Introduction
D'abord, je vous souhaite à tous une très joyeuse Pâques après ces vacances de Pâques. Cela a fait trois petites semaines sans cours, mais nous reprenons aujourd'hui la dernière ligne droite de ce troisième trimestre avec la troisième partie du catéchisme, je vous le rappelle, qui est la morale, c'est-à-dire l'étude de l'ensemble des vertus, et tout particulièrement des vertus morales.
Puisque nous parlons des vertus, c'est l'occasion de placer aujourd'hui et la semaine prochaine les trois grandes vertus théologales : deux aujourd'hui (la foi et l'espérance), une la semaine prochaine (la charité). Nous sommes donc dans la morale, mais nous profitons de cette étude des vertus pour placer ces trois grandes vertus théologales qui sont le fondement de toute vie chrétienne, mais qui ne sont pas, elles, à proprement parler morales, même si elles comportent un aspect moral. Nous étudions aujourd'hui les deux premières des trois grandes vertus théologales, qu'on oppose aux quatre grandes vertus cardinales morales (la prudence, la justice, la force, la tempérance) que nous verrons après.
Théologal veut dire : qui a Dieu pour objet. Mettez-vous cela dans la tête de façon définitive : l'objet d'une vertu théologale, c'est Dieu, Dieu lui seul, uniquement Dieu. Les vertus morales, elles, ont pour objet une action : je suis juste si je rends à chacun ce que je lui dois, et quand je rends à chacun ce que je lui dois, je pose une action juste, c'est donc de l'ordre moral. Moral signifie ce qui concerne l'agir : l'agir vertueux, bon, juste. Ici, il ne s'agit pas d'abord de poser des actes, il s'agit d'être relié à Dieu. Voilà pourquoi ces vertus sont très spéciales : elles n'ont pas d'abord pour but de nous faire bien agir, elles ont pour but de nous relier à Dieu. C'est pourquoi, comme la religion (qui consiste à être relié à Dieu), elles sont plus fondamentales, plus importantes, plus nécessaires encore que les vertus morales.
1. Elles ont Dieu pour objet immédiat (et non pas une action) : elles nous relient directement à Dieu. 2. Elles ne sont que surnaturelles : il n'y a pas de foi naturelle, ni d'espérance naturelle, ni de charité naturelle. 3. Elles ne diminuent jamais : soit elles augmentent, soit elles disparaissent. « Les dons de Dieu sont sans repentance » (Rm 11, 29) : Dieu ne reprend pas au compte-gouttes ce qu'il a donné.
Sur ce deuxième caractère, prenons un exemple : la prudence. Il y a une prudence naturelle : je regarde à droite et à gauche quand je traverse la route, faut pas me faire écraser. Je ne passe pas sur un passage à niveau si le feu est masqué, je fais attention. C'est une vertu de prudence parfaitement naturelle. Et puis il y a aussi une prudence surnaturelle : je fais attention de vivre habituellement dans la grâce de Dieu pour sauver mon âme. La même vertu cardinale peut donc se déployer aux deux étages, naturel et surnaturel. Mais pour la foi, l'espérance, la charité, il n'en va pas ainsi : elles sont toujours surnaturelles, elles dépassent les forces de la nature, parce que Dieu n'est pas accessible si ce n'est par un don de Dieu. On peut savoir que Dieu existe par un raisonnement philosophique (nous l'avons vu au début de l'année), mais ce n'est pas la foi : la foi, c'est s'en remettre à Dieu, se jeter dans les bras de Dieu, lui faire confiance, et cela est un don.
Conséquence très consolante. C'est une thèse très encourageante de la théologie catholique : si vous n'avez jamais perdu la foi, vous l'avez en ce moment où je vous parle plus que vous ne l'avez jamais eue. Si vous n'avez jamais perdu l'espérance, vous avez aujourd'hui plus d'espérance que vous n'en avez jamais eu de toute votre vie. C'est fondé sur la parole de saint Paul aux Romains, que j'ai déjà citée : « Les dons de Dieu sont sans repentance. » Quand Dieu fait un cadeau, il ne le reprend pas, il ne l'enlève pas au compte-gouttes, au détail. On peut le perdre totalement (on peut chasser Dieu de son âme par un péché d'apostasie, on peut perdre la foi), mais Dieu ne diminue pas à petites doses ce qu'il a donné.
