Introduction
Le mariage est le seul sacrement pour lequel le Christ a pris une réalité préexistante : les six autres sont des créations surnaturelles entièrement neuves (Eucharistie, pardon, ordre, etc.). Le mariage, lui, existe depuis la fondation du genre humain. Institution primitive du livre de la Genèse, de droit naturel. C'est cette réalité déjà fondée par Dieu que le Christ a faite sacrement, du seul fait que les deux époux soient baptisés.
Ce qui rend l'étude de ce sacrement très particulière. Avant de voir en quoi le mariage est un sacrement, il faut d'abord étudier ce qu'est le mariage tout court, c'est-à-dire cette réalité existante. C'est Dieu qui l'a faite, et c'est Dieu qui en est l'auteur. Nous allons le dire, et même le répéter. Il faut et il suffit, pour que cette institution préexistante devienne sacrement, que ceux qui s'unissent par les liens du mariage soient l'un et l'autre baptisés. Nous y reviendrons.
Cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'y aurait de mariage que le mariage chrétien, comme on entend parfois des enfants du catéchisme dire « il n'y a de mariage que le mariage chrétien, tous les autres c'est du concubinage ». Pas du tout. On va voir ce qui caractérise l'union légitime d'un homme et d'une femme : il y a des conditions essentielles, des propriétés essentielles, qui rendent l'union vraiment mariage. Ceux qui s'unissent selon les lois civiles et les coutumes locales de leur pays, avec ces conditions, sont de vrais mariés. Ce n'est pas du concubinage, ce n'est pas une union libre. Leur mariage, simplement, n'étant pas chrétien, n'est pas sacrement. C'est là toute la différence.
Le mariage des non-baptisés est un vrai mariage : pas un concubinage, pas une union libre. On l'appelle légitime, et c'est ce mot, retenez-le, que la théologie utilise pour désigner cette réalité naturelle du mariage. On évite le mot naturel, parce qu'en français il a un autre emploi : un fils naturel est précisément celui qui a été conçu hors mariage. Le mot naturel pour le mariage aurait donc quelque chose d'anti-mariage. D'où la préférence pour légitime.
Mais il n'y a pas deux mariages. Ce n'est pas comme le carburant autrefois, où il y avait l'ordinaire et le super. Il n'y a qu'un seul mariage, cette institution créée par Dieu aux origines, et il est, chez les chrétiens, sacramentel. Mais c'est la même réalité. Pas un mariage à deux vitesses ni une option supplémentaire : la même chose, qui prend simplement chez les baptisés une nouvelle signification.
Définition du mariage
Contrat par lequel les époux s'échangent réciproquement un droit sur leurs corps en vue des actes propres à la génération (fin première). Saint Paul : « La femme ne dispose pas de son corps, c'est le mari ; pareillement, le mari ne dispose pas de son corps, c'est la femme » (1 Co 7, 4). Saint Paul sait dire très bien et très rapidement les choses.
Il ne faut pas être angélique quand on traite du mariage, cela n'a pas de sens. L'objet premier du contrat conjugal, même s'il en comporte bien d'autres, c'est ce droit qu'un mari assure sur le corps de sa femme, et réciproquement, totalement réciproquement, le droit qu'une femme assure sur le corps de son mari. Le mariage est en effet la société conjugale, et toute société conjugale naît d'un contrat : c'est le contrat de mariage, et le lien conjugal en est la résultante.
Sur quoi porte ce contrat ? Certainement il porte sur une communauté de vie, d'esprit, de cœur et d'âme. Il doit comporter l'amour, la charité, le soin de l'éducation des enfants, une vie commune, et pour les chrétiens la charité du mystère de l'Incarnation. Tout cela est vrai. Mais au sens le plus technique, si je puis dire, son objet premier, dans la définition même de ce qu'il est, c'est la disposition du corps de l'autre en vue des actes propres à la génération. Il faut le dire crûment : c'est ce que dit saint Paul, et il sait dire les choses.
Le droit d'usage, non la propriété
Précision capitale. Un homme n'a pas la propriété de son corps. Mon corps ne m'appartient pas. Pour qu'il m'appartienne, il faudrait que je sois mon âme disposant de mon corps comme d'un objet. C'est une philosophie nulle, archi-nulle. Un homme n'est pas son âme disposant de son corps, il est l'unité substantielle du corps et de l'âme. Pour qu'il y ait droit de propriété, il faut deux choses, un sujet qui possède et une chose possédée. Or, dans l'homme, il n'y en a qu'une.
