Leçon 2

L'existence de Dieu

Introduction

Nous abordons à présent le premier article du Credo : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. » Il faut d'abord établir avec certitude que Dieu existe (cette leçon), puis essayer de dire ce qu'il est (sa nature, leçon 3), puis dégager ses attributs.

L'homme dispose de deux manières d'accéder à Dieu avec certitude. Elles sont distinctes et l'une ne contredit pas l'autre : la lumière de l'intelligence naturelle, et la Révélation. C'est un point décisif que la foi catholique a explicitement défini.

Première voie : l'intelligence naturelle

Par la seule lumière de notre intelligence, en faisant marcher correctement notre raison, nous pouvons parvenir avec certitude à l'existence de Dieu. C'est ce que démontrent les grands philosophes grecs (Socrate, Platon, Aristote) qui, sans bénéficier de la Révélation, sont arrivés au Dieu créateur. Aristote, en définissant Dieu comme la pensée de la pensée, n'est pas loin d'entrevoir le Verbe divin.

Un dogme défini par l'Église

Un catholique n'a pas le droit de nier la possibilité de démontrer rationnellement l'existence de Dieu. Cette doctrine repose sur deux textes :

Ce qu'on peut connaître de Dieu est en effet manifeste pour eux : Dieu le leur a manifesté. Depuis la création du monde, ce qu'il a d'invisible, sa puissance éternelle et sa divinité, se laisse voir à l'intelligence à travers ses œuvres. Aussi sont-ils inexcusables.

Saint Paul, Romains 1, 19-20

Saint Paul va très loin : il dit que les hommes qui ne parviennent pas à l'existence d'un Dieu unique et transcendant sont inexcusables. C'est parce qu'ils ont préféré adorer les créatures (les astres, les reptiles, les forêts, l'idolâtrie du monde antique) que Dieu les a livrés à des passions honteuses : les péchés contre nature sont, selon saint Paul, le châtiment de l'athéisme.

Le Concile Vatican I, dans la Constitution Dei Filius (1870), a défini de foi divine et catholique que « la sainte Mère Église tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine, à partir des choses créées ». L'athéisme est donc, en soi, une monstruosité.

Pourquoi tous n'y parviennent pas

Si la possibilité est universelle, pourquoi tant d'hommes n'arrivent-ils pas à confesser Dieu ? Pour des raisons morales, non intellectuelles. L'existence de Dieu bouleverse à ce point la vie d'un homme qu'il préfère, sous la pression des passions, ne pas voir. Le péché originel a troublé l'intelligence et la volonté humaines, et chacun de nos péchés actuels ajoute à cet aveuglement.

Il ne faut pas confondre ne pas avoir la foi et être athée. La foi est une grâce ; quelqu'un peut être de bonne foi en disant qu'il ne l'a pas reçue (Jean Guitton disait à peu près cela). Mais se dire athée, c'est nier la possibilité même d'accéder à Dieu par la raison : cela est strictement inexcusable.

Seconde voie : la Révélation

La deuxième manière d'accéder à Dieu, c'est que Dieu lui-même nous parle. Cette voie est beaucoup plus sûre, parce que Dieu est la Vérité même : quand il parle, il n'y a aucun doute possible. L'homme, lui, peut toujours se tromper, et le chemin intellectuel est laborieux, surtout entravé par les passions.

Saint Thomas dégage trois grands avantages de la voie de la Révélation sur celle de la raison naturelle :

  1. Elle nous fait connaître bien plus de choses sur Dieu, et notamment les mystères que l'intelligence humaine ne pourrait jamais soupçonner : Trinité, Incarnation, grâce, Rédemption.
  2. Elle touche un nombre infiniment plus grand d'hommes. Beaucoup n'ont ni le loisir ni le génie de refaire la démarche d'Aristote ; en revanche, des millions ont reçu la foi par la prédication.
  3. Elle ne donne pas seulement une connaissance, mais une vie : la connaissance spéculative de Dieu, même certaine, ne sauve pas. La Révélation, elle, est un plan de salut. « La vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17, 3).

Saint Paul résume l'essentiel : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. Car il faut que celui qui s'approche de Dieu croie qu'il existe et qu'il est rémunérateur de ceux qui le cherchent » (He 11, 6). Croire que Dieu existe et qu'il répond, voilà déjà la foi qui sauve.