D'où la boutade : faut pas tâter le pouls toutes les cinq minutes pour savoir si on a la foi. Faut pas tâter le pouls toutes les cinq minutes pour savoir si on a l'espérance. Vous ne les avez pas perdues, vous les avez, et non seulement vous les avez, mais vous les avez à l'état maximum que vous ne les avez jamais eu. C'est très encourageant. La foi siège dans l'intelligence, l'espérance et la charité dans la volonté. Les deux grandes facultés spirituelles de l'homme : par le connaître, l'objet vient vers moi ; par la volonté, je me porte vers l'objet. Il ne peut pas y en avoir trois.
La Foi
Vertu surnaturelle par laquelle nous croyons fermement toutes les vérités que Dieu a révélées et qu'il nous enseigne par son Église.
Qu'est-ce que nous croyons par la foi ? Les vérités révélées. Toutes les vérités révélées. Rien que les vérités révélées. Je ne crois pas par la foi ce que mon intelligence est capable de connaître par elle-même. Par exemple, que Dieu existe : pour faire court, je n'ai pas besoin de la foi pour connaître cela, je peux le connaître philosophiquement (c'est ce que nous avons fait dans la deuxième leçon, si vous avez un peu de mémoire). Les théologiens s'amusent à dire qu'on ne croit même pas en Dieu si on est certain de son existence par la philosophie. Cela n'empêche pas d'avoir la foi, je vous rassure. Mais à la limite, comme saint Paul le dit dans l'épître aux Romains, tout homme doit pouvoir accéder à l'existence de Dieu avec certitude, et s'il ne le fait pas, il est inexcusable. L'existence de Dieu, je n'y crois pas : je la sais. Et on ne peut pas croire une chose et la savoir en même temps : ce sont deux objets différents.
Nous croyons en revanche ce que Dieu a révélé et que nous ne pouvons pas savoir d'une autre manière. Impossible de savoir par un raisonnement qu'il y a trois personnes en Dieu. Impossible de savoir par un raisonnement que Dieu a envoyé son Fils. Impossible de savoir par un raisonnement que la mort de ce Fils sur la croix nous a rachetés de tous nos péchés. Impossible de savoir par un raisonnement que le Christ est ressuscité ou qu'il est monté au ciel et qu'il est assis à la droite de la majesté divine. Cela est révélé, et nous le savons parce que c'est révélé.
Le rôle de l'Église : le Magistère
Attention, j'en ai déjà parlé dans la deuxième leçon, mais il y a des choses qu'on est obligé de redire. Nous ne croyons pas (1) ce que Dieu a révélé et (2) ce que l'Église nous enseigne, comme s'il s'agissait de deux objets. Nous croyons ce que Dieu a révélé, parce que l'Église nous dit que c'est révélé. Le rôle de l'Église, dans la foi, est de nous certifier que telle chose est révélée par Dieu, qu'elle se trouve dans la Sainte Écriture ou dans la tradition (deux sources de la révélation, je n'y reviens pas). On n'a pas de foi théologale à l'égard de ce que dit l'Église comme tel : on a la foi à l'égard de ce que Dieu a révélé, et l'Église nous le notifie.
C'est pourquoi l'on appelle ce pouvoir de l'Église d'un mot très beau, dit au début de l'année : le Magistère. Vous qui êtes de brillants latinistes, vous savez ce qu'est un magister : c'est le maître d'école. Que fait-il ? Il montre le tableau à ses élèves. Et quand je vous montre le tableau, ce n'est pas moi qu'il faut croire, c'est ce qui est marqué sur le tableau. Quand je vous montre le tableau, il ne faut pas me regarder, il faut regarder ce qu'il y a sur le tableau. Voilà le rôle de l'Église. On croit bien sûr ce que l'Église enseigne, mais on le croit non pas parce que c'est elle qui l'enseigne, mais parce qu'elle nous dit que Dieu l'a révélé.