Si mon corps m'appartenait comme mes chaussures, je pourrais le jeter ou en faire ce que je veux : le jour où j'estime que mes chaussures sont usées, je les jette, sans autre forme de procès, parce qu'elles m'appartiennent. Or je n'ai pas ce droit sur mon corps. Et n'ayant pas la propriété de mon corps, je ne peux donc pas le donner à un autre : vendre la voiture de mon voisin serait totalement invalide. Ce n'est donc pas un droit de propriété sur le corps que les époux échangent par contrat.
En revanche, l'homme a un véritable droit d'usage sur son corps, et il en use mille fois par jour, légitimement : il se dégourdit les jambes, il marche, il agit. C'est ce droit d'usage qui est l'objet du contrat conjugal pour ce qui regarde les actes propres à la génération.
Or, pour ces actes-là, par définition, on ne peut pas avoir un usage seul qui soit moral : la procréation, il faut être deux pour y procéder. La seule manière légitime de poser cet usage, c'est de le donner à l'autre. Et nous retombons sur la définition : le mariage est ce contrat par lequel un homme et une femme s'échangent l'usage de leurs corps pour ces actes. C'est exactement saint Paul : le corps du mari ne lui appartient pas (quant à l'usage), il appartient à sa femme, et réciproquement.
D'où vient la moralité d'une chose ? Elle vient du respect de la fin. Toute la moralité est là. Pourquoi mange-t-on ? Pour se nourrir. Manger, manger, manger pour manger sans se nourrir : c'est immoral. C'est ce que faisaient les Romains. Trivial, mais l'exemple parle : ils mangeaient toute la nuit, puis allaient régulièrement dans des salles, le vomitorium, pour pouvoir continuer à manger sans en souffrir. Ils avaient séparé l'acte de sa finalité. Voilà l'immoralité. Dans le mariage de même : l'usage moral de la faculté génératrice ne peut s'accomplir que dans le don de soi à l'autre, dans le contrat de mariage.
Un contrat unique
Quatre points :
1. Un contrat oblige en justice, et gravement. Il se distingue de la simple résolution ou décision (qui n'engage qu'envers soi-même) : un contrat, c'est une promesse gravée en justice, qui oblige par la vertu de justice. Et la chose est grave : procréer, mettre au monde, c'est avoir le pouvoir de faire venir à l'existence une réalité aussi grande que soi-même. Les païens eux-mêmes le savent : le mot pro-créer est magnifique, pro signifiant « à la place de » Dieu, en prolongeant son bras. Les anges ne peuvent pas cela, l'homme le peut.
2. Ce contrat est unique en son genre. C'est Dieu qui en a fixé les termes et les clauses. Les hommes peuvent inventer librement toutes sortes de contrats, commerciaux, mutualistes, culturels, sportifs : ils font ce qu'ils veulent. Mais quand un homme ou une femme se marient, ils ne font pas ce qu'ils veulent : ils signent un contrat dont les clauses leur préexistent. C'est Dieu qui a fait le mariage, en créant l'homme et la femme tels qu'ils sont, manifestement complémentaires l'un de l'autre, sur toute la gamme des produits, depuis la fine fleur de l'esprit jusqu'au dernier orteil du corps.
C'est ce que nos contemporains ne comprennent plus : la notion même de nature, c'est-à-dire les prérogatives qu'un être a en étant ce qu'il est. Pour eux, tout n'est que culture. C'est la théorie du genre. Elle consiste à dire que toute la différence entre hommes et femmes serait le fruit de la culture, la nature étant finalement une option libre. C'est monstrueux. Il faut nécessairement, en prolongement d'une nature donnée, une culture et une éducation conformes à cette nature : on éduque une fille comme une fille, on éduque un garçon comme un garçon. Vouloir, au nom de la culture, renverser ou gommer le donné naturel, est monstrueux. C'est une révolution non plus contre le Dieu sauveur de l'Évangile, mais contre le Dieu créateur : on refuse qu'il y ait un donné naturel des choses. Ce n'est pas l'homme qui a inventé la différence sexuelle, c'est Dieu.
