoit une valeur infinie.
La mort : séparation de l'âme et du corps. Qu'est-ce qu'un homme vivant ? Un être dont le corps et l'âme sont unis pour ne faire qu'un seul être (cf. cours sur l'homme). La mort est vraiment la destruction de l'humanité : la violence métaphysique la plus radicale qui se puisse infliger à un être humain. La résurrection de la chair rétablira tout, mais en attendant, la mort, c'est la séparation : véritable destruction de l'humanité du Christ. Toutes les composantes parfaites d'un sacrifice sont là.
Dans le but de glorifier le Père et de racheter les péchés. On ne peut imaginer sacrifice plus parfait. La perfection du sacrifice tient à deux choses : le prix de la chose offerte (ici infini, car humanité du Fils de Dieu), et l'union du prêtre et de la victime (ici totale, c'est la même personne). Cela se vérifie même à notre niveau : un prêtre qui célèbre en simple fonctionnaire (je fais ce que l'Église me demande, mais je n'ai rien à voir avec ce qui s'y fait) célèbre mal. Un prêtre uni à la victime célèbre bien. À la Croix, c'est la même personne qui est prêtre et victime : proximité absolue qui est identité. Sacrifice infini et parfait, sans égal possible.
Identité substantielle messe-Croix
Le sacrifice de la Messe est substantiellement identique à celui de la Croix :
- le même prêtre : Jésus-Christ
- la même victime : l'humanité du Christ
- le même acte d'offrande de l'un par l'autre
- le même but : gloire de Dieu et salut des hommes.
Que renouvelle-t-on ? Non pas la mort du Christ. Saint Paul est formel : « Le Christ ressuscité ne meurt plus » (Rm 6, 9). Les protestants ont longtemps utilisé cette phrase pour nier le sacrifice de la messe, comme si nous prétendions remettre le Christ à mort à chaque messe. Jamais aucun catholique ne l'a soutenu, jamais. Ce que nous disons (et c'est très différent), c'est que nous offrons de nouveau la mort du Christ, ou plutôt, c'est le Christ qui offre lui-même de nouveau sa mort. L'essence du sacrifice est l'offrande, et l'offrande peut être renouvelée. Le Christ offre de nouveau à son Père le prix infini de sa mort, sans mourir de nouveau.
Différences (le mode)
Seul diffère le mode. Trois différences :
La Croix est sanglante : Jésus répand son sang et meurt terriblement. La Messe est non sanglante : le Christ ressuscité ne meurt plus.
À la Croix, Jésus s'offre directement, seul. À la Messe, il s'offre par le ministère du prêtre : en utilisant le pouvoir qu'il a donné à ses apôtres le jeudi saint.
À la Croix, le Christ est souffrant, mis au rang des bandits et des larrons (Is 53, 12 ; Lc 22, 37). À la Messe, il est glorieux : ressuscité, assis à la droite de la Majesté divine, brillant de mille feux de sa divinité, exerçant son sacerdoce éternel.
L'efficacité de la messe vient précisément de ce que le Christ, à la droite du Père, présente nos oblats. Saint Jean : « Si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ » (1 Jn 2, 1), ce Fils de l'homme qui a reçu tous les pouvoirs, comme dans Daniel chapitre 7. L'épître aux Hébreux : « Semper vivens ad interpellandum pro nobis », vivant pour toujours, il intercède en notre faveur (He 7, 25). Les deux textes disent à peu près la même chose : à la Messe, nous faisons sur terre ce que Jésus, dans son éternité, réalise auprès de la Majesté divine. Sans cette intercession céleste, la messe ne serait pas efficace. C'est mystérieux, mais c'est ainsi.
Prière du Canon romain, juste après la consécration : le prêtre s'incline profondément et supplie Dieu d'envoyer son saint ange prendre nos oblats et les présenter sur l'autel céleste, sous le regard de la Majesté divine, afin que nous soyons remplis de toutes sortes de grâces et de bénédictions lorsque nous communierons. Qui est ce « saint ange » ? Une tradition l'identifie à Jésus-Christ lui-même, parfois nommé dans l'Écriture l'Ange du grand conseil (Is 9, 5 LXX). Il prend nos oblats sur l'autel terrestre et les présente sur l'autel céleste : toute la théologie de la messe est dans la messe.
Le rite sacramentel
Rappel important : il n'y a qu'un seul sacrement de l'Eucharistie et de la messe, un seul signe sensible producteur de la grâce. Nous n'étudions pas deux sacrements, mais un seul, qu'on prend dans son intégralité. La présence eucharistique n'en est pas le tout : le sacrement, dans sa plénitude, c'est l'offrande sacramentelle du sacrifice de la messe.