L'objet ultime de la foi : Dieu lui-même
Ce que nous croyons en dernière instance, ce ne sont même pas les vérités révélées en elles-mêmes : c'est Dieu. Sinon, la foi ne serait pas une vertu théologale. Vous croyez tous que Jésus est présent dans l'Eucharistie avec son corps, son sang, son âme et sa divinité, parce que l'Église l'enseigne. Mais au fond, qu'est-ce que vous croyez ? Vous croyez Dieu qui a dit cela. Distinguons :
- la matière de la foi : l'ensemble des vérités révélées (Trinité, Incarnation, Rédemption, présence réelle, vie éternelle, etc.) ;
- la forme de la foi : l'autorité même de Dieu qui révèle. C'est sous cet aspect formel que nous adhérons.
Comment je sais qu'il y a trois personnes en Dieu, avec une certitude absolue ? Je le sais parce que je crois Dieu qui l'a dit. Je le sais parce que je crois Dieu qui l'a dit. La foi, finalement, c'est croire Dieu. C'est l'aspect formel de la foi.
L'objet matériel de la foi peut être très étendu (un saint Thomas d'Aquin, un saint Albert le Grand, un cardinal Bellarmin) ou très réduit (la « foi du charbonnier » qui ne connaît que quelques vérités élémentaires, qui n'a qu'un petit catéchisme minuscule dans la tête et ne comprend pas tout), mais l'aspect formel sous lequel on adhère est le même : c'est l'autorité de Dieu, identique chez l'un comme chez l'autre. Le charbonnier a la même foi que le grand théologien. Cela ne dispense évidemment pas du travail d'instruction : il faut instruire, instruire, réinstruire pour que les gens vivent réellement de leur foi et l'approfondissent. Mais la vertu, en son fond, est la même.
Foi de l'intelligence, grâce de la volonté
La foi est dans l'intelligence parce qu'elle nous fait connaître. Mais cela pose un petit problème : mon intelligence n'adhère naturellement qu'à ce qui lui apparaît évident. Le carburant naturel de l'intelligence, c'est l'évidence : je vois ce qu'est une addition, je vois que 2 plus 2 égale 4. Il y a une lumière naturelle de l'intelligence qui me fait voir que cela est ainsi. L'évidence, c'est la splendeur de l'objet, splendor objecti, le lumen, le côté brillant, évident, clair, lumineux d'un objet.
Or l'objet de la foi n'est pas évident. Il n'est pas illogique, il n'est pas absurde (on l'a déjà dit), mais il n'est pas évident. À aucune intelligence il ne saute à la lumière que Dieu est trois personnes. Le grand Aristote a à peine entrevu deux personnes en Dieu, jamais trois, cela ne lui a jamais sauté aux yeux. Comment alors une faculté (l'intelligence) qui ne fonctionne qu'avec l'évidence peut-elle adhérer à des vérités qui ne sont pas évidentes ?
C'est ici qu'intervient la volonté. Par une grâce surnaturelle, la volonté pousse l'intelligence de l'homme à accepter, sur l'autorité de Dieu, des vérités qui ne sont pas évidentes. Il y a donc forcément, dans l'acte de foi, l'intervention de la volonté, pas seulement de l'intelligence. C'est la volonté qui nous dit : est-ce que ce n'est pas raisonnable, est-ce que ce n'est pas bon de croire Dieu quand il parle ? Réponse : oui. C'est la grâce de la foi, qui nous fait dire qu'il est juste et bon d'adhérer à l'autorité de Dieu, parce que Dieu ne peut ni se tromper ni nous tromper. Je dois donc d'abord le croire lui, et conséquemment tout ce qu'il dit. La grâce ultime de la foi, qui est une lumière (et même la lumière de Dieu dans une intelligence), trouve sa résolution ultime dans la volonté.