Les preuves de l'existence de Dieu

Préalables philosophiques

Trois remarques avant d'aborder les cinq voies de saint Thomas.

1. Les preuves partent toujours du monde extérieur. Notre connaissance immédiate est celle qui passe par les sens : ce que je vois, ce que j'entends, ce que je touche. Toute démonstration de l'existence de Dieu doit partir du concret, des créatures, et remonter vers le Créateur. C'est la méthode de l'Écriture elle-même.

Preuve a priori

Démonstration qui part de la cause pour conclure à l'effet. Type : les preuves mathématiques (2 + 2 = 4). Elles sont saisissantes parce qu'on part de ce qui produit la chose. Personne ne nie une vérité mathématique.

Preuve a posteriori

Démonstration qui part de l'effet et remonte à la cause. Toutes les preuves de l'existence de Dieu sont nécessairement a posteriori, puisque Dieu n'a pas de cause au-dessus de lui dont on pourrait partir.

2. Il n'existe pas de preuve a priori de l'existence de Dieu. Dieu est l'être qui cause les autres et n'est causé par rien : par définition, il n'y a pas de cause de Dieu d'où l'on pourrait partir. Toute prétendue preuve a priori est vouée à l'échec.

Pourquoi la preuve « ontologique » ne vaut rien

Saint Anselme, docteur de l'Église au XIe siècle, a tenté une preuve a priori qu'on appelle « ontologique » (improprement, puisqu'elle ne traite pas de l'être réel mais de l'idée d'être). Elle se résume ainsi : Dieu est l'être le plus grand que je puisse concevoir ; or un Dieu qui existe est plus grand qu'un Dieu qui n'existe pas ; donc Dieu existe.

Cette preuve ne démontre rien. Elle part d'un concept, d'une idée de Dieu, et n'arrive qu'à une autre idée : que le concept de Dieu doit inclure l'existence pour être le plus grand. Mais qu'un concept doive inclure l'existence ne prouve nullement qu'il y ait dans la réalité un être correspondant. On ne peut pas passer de la pensée à l'être : il faut faire l'inverse.

Descartes, dans le Discours de la méthode, a repris cette preuve seule, parce qu'elle s'accordait à sa méthode (« je pense donc je suis » : démarrer de la pensée pour atteindre l'être). C'est précisément le vice de toute la philosophie cartésienne. On doit partir du réel pour penser l'être, non l'inverse.

Les cinq « voies » de saint Thomas

Saint Thomas d'Aquin parle de voies plutôt que de preuves : ce sont cinq chemins qui empruntent un même processus démonstratif (tout effet a une cause, et l'on ne peut pas remonter à l'infini), mais partent de réalités différentes. Elles aboutissent toutes au même endroit. Elles sont parfaitement fiables, sans être contraignantes au sens d'une démonstration mathématique : elles supposent un peu de métaphysique, ce dont nos contemporains sont assez peu équipés.

1. La cause efficiente

Majeure : tout être a une cause efficiente. Les chats viennent de chats, la montre vient d'un horloger, le record du monde du saut à la perche vient d'un athlète. Affirmer l'existence d'un être qui n'a pas de cause est une absurdité.

Mineure : dans une série de causes, on ne peut pas remonter à l'infini. Si la poule vient de l'œuf et l'œuf de la poule, à l'infini, on n'a expliqué ni la poule ni l'œuf. Une infinité de zéros, additionnés, fait toujours zéro. Une série causale sans terme premier n'explique rien.

Conclusion : il y a nécessairement un être premier qui cause les autres sans être lui-même causé. Cet être, je l'appelle Dieu. Premier attribut dégagé : Dieu est cause de tout.

2. Le mouvement

Majeure : il y a du mouvement dans le monde. Tout bouge. Les astres s'éloignent, les cellules sont le siège de milliards de réactions chimiques, le sang circule.

Mineure : aucun être ne se meut entièrement par lui-même ; tout ce qui est mû est mû par un autre. La voiture par son moteur, le moteur par l'explosion, l'explosion par l'étincelle, et ainsi de suite ; le sang par le cœur ; le vent par les différences de pression. Même les automobiles, dont le nom suggère le contraire, sont toutes mues par autre chose qu'elles-mêmes. Et là encore, impossible de remonter à l'infini.