Dès lors, comment la double consécration réalise-t-elle le sacrifice ? Si l'on devait seulement rendre présent le Christ pour pouvoir manger sa chair et boire son sang (chapitre 6 de saint Jean), il suffirait d'une seule consécration : par la loi de concomitance, sous chaque espèce, il y a déjà le corps, le sang, l'âme et la divinité du Christ tout entier. S'il y a deux consécrations, deux espèces, c'est précisément en vue du sacrifice.
La séparation sacramentelle des espèces signifie efficacement la mort du Christ. Les paroles mettent à part le Corps sous l'espèce du pain, et le Sang sous l'espèce du vin.
Petite parenthèse sur la théorie judaïque : pour les anciens, et pour la théologie juive en particulier, le sang n'est pas seulement un élément du corps. Il est le siège et même la réalité de l'âme. « La vie de la chair est dans le sang » (Lv 17, 11). Le sang désigne donc l'âme et la distingue du corps. Le séparer du corps, c'est séparer l'âme du corps, c'est-à-dire cette réalité métaphysique de la mort. Incroyable cohérence : à la messe, le pain est le signe (l'espèce) du corps, et le vin est le signe du sang, mais aussi de l'âme, puisque la théologie juive plaçait l'âme dans le sang. Cette double signification est dans le sacrifice de la messe.
Soyons concret : si l'on prend un être vivant et qu'on met d'un côté son corps, de l'autre son sang (et donc son âme), on l'a égorgé. La séparation des espèces, par les paroles mêmes de la consécration, signifie donc efficacement la mort du Seigneur. Encore une fois, je n'ai pas dit qu'à la messe Jésus-Christ meurt de nouveau : j'ai dit qu'en séparant ainsi sacramentellement le corps et le sang, on signifie efficacement sa mort et on en fait l'offrande à Dieu. Uniquement l'offrande.
Comprenez bien ce qu'est un sacrement : un signe qui signifie et qui produit ce qu'il signifie, et qui signifie ce qu'il produit. Par les paroles mêmes de la consécration, on met d'un côté le corps du Seigneur sous l'espèce du pain, et de l'autre le sang du Seigneur (symbole de l'âme aussi) sous l'espèce du vin. Sous chaque espèce isolée, par la loi de concomitance, tout le Christ vivant est présent : son corps, son sang, son âme et sa divinité. Mais le double signe sacramentel, lui, signifie efficacement la séparation, c'est-à-dire la mort.
Précisons donc. Le Christ ne meurt pas de nouveau à la messe, il est vivant et glorieux. Mais la signification sacramentelle de sa mort est réelle et efficace : on offre à Dieu, sous ce double signe, la mort que le Christ a subie une fois pour toutes. C'est offrir au Père la mort de son Fils, non remettre le Fils à mort. Et qui fait cela ? Ce n'est pas le Père qui le fait à son Fils : c'est Jésus-Christ Fils de Dieu qui s'offre volontairement, librement, dans un acte de charité infinie. Par l'Esprit éternel, il s'est offert sans tache à Dieu (He 9, 14).
La valeur infinie : la charité du Christ
Quel est le prix infini de cette offrande ? La charité du Christ. Pardonnez l'expression mercantile, mais quelle est la monnaie de cette rançon que le Christ paie à son Père pour nos péchés ? C'est sa charité. L'épître aux Hébreux le dit : « Par l'Esprit éternel, il s'est offert lui-même sans tache à Dieu » (He 9, 14). La valeur du sacrifice de la messe, c'est la charité infinie qui animait le Christ en livrant sa vie.
Cela balaie d'entrée la théologie aberrante d'un Père bourreau qui aurait envoyé son Fils au supplice pour satisfaire à sa justice. C'est du délire. Délire moderniste, diamétralement contraire à l'Évangile. Le Christ est libre : c'est lui qui se livre, c'est sa charité qui paie.
Théologiquement, c'est démentiel. En Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, il n'y a qu'une seule volonté. Mais en Jésus-Christ, parce qu'il est Dieu et homme, il y a deux volontés : la volonté humaine de Jésus, et la volonté divine (qui est aussi celle du Fils, identique à celle du Père et de l'Esprit). Le combat de Gethsémani est entre ces deux volontés en Jésus : entre sa volonté humaine, qui rechigne devant la souffrance, et la volonté divine, qui est la sienne aussi comme Fils. Pas entre le Père et le Fils, qui n'ont qu'une seule et même volonté. Une théologie d'un Père qui enverrait son Fils au supplice contre la volonté du Fils, c'est de la folie. C'est du délire. Comment a-t-on pu inventer pareille thèse ? Si vous avez compris cela, vous tenez la clé.