La responsabilité de croire
Si la grâce ultime de la foi n'était pas dans la volonté, on pourrait dire : « Je n'ai pas la foi, je n'y peux rien, je n'ai aucune responsabilité. » Je me souviens, dans les années 60 en France, il y avait un académicien assez brillant, Jean Guitton, qui écrivait dans les colonnes du Figaro : « La foi catholique, c'est très bien, c'est même très beau, c'est même très réconfortant, et j'aimerais bien, moi, avoir la foi. Mais qu'est-ce que vous voulez, je ne l'ai pas. » Je me souviens, j'étais encore assez gamin lisant cet article, et je me suis dit : il y a quelque chose qui cloche. Ce brillant académicien nous expliquait que ce n'était pas de sa faute s'il ne croyait pas en Dieu, puisque c'est une vertu de l'intelligence : l'intelligence, je ne décide pas, moi, de ce que je comprends ou de ce que je vois.
Plus tard, quand j'ai fait un peu de théologie, j'ai compris l'erreur de Jean Guitton : la grâce ultime de la foi, qui est une lumière de Dieu dans une intelligence, est dans la volonté. Sinon, on ne serait pas responsable de ne pas avoir la foi. C'est comme pour les sens : y a-t-il un péché à voir ou à ne pas voir, à entendre ou à ne pas entendre ? Non, il n'y a pas besoin de vertu là : je vois ou je ne vois pas, j'entends ou je n'entends pas. Mais la responsabilité, et la grâce ultime de la foi, sont dans la volonté. Et d'ailleurs, comme dit saint Augustin (« il faut se connaître »), réfléchissez à votre foi : vous croyez parce que vous voulez croire. On me dira : mais c'est de l'autosuggestion ! Non : c'est une grâce, et qui colle à ce que nous savons par ailleurs de l'existence de Dieu, de sa grandeur, de ses attributs. Notre foi est elle-même un mystère.
Vous voyez immédiatement la conséquence : si vous n'avez pas la foi, vous allez contester jusqu'à l'existence de Dieu, comme tous les athées. L'athéisme aussi est dans la volonté. Y a-t-il vraiment des athées ? Je pense que non : un véritable athée n'existe pas. Pourquoi ? Parce qu'il faudrait être capable de démontrer l'inexistence de Dieu, et démontrer l'inexistence de quelque chose, c'est déjà fortiche. Il n'y a pas de preuve a priori. Et en plus, on sait que c'est faux, puisque nous sommes capables, nous, de démontrer l'existence de Dieu. D'où vient alors qu'il y ait des athées, je veux dire des gens qui se disent athées ? Ce n'est pas qu'ils aient compris quelque chose : c'est impossible, ils ne peuvent pas le penser sérieusement. C'est la mauvaise volonté. On voit bien : ce sont tous des révoltés.
Mc 16, 16Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné.
S'il n'y avait pas de responsabilité dans l'acte de croire, Notre-Seigneur n'aurait pu prononcer cette parole. « Je ne crois pas parce que je n'ai pas reçu la grâce de la foi » : raisonnement qui ne fonctionne pas, on est gravement coupable. Vous direz : mais puisque vous dites que la foi est une grâce, je la reçois ou je ne la reçois pas. Oui, mais Dieu ne refuse jamais sa grâce à qui est prêt à la recevoir, jamais, jamais. Saint Paul disait des païens : « ils sont inexcusables » (Rm 1, 20). Inexcusable, c'est le mot de saint Paul.
Le mérite de la foi
Tout le mérite de notre foi vient de là : nous adhérons constamment à des vérités qui ne sont pas évidentes, nous en vivons, nous essayons d'aligner notre conduite sur elles, et cela sur le seul témoignage de Dieu, sur la véracité de Dieu. La foi est plus certaine que tous les raisonnements philosophiques, parce qu'elle est garantie par l'autorité même de Dieu. Et il n'y a pas de cercle vicieux : on n'est pas en train de dire « je crois que Dieu est véridique parce que Dieu m'a dit qu'il l'était ». Non, la certitude que Dieu existe est philosophique, et si Dieu existe, il peut agir, donner la grâce, et j'ai la grâce de la foi. La foi reste une grâce, même si l'on est coupable de ne pas l'avoir.
