Introduction
L'Incarnation est le mystère central de la religion catholique. Tout y converge et tout en découle. Saint Paul appelle Jésus-Christ « l'auteur et le consommateur de la foi » (He 12, 2), et il écrit aux Colossiens qu'« il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude » (Col 1, 19). Cette leçon est donc la leçon fondatrice de toute la foi catholique : si on l'enlève, il ne reste rien.
Sitôt après la chute (leçon précédente), Dieu n'a pas attendu : il a promis un sauveur, l'a annoncé pendant deux mille ans, puis l'a envoyé. Et ce Sauveur a dépassé toute espérance. Il était impossible, à partir du seul Ancien Testament, de soupçonner sa grandeur. Le Messie, c'est-à-dire l'Envoyé de Dieu (et il n'y en a qu'un), est ce Jésus de Nazareth, né de la Vierge Marie ; il n'est pas seulement homme, il est principalement le Fils de Dieu.
Du latin in carne, « dans la chair ». Mystère par lequel le Fils de Dieu prend une nature humaine. Le mot n'est pas dans le Nouveau Testament, mais saint Jean l'exprime parfaitement : « Et Verbum caro factum est », « Et le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14).
Le nom même de Notre Seigneur Jésus-Christ est déjà un résumé de la foi.
- Notre : il est devenu nôtre en prenant notre nature humaine, et bien plus nôtre encore puisqu'il est venu pour nous.
- Seigneur : c'est le mot dont les Juifs se servaient pour ne pas prononcer le tétragramme YHWH. Adonaï en hébreu, Kyrios en grec, Dominus en latin. Appeler Jésus « Seigneur » est donc, dès l'origine, une affirmation de sa divinité. Saint Paul résume la foi des premiers baptisés : « Nul ne peut dire ‹ Jésus est Seigneur › sinon dans l'Esprit Saint » (1 Co 12, 3).
- Jésus : son nom d'homme, qui veut dire Sauveur.
- Christ : du grec Christos, « oint ». Le Christ est celui qui a reçu l'onction de la divinité sur son humanité.
Le dogme
Jésus-Christ est né de la Vierge Marie, en l'an 754 de Rome, sous les règnes de César Auguste pour l'empire et d'Hérode pour la Palestine, à Bethléem de Juda. Vraiment homme par tout ce qui a paru de lui (Ph 2, 7), il a prouvé par ses affirmations, ses miracles, la réalisation des prophéties et son exceptionnelle sainteté qu'il était le Fils unique de Dieu.
Le mystère de l'Incarnation consiste précisément en ceci : Jésus-Christ possède deux natures. Il n'y a pas d'autre exemple dans l'univers entier. Tout être a une nature et n'en a qu'une : Dieu a une seule nature (partagée par le Père, le Fils et le Saint-Esprit), un homme a une nature humaine, un animal une nature animale, une pierre une nature de pierre. Dieu seul a pu faire ce miracle d'un être en deux natures. Il fallait, pour cela, un être spirituel, capable de tenir ensemble deux natures distinctes dans une seule subsistance.
Les deux natures
Unique nature de Dieu, que le Fils possède de toute éternité avec le Père et le Saint-Esprit. Il n'y a qu'une nature divine, sinon il y aurait plusieurs dieux. Cette nature subsiste en trois personnes (voir la leçon sur la Trinité).
Substance composée d'une âme et d'un corps avec toutes ses facultés, identique à la nôtre. Jésus la tient de la Vierge Marie et d'une création divine spéciale, opérée dans le temps par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge.
Une seule personne
Mais attention : il n'y a qu'une seule personne en Jésus-Christ. S'il y en avait deux, il y aurait deux Jésus-Christ, ce qui est absurde. Cette personne unique est la personne divine, la deuxième personne de la Sainte Trinité, celle du Fils de Dieu. C'est elle qui fait subsister les deux natures : la nature divine, parce qu'elle est l'une des trois subsistances de l'unique nature divine ; la nature humaine, créée dans le temps et née de la Vierge Marie.