3. Le mariage est la seule société fondée par un contrat. Dieu a fondé trois sociétés : l'Église, la société civile, la famille. On rentre dans l'Église par un sacrement (le baptême), pas par un contrat. On ne choisit pas non plus la société civile dans laquelle on naît : le fameux « contrat social » de Rousseau est une pure fiction. Je suis né français, de père français et de mère française : je suis français, je n'ai pas choisi, je n'ai pas signé de contrat. Saint Paul n'y va pas par le dos de la cuillère pour ceux qui se rebellent contre l'ordre civil de la société à laquelle ils appartiennent : pour eux, c'est la damnatio nominis, retranchement du droit romain. Au temps des objecteurs de conscience qui refusaient le service militaire, c'était deux ans de forteresse, et c'était normal, parce qu'on n'avait pas eu à signer un contrat avec la République française : on est français, donc on sert la France. La famille naît du mariage, et seul le mariage est contractuel, parce qu'il faut choisir son conjoint : on ne peut pas épouser toutes les femmes ou tous les hommes de la terre, comme disait Don Juan dans Molière, « je me sens un cœur à aimer toutes les belles ». Non, on en choisit une.
4. Toutes les grandes propriétés du mariage relèvent du droit naturel. Ce n'est pas parce que l'Église est aujourd'hui pratiquement la seule à le défendre intégralement qu'il faudrait dire qu'elle l'a inventé. Le droit naturel, c'est l'ensemble des obligations qui pèsent sur un homme du fait qu'il est un homme. C'est le mode d'emploi de la nature humaine.
Les fins du mariage
De l'ordre des fins dépend toute la morale conjugale. Comme la moralité d'une chose vient du respect de la fin, dégager les fins du mariage est une chose excessivement importante. C'est ce qui fonde toute morale conjugale. Trois fins :
1. Procréation et éducation des enfants
Première dans l'intention du Créateur. Pourquoi ? Parce que le bien qu'elle véhicule est le plus grand : un homme ne peut faire plus grand que ce qu'il est. Or par la procréation, un homme fait l'équivalent de lui-même : le fils n'est pas moins que le père en dignité d'être. Le mot lui-même est magnifique : pro-creare, « créer à la place de » Dieu, en prolongement de son bras. Les anges en sont incapables, l'homme le peut.
Attention. Dire que cette fin est première ne veut pas dire que la seconde soit facultative, négligeable, accessoire. Secondaire, en français contemporain, connote « moins important » : c'est un contresens dans notre vocabulaire. Disons plutôt qu'il n'y a pas de bien plus grand que celui que véhicule la fin première, et c'est tout. On ne dit rien de plus.
2. Le soutien mutuel
Tout ce qu'un homme et une femme s'apportent à vivre à deux : l'amour, la communauté de vie, l'aide réciproque sur toute la gamme des produits (depuis la fine fleur de l'esprit jusqu'au dernier orteil). « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide qui lui soit semblable », adiutorium simile sibi (Gn 2, 18). C'est très vaste : mari et femme sont complémentaires sur toute la gamme, ils ne s'ajoutent pas, ils font un tout, « ils seront deux dans une seule chair ».
Curieux. La Genèse contient deux récits de l'institution du mariage. Le premier (Gn 1) met la procréation en avant : Dieu les créa mâle et femelle, et la première chose qu'il leur dit, « croissez, multipliez et remplissez la terre, et soumettez-la ». Première fin claire.
Le second récit (Gn 2) est tout autre. Le livre de la Genèse est un chef-d'œuvre de théologie où chaque mot porte. Adam est seul, Ève n'a pas encore été créée. Dieu lui confie une fonction royale : nommer les animaux. Nommer, en hébreu, c'est assigner une fonction, une place dans la création. Adam fait donc cette espèce de revue où il place chaque animal dans le tout magnifique de la création. Et il s'aperçoit qu'ils sont tous deux par deux, mâles et femelles, et il ne reconnaît personne qui lui fût semblable. On a l'impression qu'Adam est tout triste, il sent qu'il lui manque quelque chose. C'est là que Dieu intervient. Avant le péché originel, ils sont encore amis, et le moindre désir d'Adam, Dieu l'exauce : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui. » Fin seconde.