Justus ex fide vivit : le juste vit de la foi, dit saint Paul (il le répète une dizaine de fois). Qu'est-ce qu'un juste ? Non pas seulement quelqu'un qui paye ses dettes, qui est gentil avec tout le monde : c'est quelqu'un qui vit à ce niveau-là, au diapason de Dieu, dans la vérité de Dieu. C'est la foi qui rend juste, les œuvres en sont la conséquence. C'est l'entrée dans le Royaume des cieux.
Les péchés opposés à la foi
Il y en a trois : le doute, l'hérésie et l'apostasie.
Au sens théologique strict. Il ne s'agit pas d'une difficulté à comprendre un point, ni d'un trouble, ni d'une question qui survient à l'occasion d'une vérité de foi. Comprendre que Jésus soit présent dans l'Eucharistie, que Dieu ait un Fils consubstantiel : cela peut excéder l'entendement, c'est normal, dans la foi beaucoup de choses dépassent l'entendement. Le doute, au sens propre, est tout autre : c'est remettre en cause une vérité qu'on sait révélée, suspendre son adhésion (« est-ce que Jésus-Christ est vraiment Dieu ? je ne le sais plus, je vais attendre »). Dès lors, on remet en cause l'autorité de Dieu qui révèle et qui garantit toutes les vérités révélées, et on perd la foi aussitôt.
Pour bien marquer la différence, prenons des exemples qui ne sont pas des doutes. Comment se fait-il que sainte Jeanne d'Arc ait été condamnée par un tribunal ecclésiastique, qui comportait le célèbre évêque de Beauvais Cauchon et trois cardinaux, et qu'on ait mis six siècles pour la canoniser ? Cela n'est pas un doute : ce n'est pas une vérité de foi, c'est une difficulté, un trouble, une question. Comment se fait-il que Luther, vu sa vie abominable, ait réussi à enlever un tiers des fidèles à l'Église catholique ? Question, trouble : pas un doute. Comment se fait-il que tout l'épiscopat du IVe siècle se soit retrouvé arien ? Le monde fut stupéfait de se réveiller arien, disait saint Jérôme : l'ensemble des évêques catholiques ne croyaient plus au dogme central, la divinité de Jésus-Christ. On peut poser trente-six mille questions de ce genre : ce ne sont pas des doutes.
Dans le ministère, on voit bien : les gens viennent et disent « ce n'est pas possible que Jésus soit dans l'Eucharistie, ce n'est pas possible que… ». Ce ne sont pas des doutes : ils ne cessent pas d'adhérer à l'autorité de Dieu qui révèle, ils cherchent à comprendre quelque chose qui leur paraît hors de portée. Le doute proprement dit, c'est : « je sais que Dieu l'a révélé, mais je suspends mon adhésion ». À ce moment-là, on remet en cause l'autorité même de Dieu, et on perd la foi.
Descartes au début du Discours de la méthode : il habitait pas très loin d'ici. Il nous dit : « Je veux trouver une vérité philosophique irréfragable, en attendant, je remets en cause toute vérité, je ne crois rien. » S'il pensait vraiment ce qu'il écrit (j'espère pour lui que non), ce serait une apostasie pure et simple. D'autres philosophes disent que c'est simplement une petite épochè, une mise entre parenthèses comme disait Husserl, une pure méthode. Et pour ne pas verser dans le désordre, Descartes ajoute qu'il continuera à pratiquer « les mœurs et les coutumes de mon pays la France ». J'espère pour lui que ce n'était que méthode, car remettre en cause sérieusement, ne serait-ce qu'une vérité révélée, c'est s'attaquer à l'autorité de Dieu qui les révèle toutes, et perdre la foi.
Du grec hairesis, « choix ». L'hérétique prétend conserver la foi tout en rejetant une ou plusieurs vérités révélées, au moins une. En réalité, il n'a plus la foi du tout. Imaginons un homme qui regarde le grand miroir qu'est Dieu, dans lequel les vérités révélées (Trinité, Incarnation, Rédemption, etc.) lui sont rendues accessibles. Je ne peux pas voir ces vérités surnaturelles par moi-même, c'est impossible, c'est par ce miroir de l'autorité de Dieu que j'y adhère. Si je refuse l'une d'elles (« moi, l'enfer éternel, non, Dieu est trop bon, ou la présence réelle, c'est trop fort »), je remets en cause directement l'autorité de Dieu lui-même, et toutes les autres vérités me deviennent inaccessibles sous l'aspect formel de la foi : il ne me reste que des croyances subjectives.
