Leçon 5

Les anges

Introduction

Pourquoi consacrer une leçon entière aux anges ? On peut difficilement faire autrement : la Sainte Écriture en parle d'un bout à l'autre, depuis le chérubin qui interdit l'accès à l'arbre de vie en Genèse 3 jusqu'à l'Apocalypse, qui en est tissée. Les anges, sans appartenir directement à l'économie centrale du salut (Trinité, Incarnation, Rédemption), occupent les sommets de la création et nous aident à comprendre le plan de Dieu : Dieu, les anges, le monde, l'homme.

On aurait pu deviner spéculativement leur existence. Entre Dieu, infini et totalement simple (chez qui essence et existence ne se distinguent pas), et l'homme, créature composée d'une âme et d'un corps, il y a place pour des créatures entièrement spirituelles, où essence et existence sont distinctes (statut de créature) mais qui n'ont pas de matière. Mais c'est la Révélation qui nous apprend qu'ils existent.

Nature et existence des anges

  • Les anges sont des êtres entièrement spirituels, sans corps ni matière, créés par Dieu pour sa gloire.
  • Chaque ange est sa propre nature. Il n'y a pas une « nature angélique » comme il y a une nature humaine partagée par des milliards d'individus. Ne pouvant pas se distinguer par la matière, les anges se distinguent par leur nature même : autant d'anges, autant de natures.
  • L'essence et l'existence sont réellement distinctes chez l'ange, parce qu'il est créature.
  • L'être et l'agir sont également distincts chez l'ange (à la différence de Dieu).
  • Tout ange est doué d'une intelligence et d'une volonté, comme tout être spirituel.

L'intelligence des anges

L'intelligence humaine fonctionne sur le réel : nous tirons nos concepts du monde matériel par l'intermédiaire des sens. Sans ce contact, l'homme serait sans idées. L'ange, lui, n'a aucun accès matériel : il ne peut pas fabriquer ses idées à partir de la matière. Dieu les lui donne directement, et c'est ce qu'on appelle la science infuse.

Les plus grands anges (les sept qui se tiennent en présence de Dieu, dont Michel, Gabriel, Raphaël) reçoivent leurs idées directement de Dieu. Les autres anges les reçoivent par leur intermédiaire : les anges sont translucides les uns aux autres, alors que les hommes, enrobés de matière, restent opaques. De là découle une influence réelle des anges supérieurs sur les inférieurs, intellectuelle et morale.

Loi essentielle, contraire à notre intuition : plus un ange est grand et intelligent, moins il a d'idées, mais d'une richesse infiniment plus grande. C'est l'inverse du préjugé moderne qui croit l'intelligence à proportion du nombre d'idées brassées. Dieu, intelligence absolue, n'a qu'une seule idée infinie, son Verbe, qui est sa propre essence.

La grâce des anges

Comme tout esprit créé, les anges ont été créés en état de grâce (amitié avec Dieu, participation à sa vie intime), mais non au paradis (vision de Dieu). Sans quoi ils n'auraient pu être éprouvés ni tomber.

Distinction décisive avec les hommes : alors que nous pouvons faire obstacle à la grâce, l'ange étant tout entier dans ce qu'il est ne le peut pas. Chaque ange a reçu la grâce en proportion de sa nature. Plus l'ange est grand, intelligent, beau, plus il a la grâce et plus il aime Dieu. Chez les hommes, c'est tout l'inverse : il y a des hommes très intelligents et saints (saint Augustin), très intelligents et impies (Voltaire, Nietzsche), peu instruits et saints (sainte Germaine de Pibrac), ou pauvres en tout. Chez les anges, la corrélation est parfaite.

Le nombre des anges

Saint Thomas pose un principe : plus une créature est parfaite, plus Dieu la multiplie. Les anges, étant au sommet de la création, sont donc innombrables. Daniel le dit :

Un fleuve de feu coulait, sortant de devant lui ; mille milliers le servaient et une myriade de myriades se tenaient debout devant lui.

Daniel 7, 10

Dans l'Écriture, « mille » désigne déjà l'innombrable ; mille milliers et myriade de myriades en sont la mise en abyme. Autre indice : chacun de nous a un ange gardien, pris dans le seul 9e chœur (le dernier). Il y a donc, dans ce seul chœur, plus d'anges qu'il n'y a jamais eu d'hommes sur la terre.

Les anges ont été créés avec la matière, à l'origine du monde (IVe Concile du Latran, 1215). L'homme, lui, est un phénomène extrêmement récent : la dernière page d'un livre de mille pages. C'est aussi pourquoi la Genèse fait créer la lumière au premier jour mais le soleil et les étoiles au quatrième : cette première lumière, dit la Tradition, est le monde angélique lui-même, et le premier des anges porte d'ailleurs le nom de Lucifer (porteur de la lumière de Dieu).

L'épreuve des anges

Épreuve, et non tentation

Dieu soumet ses créatures à des épreuves, jamais à des tentations. La différence n'est pas matérielle (la difficulté peut être la même), mais d'intention :

  • L'épreuve propose le bien à un être pour qu'il devienne meilleur. C'est ce que fait un bon père avec son enfant. C'est un acte d'amour.
  • La tentation propose le mal pour faire tomber. C'est l'œuvre du démon et des mauvais hommes.

Saint Jacques l'a dit clairement : « Que nul, lorsqu'il est tenté, ne dise : c'est Dieu qui me tente ; car Dieu ne peut être tenté par le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13). Ce point doit être rappelé à propos de la traduction française actuelle du Notre Père : « ne nous laisse pas entrer en tentation » (préférable à « ne nous soumets pas », qui supposerait que Dieu peut tenter). Dieu nous éprouve parce qu'il nous aime ; il ne tente jamais.