Réussir son mariage, est-ce réussir la fin première ? Non. Ce n'est pas la mettre de côté : c'est clair. Mais réussir son mariage, c'est réussir la fin seconde, point. Si la fin seconde est réussie, tout le reste s'ensuit. Si elle est ratée, tout le reste s'effondre. Un jeune homme qui aborderait une jeune fille en disant « j'ai besoin de toi pour faire des enfants » prendrait une claque, et il ne l'aurait pas volé. Ce qu'il y a d'explosif, c'est d'abord la rencontre, l'amour : la procréation, l'éducation, sont le fruit de cet amour, dans l'ordre même naturel avant le sacrement. Il n'est pas bon que l'homme soit seul, il lui faut une compagne, et du soin de cette compagne, des soins réciproques, naîtront les enfants.
Psychologiquement et chronologiquement dans les faits, la fin seconde est même première. Les petits dialecticiens à trois sous, qui voudraient opposer les deux fins, ou faire choisir entre elles, se trompent : le mariage est un tout, et les deux fins lui sont essentielles. C'est cela qu'il faut respecter, même dans le mariage légitime des non-chrétiens : ils doivent aussi y satisfaire.
3. Remède à la concupiscence
À distinguer absolument : elle n'est pas dans l'intention immédiate du Créateur, car elle suppose le péché. Du fait du péché originel, l'homme est blessé d'une concupiscence terrible, surtout dans ce domaine. Distinguons bien. Les passions sont en soi bonnes (Dieu les a faites), pourvu que leur objet soit bon : plus de passion dans un mariage, c'est mieux. La concupiscence, ce sont les passions tournées vers un objet qui n'est pas bon : aimer passionnément sa femme est excellent, aimer passionnément la femme du voisin est désastreux.
Et c'est terrible : on a l'impression que les hommes sont plus passionnés pour ce qui est mauvais que pour ce qui est bon. Regardez vivre autour de vous : on fait des romans avec le mal, jamais avec la vertu et le bien. En revanche les hagiographies, qui sont pleines de bien, sont surnaturelles d'un côté tellement transcendant qu'il faut être déjà chrétien pour les goûter. Un petit garçon très sage, qui est toujours sage et qui fait bien tout le temps, on trouve cela insipide, cela n'intéresse personne. Mais qu'il rencontre le mal et tout le monde dresse l'oreille. Ce n'est pas normal que le mal nous fascine de cette manière, ce n'est pas normal du tout. C'est la concupiscence, et spécialement dans le domaine de la chair, où l'homme a peut-être été le plus blessé par le péché originel.
L'usage du mariage, étant rendu bon en soi par les deux fins premières, devient une canalisation de la concupiscence, comme un médicament excellent quand on est malade. Un homme qui aime vraiment sa femme est, pour cette part-là, débarrassé d'une grande partie de ses tentations. Saint Paul : « Melius est nubere quam uri », « mieux vaut se marier que de brûler » (1 Co 7, 9).
Attention. Ce n'est pas une fin en soi. Ce serait monstrueux, totalement immoral, d'épouser quelqu'un comme remède à sa concupiscence. Un être humain ne peut jamais être utilisé comme moyen, jamais, jamais. Mais du fait qu'on aime sa femme pour les deux fins premières, la concupiscence trouve sa moralité dans cet amour et se trouve canalisée par lui : médicament très efficace en passant. Mieux vaudrait n'être pas malade, et être en bonne santé, mais nous sommes tous blessés, tous malades du péché originel. Et toute la morale conjugale dépend, en définitive, du respect de l'ordre des fins : la fin première qu'il ne faut jamais mettre de côté ni faire disparaître, et la fin seconde dont la réussite est, dans les faits, la réussite même du mariage, pourvu que la première ne soit pas évacuée. Voilà déjà toute la morale conjugale en germe.
Les propriétés du mariage
De ces fins découlent les deux grandes propriétés essentielles du mariage tel que Dieu l'a fait au commencement. Tous ceux qui se marient, pas seulement les chrétiens, doivent s'engager à les respecter, sous peine d'altérer ou de détruire l'institution même :
1. L'unité
Un seul homme avec une seule femme. « Au commencement, il n'en était pas ainsi » dit le Seigneur (Mt 19, 8). Mais Dieu a permis la polygamie dans l'Ancien Testament, ce qui est vrai, non parce que c'était bien, mais parce que c'était une difformité qu'il a tolérée à cause de la dureté du cœur. Le Seigneur lui-même est très clair : « Pourquoi Moïse vous a-t-il permis de répudier vos femmes ? À cause de la dureté de votre cœur. »
C'était passé à l'état de coutume. Les plus grands personnages avaient plusieurs femmes : Moïse en avait deux, Samuel deux, Abraham cinq, Jacob cinq, David seize si l'on fait le compte (et il avait repris en plus la mode orientale). En réalité, à ma connaissance, on ne connaît que deux monogames de poids dans l'Ancien Testament : Isaac, à qui l'on ne connaît que Rébecca, et probablement Joseph, le père de la tribu de Benjamin. Tous les autres avaient plusieurs femmes. C'était un abus, la dureté de la nuque raide, et l'incapacité où ils étaient, du fait du péché originel, d'être fidèles à une seule.