Exemple : Luther continuait de dire que Dieu existait, que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, mais sur des points essentiels (la sanctification, la tradition, l'écriture) il rejetait la tradition pour n'admettre que l'Écriture, et dans l'Écriture il coupait, rejetait un certain nombre de textes : il s'était fait sa petite cuisine. Il avait, simplement, perdu la foi. Ceux qui aujourd'hui essaient de le réhabiliter ne comprennent pas ce qu'est un hérétique : c'est quelqu'un qui, en remettant en cause au moins une vérité de la foi, conteste l'autorité de Dieu, et qui par là même n'a plus aucune vérité de foi tenue comme telle.
Plus radicale : l'apostat rejette en bloc toutes les vérités révélées. « Puisque je ne crois plus à cette vérité-ci, je ne crois plus à l'autorité de Dieu, donc je ne crois plus du tout en lui. » L'apostat est plus cohérent que l'hérétique. L'hérétique choisit (airein), prend ceci, rejette cela, mais les vérités sont vérités parce que Dieu les révèle, et l'on n'a pas le droit de choisir. L'apostat tire la conséquence : il rejette tout. Il est plus coupable peut-être, mais beaucoup plus logique. Aujourd'hui, on aimerait que les gens soient un peu plus logiques, y compris dans la hiérarchie ecclésiastique.
Exemples d'hérétiques : Luther, Calvin (il choisit : ceci, je prends ; cela, je ne prends pas). Exemples d'apostats plus cohérents : Lamennais (le libéral), Loisy (le moderniste). Quand ils ont vu que telle ou telle vérité enseignée comme révélée par l'Église ne leur convenait plus, ils ont quitté l'Église, tout abandonné. C'est beaucoup plus cohérent.
Je termine sur quelque chose de plus optimiste concernant la foi : la foi, c'est notre eau, c'est pour nous comme l'eau pour le poisson, on vit dans la foi. Justus ex fide vivit, saint Paul le répète une dizaine de fois.
L'Espérance
Vertu surnaturelle qui nous fait attendre de Dieu les biens surnaturels en ce monde (la grâce) et dans l'autre (la gloire).
C'est Dieu qu'on espère
Dès qu'on a la foi, on comprend que rejoindre Dieu dépasse totalement nos forces. C'est la conséquence immédiate de la foi : cette impuissance dans laquelle nous sommes par rapport au mystère de Dieu, impuissance comme un oiseau sans aile. La foi me dit : voilà Dieu. Et comment je vais le rejoindre, moi ? Je constate aussitôt que sans Dieu, je ne peux pas rejoindre Dieu, et que je dois donc nécessairement attendre Dieu de Dieu.
On n'attend pas seulement les biens que Dieu peut procurer : on l'attend lui-même, parce que c'est lui qui est l'objet de la quête, l'objet de mon « inquisition ». La grâce et la gloire sont des participations à l'essence même de Dieu. L'espérance est donc éminemment théologale. On peut résumer la chose en disant qu'on espère Dieu, de Dieu, par Dieu, pour Dieu. « Mon bien à moi, c'est d'adhérer à Dieu » (Ps 73, 28) : David a tout compris. Le bien d'un homme, c'est de faire un avec Dieu, il n'y a pas d'autre solution.
He 11, 6Celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe, et qu'il est rémunérateur de ceux qui le cherchent.
Tout y est : la foi (Dieu existe, c'est la foi minimale) et l'espérance (il est rémunérateur de ceux qui le cherchent, c'est-à-dire qu'il donne les moyens d'aller à lui). J'espère quoi ? Dieu. De qui ? De Dieu. Par qui ? Par Dieu. Sous quel aspect ? Sous l'aspect de Dieu. C'est étonnant, l'espérance, mais ça fonctionne.