Jean 15, 13Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.
La Messe est donc un véritable drame au sens grec du mot : une action sacrée et grandiose où le Fils de Dieu renouvelle son sacrifice unique pour la gloire de Dieu et le salut des hommes.
Effets et fruits
Toute grâce, sans exception depuis la faute originelle, découle du sacrifice du Christ qui réconcilie Dieu et les hommes pécheurs, y compris les grâces de l'Ancien Testament et celles des païens convertis à toute époque, par anticipation des mérites de la Croix. « Abraham a vu mon jour, il s'en est réjoui », dit le Seigneur (Jn 8, 56). Et plus encore : « Avant qu'Abraham fût, je suis » (Jn 8, 58). Le temps n'arrête pas le poids du mérite de la Croix.
Une seule grâce, dit saint Thomas, n'en vient pas : celle de la création, dans laquelle Adam et Ève furent créés avant le péché. Cette grâce-là n'est pas une grâce de rédemption. Dieu fait tout pour la grâce, mais il n'avait pas péché. Toute autre grâce de rédemption vient par rachat (rachat du péché) et passe par le Christ : y compris la grâce des païens en n'importe quel siècle, y compris la grâce d'Abraham, y compris la grâce de l'Église entière, y compris encore les grâces de conversion qui se donnent aujourd'hui n'importe où sur terre.
Et même la grâce hors pair de l'Immaculée Conception vient du sacrifice de la Croix : la définition dogmatique le dit clairement, « en prévision des mérites de son Fils ». Le Fils n'était pas encore né dans le temps, mais les mérites de sa Passion et de sa Croix étaient déjà appliqués à la Vierge Marie dans l'acte même de sa conception, pour la préserver du péché originel et la faire pleine de grâce. Toute grâce nous vient ainsi du sacrifice de la messe : ce sacrifice a éclipsé tous les autres.
Les quatre fins de la messe
La messe accomplit infiniment les quatre actes de la vertu de religion : louange, action de grâces, propitiation (pardon des péchés), impétration (demande). Deux groupes :
Toujours obtenues infiniment, sans dépendre de nos dispositions. À chaque messe, Dieu est infiniment loué et remercié par Jésus-Christ son Fils, qui lui offre sa mort. Rien ne peut faire obstacle à cette gloire rendue : c'est l'hymne du Christ Jésus à son Père dans la louange et l'action de grâces, infiniment, pour le mystère de l'Incarnation, pour la vie, la mort, la Résurrection, l'Ascension et le sacerdoce éternel du Fils.
Infinies en puissance, mais dépendent des dispositions de ceux qui assistent à la messe et qui demandent. Pas de pardon là où le pécheur ne regrette pas. Pas d'obtention sérieuse là où la demande est mécanique. Dieu peut toujours donner des grâces qu'on ne lui a pas demandées, mais pour obtenir ce que l'on demande, il faut demander sérieusement et consciencieusement.
Assister à la messe
On doit assister à la messe comme on aurait été au pied de la Croix le Vendredi saint, puisque c'est rigoureusement la même réalité qui s'y rend présente. Ouvrez l'Évangile : les gens, dit saint Luc, « s'en retournaient en se frappant la poitrine » (Lc 23, 48). Ils ne jouaient pas de la guitare et de la batterie. Le centurion lui-même, qui avait fait crucifier Jésus, c'est sur ses ordres qu'on l'a cloué à la Croix : en le voyant mourir dans un grand cri terrible, il s'est converti immédiatement, lui qui ne voyait là qu'un homme : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu » (Mc 15, 39).
Vous comprenez qu'une messe folklorique, avec guitare et batterie, soit totalement à côté du sujet, avant même qu'on en discute la théologie. C'est une évidence solaire. Se frapper la poitrine : voilà l'attitude juste de l'âme devant le sacrifice. La liturgie elle-même nous la rappelle au Confiteor, au Domine non sum dignus, à l'Agnus Dei. Le rite de la messe nous est livré depuis les apôtres, en passant par saint Grégoire le Grand et tous les papes. Ce n'est pas nous qui détenons la théologie de la messe, c'est l'Église. On ne refait pas la théologie de la messe en l'improvisant dans les années 60, comme s'il avait suffi à des théologiens contemporains de prendre un crayon pour récrire la liturgie : la liturgie, c'est l'Église qui la tient, et l'Église la tient de ses papes, et ses papes la tiennent de Pierre, qui la tient du Christ.