Distinction classique : Dieu peut permettre ce qui n'est pas contraire au droit naturel primaire, et tolérer ce qui est contraire au droit naturel secondaire. La polygamie est un exemple : la fin première (procréation et éducation) reste relativement possible, même si concrètement c'est catastrophique. Un homme peut procréer de plusieurs femmes et éduquer les enfants, comme les patriarches l'ont fait, au prix d'innombrables jalousies et complications. La fin seconde (soutien mutuel, amour conjugal) est pratiquement réduite à rien, et la fin troisième (remède à la concupiscence), au lieu de la régler, la multiplie. Mais cela ne détruit pas entièrement la fin première, et Dieu pouvait donc tolérer cette difformité.
Le Christ a remis tous les compteurs à zéro. Il le dit deux fois dans l'Évangile, une dans le sermon sur la montagne (Mt 5), une dans une altercation avec les pharisiens (Mt 19), qui est précisément l'évangile lu à la messe de mariage : « Celui qui renvoie sa femme, si ce n'est pour cause d'adultère, et en épouse une autre, commet l'adultère ; et celui qui épouse celle qui a été renvoyée commet l'adultère ». Un double adultère, d'ailleurs : le fait d'avoir renvoyé sa femme et d'en épouser une autre, et le fait d'épouser une femme qui elle-même avait été mariée. C'est fini, tout cela. « Pourquoi Moïse vous avait-il permis de répudier vos femmes ? À cause de la dureté de votre cœur. Au commencement, il n'en était pas ainsi. » Le Christ restaure toute chose au commencement.
2. L'indissolubilité
L'union est de sa nature stable et indissoluble. C'est spécialement vrai pour les chrétiens, puisque le mariage est sacrement du Christ et de l'Église : admettre que le lien puisse être rompu reviendrait à admettre que le Christ et l'Église se séparent, ce qui est inenvisageable, j'allais dire inadmissible. Mais c'est vrai aussi du mariage légitime des non-baptisés.
Les trois fins l'exigent. En cas de divorce, qui paie les premiers frais ? Les enfants. Cela les marque pour la vie. La fin première est ruinée. L'amour mutuel, la fin seconde, est entièrement détruite : l'hypothèse même de pouvoir dissoudre la société conjugale, c'est déjà l'hypothéquer aux trois quarts. Aimer sa femme, c'est l'aimer de façon stable et définitive, sans retour. L'« amour à géométrie variable », l'amour pour un temps, n'est plus l'amour. « Je t'aime pour dix ans », pas une femme ne vous répondra « d'accord ». Aimer, c'est aimer tout court. Et le remède à la concupiscence ne fonctionne plus du tout si la liaison peut être rompue. En cas de veuvage, le lien est rompu par la mort. On peut alors se remarier.
Institution du sacrement
C'est aux noces de Cana (Jn 2) que le Christ a sanctifié le mariage, par sa présence et son premier miracle, hautement symbolique. Étonnant que le Seigneur n'ait jamais fait de miracle avant ce moment-là, et qu'il inaugure ses trois ans de vie publique à un mariage. On aurait imaginé bien d'autres scénarios, pas celui-là. Et qu'il y change l'eau en vin : le mariage légitime, qui est bien et qui est l'eau, devient une réalité bien meilleure, le vin.
Le Christ révoque par là même toutes les dérogations de l'Ancien Testament. Il restaure les choses au commencement, et plus encore : il fait du mariage le signe sensible et efficace de l'union du Christ et de l'Église. Toutes les déformations, toutes les défigurations du mariage sont abolies, et une nouvelle symbolique est instituée, efficace de grâce. Et ceci, nous le savons par tous les évangiles.