Le dynamisme de la vie surnaturelle
L'espérance est dans la volonté. Elle est une volonté de conquête de Dieu, une saisie de Dieu que la foi à elle seule ne donne pas. La foi dit : je vois la vérité, je la vois en Dieu et par une grâce de Dieu. Mais se mettre en route vers Dieu, c'est tout autre chose : c'est très difficile, et l'on constate, dès qu'on entrevoit la chose, que c'est quelque chose d'impossible aux forces de la nature. D'où l'espérance, la grande oubliée.
L'espérance est le tremplin nécessaire entre la foi (connaissance) et la charité (amour). La plus belle des fois, capable de transporter les montagnes, ne deviendra jamais charité s'il manque ce moteur, cette mécanique de l'espérance, cette mise en route. Pas de charité sans espérance. Pas d'espérance sans foi. Avoir de l'espérance sans la foi, ce ne serait pas seulement incohérent, il faudrait être complètement crétin : comment voulez-vous essayer de rejoindre Dieu si vous ne savez même pas qu'il existe ?
L'espérance est la grande oubliée. L'homme n'attend plus rien. Il y a même des hommes qui pensent que Dieu existe mais que le rejoindre est impossible. Ils ont raison : c'est impossible, sauf si Dieu le donne. Cette disposition en nous qui fait qu'on attend Dieu de Dieu, c'est l'espérance.
Espérance et espoir : à ne pas confondre
Je vous en supplie, ne mélangez pas tout. L'espoir est une passion : l'une des onze passions recensées avec saint Thomas et Aristote, vues quand on a étudié l'homme. Comme un petit bouchon sur la rivière, il suit le cours des flots. Il fait beau, on est content. Il pleut, on n'est pas content. On ne reçoit pas la lettre attendue, on n'est pas content. Les impôts augmentent, on n'est pas content. C'est ce que les gens appellent l'« espérance », mais ce n'est pas du tout cela qu'on dit ici. L'espérance ne dépend ni de nos succès ni de nos échecs : son objet est Dieu, et Dieu reste, quels que soient nos réussites, nos difficultés, nos épreuves.
Vous pouvez bien demander à Dieu de réussir votre baccalauréat ou votre permis de conduire, pourquoi pas, mais ce n'est pas cela l'espérance théologale.
On ne perd pas l'espérance par un péché mortel ordinaire
La charité, qui est l'amour de Dieu, se perd dès qu'on offense Dieu gravement. On ne peut pas l'aimer et le déshonorer dans le même geste, c'est ou l'un ou l'autre, il faut choisir. Mais foi et espérance ne se perdent que par des péchés spécifiques contre l'une et l'autre. Même le crime le plus odieux ne fait pas perdre la foi. Même un crime ne fait pas perdre l'espérance. Il fait perdre la charité, c'est une évidence. Heureusement d'ailleurs : c'est par la vertu d'espérance que nous pouvons revenir à Dieu après une chute. Si elle disparaissait avec la charité, le retour serait impossible.
Les péchés opposés à l'espérance
Il y en a deux. Ils ont l'air complètement opposés, mais vous allez voir que finalement, ce sont des cousins germains.
Se confier en ses propres forces dans les questions du salut : « je vais y arriver, je vais y arriver, je vais y arriver tout seul ». On n'a plus recours aux moyens surnaturels (plus de sacrements, plus de prière), on s'expose petit à petit aux péchés. C'est l'hérésie de Pélage, moine du Ve siècle combattu violemment par saint Augustin, qui prétendait que l'homme peut, par ses forces naturelles, faire parfaitement le bien, tout le bien. C'est faux deux fois : d'abord à cause du péché originel qui nous a blessés considérablement (« Malheureux homme que je suis, je ne fais pas le bien que je voudrais, et je fais le mal que je ne voudrais pas », dit saint Paul), ensuite parce que de toute manière, péché originel ou non, rejoindre Dieu, c'est Dieu qui le donne. « Dieu habite une lumière inaccessible » (1 Tm 6, 16) : on n'atteint pas l'inaccessible par ses propres forces.