Attribution des fruits et honoraires
La messe est toujours offerte à Dieu seul : jamais à la Vierge ni aux saints, ce qui n'aurait pas de sens. Mais on peut offrir la messe à Dieu en l'honneur d'un saint, et le prêtre a le pouvoir d'attribuer les fruits aux fidèles vivants ou défunts qui le demandent.
Excusez-moi de tomber si bas après être parti si haut avec vous, mais une parenthèse sur l'honoraire s'impose. L'honoraire versé au prêtre n'a rien à voir avec le prix de la messe : la messe a un prix infini, et dix-sept euros ne sont pas une somme infinie. L'honoraire, c'est tout simplement pour que le prêtre mange.
Il y a des métiers où le service rendu n'est pas chiffrable, et qui ne sont payés qu'en honoraires. Un maçon qui vous remonte un mur, vous lui dites : « cela vaut 500 euros » : c'est le prix de la maçonnerie, on peut chiffrer. Mais un médecin qui vous remet en bonne santé, qui sauve peut-être votre vie alors que vous alliez mourir : vous n'allez pas lui dire « cela vaut 500 euros », ce service-là n'a pas de prix. Il faut tout de même qu'il mange : on lui donne un honoraire. Un avocat qui, en correctionnelle, vous évite cinq ans de prison ou pire, cela n'a pas non plus de prix : honoraire. Pour le prêtre, c'est pareil. Le service rendu (la messe, le baptême, le mariage) n'a pas de prix, n'a pas de tarif. On donne quelque chose pour qu'il puisse vivre, point.
Évitez donc les formules populaires : « combien je vous dois pour la messe ? », « c'est combien un baptême ? », « c'est combien un mariage ? ». C'est horrible, c'est horrible. Pour un mariage, on paie les fleurs, le décor, la sonorisation. Le mariage lui-même n'a pas de prix.
Conclusion
La Messe est le soleil de l'Église catholique, selon saint Alphonse de Liguori. L'Église catholique vit de ce sacrifice de la messe et de l'Eucharistie. Seul hommage digne de Dieu, elle est la vie de l'Église, son salut, le secret de son inépuisable efficacité surnaturelle. Pourquoi l'Église est-elle si efficace depuis deux mille ans et a-t-elle gardé la vérité du Seigneur Jésus-Christ et sa charité ? Parce qu'elle les tient entre les mains à chaque messe : c'est le sacrifice de la Croix, c'est la Résurrection, c'est l'Ascension. Il y a tant de richesse dans la messe qu'on ne sait sous quel aspect formel la décrire.
Elle est le testament de Notre-Seigneur. Qu'a fait Jésus-Christ ? Sachant qu'il allait mourir le lendemain, le jeudi saint il a institué la messe. Avant de mourir, on fait son testament, on lègue ce qu'on a de meilleur, et de préférence à ceux qu'on aime. Que pouvait léguer Jésus-Christ ? On ne lui connaissait qu'un seul bien matériel, sa tunique, et on la lui a prise pour la tirer au sort. Il avait infiniment mieux à nous donner : se donner lui-même, et pas seulement par sa présence (Eucharistie), mais dans l'acte précis de sa charité infinie, le sacrifice. La Messe, c'est la charité infinie du Christ qui se donne et devient notre temps. Inimaginable.
Faut-il s'étonner que la messe soit sans relâche l'objet de la hargne du démon ? On ne le voit que trop aujourd'hui. C'est l'acte le plus sublime de la charité du Fils de Dieu, et la raison même de sa venue sur terre. Si le démon pouvait la dégrader, l'abîmer ou la faire disparaître, il le ferait. Mais les portes de l'enfer ne prévaudront pas. Une seule messe vaut plus que toute la misère du monde et peut la compenser. C'est elle qui a fait les saints, c'est elle qui nous conforme à Jésus-Christ dans son sacrifice et sa gloire.
Remercions le Seigneur Jésus-Christ d'avoir livré son âme à la mort de la Croix dans l'acte infini de sa charité, et de nous avoir laissé non seulement lui-même, mais lui-même dans cet acte infini de charité, sacramentellement renouvelable jusqu'à la fin du monde. Merci, mon Dieu.