L'analogie fondatrice
Un mari se tient par rapport à sa femme comme le Christ se tient par rapport à l'Église. Attention : ce qui est égal, ce n'est pas le mari au Christ, ni la femme à l'Église. Un mari qui se prendrait pour le Christ, il vaudrait mieux l'interner. Une femme qui se prendrait pour l'Église, il faudrait la soigner. C'est le rapport entre l'un et l'autre qui est égal. Proportion entre proportions : ce qu'on appelle en philosophie l'analogia proportionalitatis, l'analogie de proportionnalité propre.
Pourquoi le Christ est-il un époux ? Tout l'Évangile et même l'Ancien Testament le dit. Dans les psaumes, « il s'élance comme un géant, il sort de sa chambre nuptiale ». Le Royaume des cieux est semblable à un grand roi qui fit faire les noces de son fils (Mt 22) : on ne peut être plus clair : c'est Dieu le Père qui marie son Fils. Saint Jean-Baptiste, la première fois qu'il voit Jésus, ne savait même pas qui c'était par lui-même, et il l'appelle aussitôt, par inspiration de l'Esprit-Saint, « l'époux » : « l'ami de l'époux, qui se tient là et qui l'entend, est rempli de joie, et ma joie est à son comble ». Saint Paul reprend tout ce thème en Ep 5.
Raison de fond : l'Incarnation est une action strictement matrimoniale. Se marier, c'est prendre une chair qui n'était pas la sienne et la faire devenir sienne. Un jeune homme épouse une jeune fille : la chair de cette jeune fille ne lui appartenait pas, et elle devient sienne. Or que fait le Verbe de Dieu ? Le Fils est le rayonnement de la gloire du Père, l'empreinte de sa substance, il n'a pas de corps. Il prend un corps, et ce corps devient le sien. C'est exactement une action matrimoniale, pas une métaphore, pas une comparaison sympathique, pas une similitude vague. Cela va jusqu'à l'être même des choses.
Jean 3, 16Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique.
Le Royaume des cieux est une noce. L'histoire du Royaume des cieux est tout entière un mariage, avec tout l'amour incommensurable de Dieu : le chef-d'œuvre du Père, c'est que son Fils bien-aimé se marie. L'Incarnation n'est donc pas seulement un moyen, une espèce de condition sine qua non du salut et du dessein éternel de Dieu : elle est ce dessein. Le Royaume des cieux est un mariage, le Verbe se marie avec la nature humaine par le corps. La grâce propre du sacrement de mariage met donc entre les époux la charité du mystère de l'Incarnation : l'amour de Dieu qui passe dans la chair, la chair devient vecteur de la charité divine.
Voilà pourquoi l'Église est si sévère avec les péchés contre la pureté : Dieu a fait de la chair humaine et des relations sexuelles le vecteur de ce qu'il y a de plus grand et de plus beau, la charité du mystère de l'Incarnation. Curieux phénomène : une même réalité, la chair, l'union physique d'un homme et d'une femme, peut être le plus beau de l'ordre naturel et même de l'ordre surnaturel quand elle est dans l'ordre, et devenir dégoûtante quand elle se fait en dehors de l'ordre. La raison fondamentale est là : Dieu a fait servir la chair à notre rédemption, à notre salut. C'est le grand mystère que Dieu seul a pu inventer, l'Incarnation : comprenne qui pourra.
La plupart des gens mariés ne parviennent pas à comprendre la grâce du sacrement. Ils la vivent, mais ils ne la comprennent pas. Il faudrait pour cela saisir l'analogie de proportionnalité et avoir fait un peu de métaphysique, ce qui n'est pas le cas de tous les gens mariés. Ils peuvent alors entrer par un autre chemin, celui de l'Évangile entier : le Christ y est sans cesse décrit comme un époux, le Royaume comme des noces. Et c'est par la chair que tout passe.
Signe sensible et ministre
La personne même des époux : le jeune homme et la jeune fille.
Les époux en tant qu'ils s'unissent dans le mariage. L'union naturelle est le signe sensible de leur union surnaturelle. On n'invente pas un autre rite, c'est l'union naturelle des époux qui est, chez les baptisés, signe sacramentel.
Le consentement qu'ils s'accordent dans le contrat, en tant qu'il est sensible (exprimé) : le « oui, je le veux ».
Les époux eux-mêmes. Ce sont eux qui posent la matière et prononcent la forme : ils sont donc tout à ce mariage. Le prêtre n'a aucun rôle dans l'économie sacramentelle du mariage, à ce qui s'appelle rien, rien.