Le présomptueux est aussi le pélagianiste pratique : celui qui croit à la légère en la miséricorde de Dieu pour continuer à pécher. « Dieu est bon, vous pensez bien, Dieu est bon. » Ont-ils tort de dire que Dieu est bon ? Non, ils ont raison : Dieu n'est pas bon, il est infiniment bon, il est la bonté même. Mais la conclusion est exactement l'inverse :
Rm 2, 4Ne sais-tu pas que la bonté de Dieu t'invite à la pénitence ?
Plus on a conscience de la bonté de Dieu, moins on devrait l'offenser : c'est élémentaire, c'est clair. Tirer de la bonté divine une excuse pour continuer à pécher est une perversion de l'espérance.
À l'inverse de la présomption, le désespoir croit nécessaire le recours à Dieu (il est donc, à ce titre, plus proche de la vérité que la présomption qui s'en croit dispensée), mais il pense que ce recours ne lui sera pas accordé : « j'en ai trop fait, je suis un trop grand pécheur, Dieu m'a retiré sa grâce, Dieu ne s'occupe plus de moi ». Quelle folie. Comme si Dieu pouvait abandonner quelqu'un qui ne l'abandonne pas le premier. Dieu n'abandonne personne : c'est nous qui l'abandonnons.
Saint Augustin, ConfessionsIl ne laisse pas tomber celui qui ne l'a pas déjà laissé tomber.
Le désespoir est terrible. Pensez aux deux apôtres qui ont trahi leur Maître : Pierre et Judas. Les autres n'ont pas été très très fidèles, mais enfin ils n'ont pas fait de rentre-dedans. Pierre, dès qu'il a croisé le regard de son Maître, est allé pleurer. Judas est allé se pendre (Mt 27, 5). Réaction à 380 degrés, perte totale de l'espérance. N'allez jamais croire que Dieu vous a abandonné. Vous direz : parfois, on a des difficultés telles qu'on a l'impression que c'est comme ça. On se trompe. Celui qui croit que Dieu l'a abandonné a tort. Il est dans le marasme, il n'y voit plus clair. Je pense aussi à ceux qui se suicident : le suicide est d'abord une erreur de jugement. « J'ai fait tant de péchés, je suis un monstre, Dieu m'a laissé tomber » : c'est une erreur, c'est une erreur.
Le lien profond entre présomption et désespoir
Vous noterez une chose très curieuse : au fond, la présomption (« tout va bien, je peux me passer de Dieu ») et le désespoir (« Dieu m'a laissé tomber ») ont l'air opposés, mais finalement, ce sont des cousins germains. Regardez bien : ils se rejoignent en ceci qu'ils ne considèrent pas Dieu comme la seule force. Tous deux aboutissent au même résultat : on ne s'appuie plus sur Dieu. Or c'est précisément cela, l'espérance.
Jn 15, 5Sans moi, vous ne pouvez rien faire.
Soulignons le rien. En latin : nihil potestis facere, nihil, « niquile » comme on dit en latin d'école. Niquile, rien. Rien, rien, comme dit saint Jean de la Croix : nada, nada, nada. Rien. Aucun trésor de force humaine ne peut suppléer à ce rien.
Le don du Saint-Esprit qui perfectionne l'espérance : la crainte
L'espérance est exaltante (elle donne des ailes), mais elle est difficile, parce qu'on suit plus volontiers ses passions que la vertu théologale. Il faut donc un don du Saint-Esprit qui la surélève : c'est le don de crainte. Attention : non pas la crainte servile (« je veux fuir Dieu, je ne veux pas avoir affaire à lui »), qui est le contraire de l'espérance, mais la crainte aimante, animée de la charité, comme l'est tout don du Saint-Esprit. C'est en me défiant de moi-même que j'ai le nécessaire recours à Dieu. Cette crainte filiale, qui pousse à se réfugier en Dieu, est la fine fleur de l'espérance. Je vous la souhaite en abondance. La semaine prochaine, la troisième vertu théologale : la Charité.