L'épreuve proposée aux anges

Dieu a révélé aux anges son dessein éternel d'envoyer son propre Fils dans une nature humaine, et leur a demandé d'adorer ce Fils incarné :

Lorsqu'il introduit son Premier-Né dans le monde, Dieu dit : que tous les anges de Dieu l'adorent.

Hébreux 1, 6

L'épreuve est juste, puisque le Verbe est Dieu et mérite l'adoration de toute créature. Mais elle est difficile pour un ange : il doit adorer ce Verbe revêtu d'une nature inférieure à la sienne. Aucune comparaison humaine ne peut rendre cette difficulté.

Les deux cris

Lucifer, le plus beau des anges, peut-être l'unique intermédiaire entre Dieu et le monde angélique avant sa chute, lance son non serviam : « Je ne servirai pas. » Ce n'est pas une erreur intellectuelle, c'est un refus de la volonté. Il voit que c'est juste, mais ne veut pas s'humilier.

Saint Michel (dont le nom signifie « Qui est comme Dieu ? ») éprouve la même difficulté, mais s'écrie : qui ut Deus, qui est comme Dieu ? C'est l'attitude du croyant dans l'épreuve : ne pas comprendre, mais reconnaître que Dieu seul a raison.

L'Apocalypse donne la proportion : « De sa queue, le dragon balaya le tiers des étoiles du ciel et il les jeta sur la terre » (Ap 12, 4). Un tiers des anges suit Lucifer. Comme l'ange pèche tout entier (il ne peut, comme nous, ni se reprendre ni s'amender), Dieu crée immédiatement l'enfer (« le feu éternel préparé pour le diable et ses anges », Mt 25, 41) et y précipite les rebelles, sans rédemption possible. Les deux tiers fidèles sont admis sur-le-champ à la vision béatifique.

Hiérarchies et chœurs

Les anges sont répartis en trois hiérarchies de trois chœurs chacune, non en raison de leur grandeur, mais de leur fonction. Les plus beaux anges ne sont donc pas forcément dans les chœurs supérieurs.

Première hiérarchie ; adoration de Dieu

  • Séraphins, Chérubins, Trônes. Ils ne s'occupent que de la louange de Dieu (cf. la vision d'Isaïe 6 : Sanctus, Sanctus, Sanctus, repris à la préface de la messe).

Deuxième hiérarchie ; gouvernement du monde

  • Dominations, Vertus, Puissances. Ils règlent la marche du cosmos. À la fin du monde, « les puissances des cieux seront ébranlées » (Mt 24, 29).

Troisième hiérarchie ; les hommes et les œuvres de Dieu pour les hommes

  • Principautés : préposées aux sociétés humaines (chaque peuple, chaque institution, chaque diocèse a son ange).
  • Archanges : les plus grands, les plus beaux, les plus intelligents, parce que les œuvres de Dieu pour les hommes (Incarnation, Rédemption) sont, après Dieu lui-même, ce qu'il y a de plus grand. Michel, Gabriel, Raphaël, et quatre autres dont l'Écriture ne donne pas le nom.
  • Anges : c'est dans ce dernier chœur que sont pris nos anges gardiens.

L'influence des anges sur les hommes

Aucune action directe sur l'âme

Principe capital : aucun ange (bon ou mauvais) n'a accès direct à l'intelligence ou à la volonté de l'homme. Il n'y a que Dieu, et nous-mêmes, qui ayons une telle prise. L'ange ne sait pas directement ce que nous pensons, ni ce que nous voulons. Il ne peut le deviner que par des indices : nos paroles, nos rougissements, notre comportement.

Les anges agissent sur toute la partie sensible de notre être : sens, imagination, mémoire, organes. Ils peuvent y susciter des images, des sensations, des sollicitations. C'est là leur terrain.

Trois degrés d'action diabolique

  • Infestation : interventions ponctuelles (mauvaises images, sensations) pour inciter au péché.
  • Obsession : les mêmes interventions devenues habituelles et répétées, parce qu'on a donné davantage de gages au démon.
  • Possession : le démon, ayant reçu un pouvoir réel sur la personne (pacte, spiritisme, médiumnisme, magie), dirige ses organes en se substituant à sa volonté pendant les crises. Seul ce dernier cas appelle un exorcisme, qui ne se pratique qu'avec beaucoup de précautions et sous l'autorité de l'évêque.

Notre-Seigneur a chassé le prince de ce monde, qui n'a aucun pouvoir sur lui (Jn 14, 30). Les chrétiens qui vivent dans la grâce du baptême et dans la foi n'ont pas à craindre le démon : il n'a sur eux qu'autant qu'on lui en redonne par les pactes et les pratiques occultes. Sainte Thérèse d'Avila disait : « Je crains plus ceux qui ont peur du diable que le diable lui-même. »

Les bons anges

Les bons anges ont une action au moins aussi efficace que celle des mauvais, mais moins spectaculaire : ils nous poussent à la grâce, et la grâce « fait du bien mais pas de bruit ». L'ange exterminateur d'Égypte en une nuit, l'ange qui en quelques instants anéantit les 120 000 hommes de Sennachérib (Is 37, 36) donnent une idée de leur puissance. Chacun a un ange gardien : il convient de l'invoquer non seulement pour de petits services matériels, mais pour tous les périls de la vie.