Le prêtre a deux rôles extrinsèques à l'économie du mariage. Premièrement, il bénit l'union : un prêtre est fait pour bénir, c'est vieux comme l'Église. De tout temps on a fait venir un prêtre pour bénir un mariage. Deuxièmement, depuis le concile de Trente et pour des raisons canoniques (éviter les remariages clandestins), il est le témoin officiel numéro un. Le droit naturel exige deux témoins pour tout mariage, c'est un acte public, même chez les païens. Mais pour les chrétiens, le témoin numéro un est devenu le curé. Mais ce n'est pas lui qui marie, ce sont les époux.
Les effets
Grâce sanctifiante et grâce sacramentelle, destinées à renforcer le lien conjugal dans la charité du mystère de l'Incarnation. La grâce propre du mariage met entre les époux la charité infinie, incommensurable, inimaginable du Christ pour l'Église. Et saint Paul demande aux chrétiens, comme programme, de « mesurer la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de la charité du Christ, qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 18-19). Mesurer quelque chose qui défie la mesure : pas facile d'entrée de jeu. C'est là toute la plénitude de Dieu, et c'est la charité du Christ dans la chair qui constitue la grâce propre du mariage.
Après cela, on peut bien régler la cuisine domestique : qui doit faire tourner la machine à laver, qui doit avoir la signature sur le compte. C'est évident que ces questions trouvent leur réponse, mais elles sont parfaitement secondaires. Que les gens mariés s'enferrent dans ces difficultés, qu'ils en fassent monter les choses dans les tours et finissent par s'opposer là-dessus, c'est qu'ils n'ont rien compris. Ils sont bêtes, comme dit saint Paul à sa manière : « Nul n'a jamais haï sa propre chair. »
Trois manières d'aimer
Un homme et sa femme peuvent s'aimer de trois manières :
Légitime et bon entre époux. Plus il y a de passion dans un mariage, mieux c'est, à condition que l'objet soit bon. C'est l'amour qui aime le chocolat, les frites, le cinéma, le hockey sur glace, le football, et celui qu'on porte à son conjoint dans cette dimension affective et sensible. Naturel.
Volonté qui se porte vers ce qui est bon : la justice, la bonne foi, la vérité, la loyauté, la fidélité. On les aime parce qu'elles sont bonnes, non parce qu'elles nous font du bien comme la crème au chocolat ou les frites. Naturel. Les païens en sont capables : un mari païen peut aimer fidèlement sa femme soixante ans durant avec gentillesse et fidélité, il est parvenu à cet amour spirituel mais naturel.
Propre du sacrement de mariage : participation à l'unique amour de Dieu. Dieu n'a qu'un seul amour. Pas de sensibilité (donc pas d'amour sensible). Pas d'amour sous l'aspect du bien universel non plus, puisqu'il est le bien universel. Il aime parce qu'il est tellement bon que son amour déborde de lui de toutes parts. Amour infus, créateur, qui procède de la bonté de celui qui aime, et non de celui qui est aimé. Et la grâce propre du sacrement, c'est que cette charité passe entre époux dans la chair : la charité de l'Incarnation. On peut et on doit aimer de charité même ses ennemis, mais pour les époux, cette charité passe spécifiquement par le vecteur de la chair, comme le Christ a aimé l'Église par le vecteur de sa propre chair.
Éphésiens 5, 25 et 29Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église. Nul n'a jamais haï sa propre chair.
Un homme aime sa femme comme sa propre chair. C'est ce que disait saint Paul : « Nul n'a jamais haï sa propre chair ». Adam : « voici l'os de mes os et la chair de ma chair ». Notre propre chair, on passe son temps à la soigner, à l'entretenir. Un mari qui n'a pas compris cela, une femme qui n'a pas compris cela, sont bêtes, ils sont bêtes. S'en prendre à son conjoint, c'est s'auto-détruire, c'est se faire hara-kiri, c'est se retourner contre sa propre chair.
Application pratique : tout passe par l'épouse
Le Christ pourrait tout donner sans passer par l'Église : il est tout-puissant dans l'ordre de la grâce et pourrait absolument se passer de l'Église, un peu comme le Christ des protestants. Or c'est exactement l'inverse : le Christ ne donne pas une seule grâce sans passer par son Église. Comme disait le curé d'Ars : « Vous ne pouvez vous souvenir d'un seul bienfait de Dieu sans voir à côté l'image du prêtre », l'image de l'Église.