Conclusion : il y a un premier moteur qui donne le mouvement à tout sans être mû par rien. Cet être communique le mouvement et reste lui-même immobile. Deuxième attribut.

3. L'ordre de l'univers

Majeure : il y a un ordre prodigieux dans l'univers. Plus la science avance, plus cet ordre apparaît : galaxies, marées, mouvement des planètes, structures cellulaires (chaque cellule humaine contient une « bibliothèque plus grande que celle du Vatican »). Le livre de la Sagesse le dit déjà : « Tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure » (Sg 11, 20). La science elle-même n'est possible qu'à cause de cet ordre.

Mineure : sapientis est ordinare, disaient les anciens. L'ordre est toujours le fait d'une intelligence. Le hasard produit le désordre ; seule l'intelligence produit l'ordre. Croire qu'un coup de vent peut, en passant par la fenêtre, ranger une chambre d'enfant à la perfection, c'est être fou.

Conclusion : il y a une intelligence ordonnatrice de l'univers. On ne peut pas encore dire qu'elle est infinie, mais elle est au moins à la mesure de l'ordre que nous observons, ce qui est déjà fantastique. Troisième attribut : Dieu est intelligent.

4. La contingence

Contingent / nécessaire

Un être est contingent s'il n'a pas en lui-même sa raison d'exister (il pourrait ne pas être). Un être est nécessaire s'il a en lui sa raison d'exister, s'il ne peut pas ne pas être.

Majeure : tous les êtres que nous saisissons sont contingents. Le petit frère que vous n'avez pas eu nous le rappelle : nul d'entre nous n'a en lui-même la raison de son existence. Sartre l'avait perçu dans La Nausée, devant un caillou : un être qui n'a pas en lui sa raison d'être lui semblait absurde. Il en concluait à tort à l'absurdité universelle.

Mineure : si tout être avait sa raison d'être seulement dans un autre, et cet autre dans un autre, à l'infini, aucun n'aurait de raison d'être : tout serait effectivement absurde. Sartre avait raison sur ce point hypothétique.

Conclusion : il faut un être nécessaire, qui ait en lui-même sa raison d'être. Cet être, je l'appelle Dieu. Quatrième attribut : Dieu est nécessaire, il ne peut pas ne pas exister.

5. La cause finale

Majeure : tout être a un but, une cause finale. On fabrique des clés pour ouvrir des portes, des montres pour donner l'heure, de l'essence pour faire rouler les voitures. Les êtres sont faits les uns pour les autres.

Mineure : un être tout entier composé d'êtres faits pour d'autres êtres, à l'infini, n'aurait au total aucune finalité. Il faut un être qui soit le but ultime de tous les autres et qui ne soit pour rien d'autre que lui-même.

Conclusion : cet être ultime, fin de toute chose, c'est Dieu. Cinquième attribut : Dieu est la fin dernière de toute la création.

Conclusion : ce que nous savons déjà de Dieu

De ces cinq voies, nous tirons déjà six certitudes sur Dieu :

  1. Il existe.
  2. Il est la cause efficiente de tout être.
  3. Il est le premier moteur immobile.
  4. Il est intelligent, ordonnateur de l'univers.
  5. Il est nécessaire (il ne peut pas ne pas être).
  6. Il est la cause finale, le but de toute la création.

Dieu : Ipsum Esse Subsistens

Un enfant de six ans, à qui l'on enseignait que Dieu n'est pas causé, demanda un jour avec une intuition merveilleuse : « Monsieur l'abbé, est-ce que vous pensez que Dieu y est pour quelque chose dans ce qu'il est ? » La réponse est : oui, entièrement, mais sans aucune causalité ni temporalité.

Ipsum Esse Subsistens

L'expression de saint Thomas pour désigner Dieu : l'être même subsistant, l'Être dont l'être vient de lui-même. Dieu n'est pas un être parmi d'autres : il est la source jaillissante de l'être, y compris du sien, avec laquelle il ne fait qu'un. Il n'y a en Dieu ni cause au sens propre, ni succession temporelle entre ce qui fonde son être et son être lui-même. Essence et existence se confondent en lui.

C'est l'objet de la leçon suivante : essayer de dire ce qu'est Dieu, en explorant ses principaux attributs. Mais nous savons déjà l'essentiel : il est, et il est cela sans dépendre de quoi que ce soit.