Conséquence concrète pour le mari : il pourrait techniquement décider seul, et il y en a qui le font. Un mari peut changer sa BMW pour une Porsche sans consulter sa femme, ou acheter la dernière Testarossa pour Jean-Sur-Yon. Bon : il ne le fera pas s'il a la conscience un tout petit peu chrétienne et qu'il sait que toute sa charité doit passer par sa femme. A fortiori pour des décisions plus graves. C'est la signification même du sacrement. Admettre les difformités du mariage, c'est les coller sur le dos du Christ.
Un mot sur la liturgie nuptiale
Deux textes choquent souvent les contemporains. Le premier, lu à la messe de mariage : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église. Femmes, soyez soumises à vos maris en toutes choses, comme au Seigneur » (Ep 5). Tous les gens essaient de changer le texte, il les énerve. Mais qu'a voulu dire saint Paul ? On est aux premiers siècles, sous l'Empire romain, en milieu sémite : il est évident que les femmes sont soumises à leurs maris, cela ne fait pas un pli. Saint Paul ne perd pas son temps à enfoncer des portes ouvertes. La nouveauté, qui change tout, c'est le « comme au Seigneur » : soumises par amour, comme on est soumis au Seigneur, par service. D'ailleurs, l'Exultet de la nuit de Pâques est tout entier un chant d'une femme amoureuse pour son époux. Relisez l'Exultet, vous verrez : la soumission a volé en éclats.
Le second texte est la longue bénédiction nuptiale après le Pater, vieille comme l'Église : elle ne parle que de la mariée. Qu'elle soit fidèle au cours d'une longue vie comme Sara, qu'elle évite toute relation mauvaise, qu'elle appuie sa faiblesse sur une forte discipline. Et lui, impassible à côté, qui pense « tu écoutes, chéri » : non, l'Église ne s'adresse pas à monsieur et madame qui sont là, mais à la femme parce qu'elle figure l'Église, et au mari par ricochet dans l'analogie. Or le mari figure le Christ, et l'Église n'a pas à faire la leçon au Christ, à le bénir : c'est lui qui bénit. On ne parle pas du mari, non parce qu'il n'aurait pas besoin de s'amender (Dieu sait qu'il en aurait besoin), mais parce que dans l'économie du signe sacramentel, il figure le Christ et l'on ne donne pas des conseils au Christ. Si on refuse de comprendre ces textes dans la grâce de l'analogie, ils sont scandaleux, mais ils sont en réalité révélés et révélateurs.
Conclusion
Et le Christ a aimé son corps. Nous voyons des crucifix depuis l'enfance, et nous trouvons normal que le Christ ait été crucifié. C'est en réalité un scandale, un scandale profond. Jésus-Christ aimait la vie. Saint Paul a une très belle phrase aux Hébreux, « méprisant la honte, à cause de la joie qui lui était proposée » (He 12, 2). Le Christ était heureux de vivre, il aimait son corps, et il a mis fin à une carrière apostolique qui était pour lui magnifique. Imaginez : le Christ aurait pu convertir le monde à lui tout seul, sans ses apôtres. Ce n'est pas parce qu'il a livré son corps dans un acte de charité sublime qu'il ne l'aimait pas. Il l'a aimé comme un mari aime sa femme, et c'est par son corps qu'il nous a aimés.
Quel est le corps du Christ ? Son corps physique, et tous ceux qui lui sont agrégés physiquement par le baptême. J'insiste, physiquement. Un chrétien ne le méritera jamais assez, il est physiquement quelque chose du Christ, comme un doigt l'est de la main, comme un membre l'est du corps tout entier. C'est pourquoi entre chrétiens, parce qu'ils sont quelque chose de physique du Christ, passe la charité du mystère de l'Incarnation, qui est la noce éternelle.
Le mariage chrétien n'est donc pas une concession à la faiblesse : c'est la noce éternelle entre le Verbe et notre chair, vécue dans le quotidien d'un homme et d'une femme qui s'aiment par leur chair, comme le Christ a aimé l'Église par la sienne. Tout chrétien est au service de ce mystère, soit qu'il s'y consacre entièrement par le sacerdoce ou la vie religieuse, soit qu'il se marie. Et celui qui se marie n'est pas en reste : il vit, dans son ménage, l'analogie même de l'Incarnation. Que Dieu nous donne, à tous, d'en comprendre quelque chose et d'y entrer.