Ce qu'il n'y a pas en Jésus-Christ, et Dieu merci, c'est une personne humaine. C'est inconcevable pour nous : partout où nous voyons une nature humaine distincte par son corps et son acte d'être, nous lui créditons immédiatement une personne, et nous avons raison. Chacun de nous fait subsister la nature humaine et il est, par là, une personne humaine. Pas Jésus-Christ. Il y a en lui une nature humaine, identique à la nôtre, mais la personne qui la fait subsister n'est pas humaine : c'est la personne divine du Verbe, qui tient lieu de la personne humaine qui n'existe pas.
On a vraiment compris le mystère lorsqu'on a compris cela : quand Jésus parle, c'est le Fils de Dieu qui parle. À chaque parole, à chaque acte, c'est l'unique personne du Verbe qui s'exprime, car c'est toujours la personne qui agit, jamais la nature toute seule. Quand je parle, c'est moi, ma personne, qui parle, pas ma nature humaine. Quand Jésus parle, c'est sa personne, la personne du Verbe de Dieu.
Un être agit par sa nature
Un être agit toujours par sa nature : le chasseur part avec son chien, non avec son chat, parce que la nature du chien est ordonnée à la chasse. Mais Jésus a deux natures. Il agit donc tantôt par sa nature divine, tantôt par sa nature humaine, sans cesser d'être un seul Jésus-Christ.
Relisez l'Évangile : à chaque action de Jésus correspond l'une des deux. Quand il ressuscite un mort par un ordre (« Jeune homme, je te l'ordonne, lève-toi », Lc 7, 14 ; « Lazare, viens dehors », Jn 11, 43), il agit par sa nature divine. Quand il est fatigué près du puits de Jacob et demande à boire à la Samaritaine (Jn 4, 6-7), il agit par sa nature humaine. Mais c'est toujours la même personne du Verbe qui agit.
Marie, Mère de Dieu
De là, une vérité étonnante mais rigoureusement exacte : la Vierge Marie est Mère de Dieu. Elle n'a donné à Jésus que sa nature humaine, évidemment : une femme ne donne pas la nature divine. Mais une mère est mère de son fils, c'est-à-dire de sa personne, et non de sa nature seulement. Si vous croisez une dame qui vous dit « je suis la mère de la nature humaine de mon fils », vous penserez qu'elle a un petit problème. Toute mère vous dira fièrement : « c'est mon fils, je suis sa mère ». Or la personne du fils de Marie est la personne du Fils de Dieu. Donc Marie est mère de cette personne, qui est Dieu : Marie est Mère de Dieu, Theotokos. Le concile d'Éphèse l'a défini en 431 contre Nestorius. Ceux qui n'osent dire que « Mère de Jésus » oublient que Jésus est le Fils de Dieu : il n'a pas d'autre personne.
Les preuves
Une vérité aussi inouïe demande à être prouvée. Notre Seigneur la prouve par deux choses inséparables : ses affirmations et les preuves qu'il en donne (miracles et prophéties accomplies). Sans les preuves, l'affirmation ne suffirait pas : les empereurs romains se faisaient rendre un culte divin, les héros grecs finissaient dans l'apothéose, des fous se sont proclamés dieux dans tous les siècles, sans pouvoir fournir l'ombre du commencement d'une preuve.
Les affirmations
Il y a une pédagogie de l'Évangile : au début, Jésus impose silence à ceux qui proclament sa divinité, à commencer par les démons (Mc 1, 24-25), parce que la vérité est si forte qu'elle scandaliserait. Vers la fin, il parle ouvertement.
Jean 8, 58En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis.
Abraham, c'est 1800 ans avant Jésus-Christ. Je suis : c'est le nom de Yahvé révélé à Moïse au buisson ardent (Ex 3, 14). En une phrase, Jésus s'attribue l'éternité et le nom imprononçable.
Devant Caïphe, sommé de répondre : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? », il répond : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel » (Mc 14, 61-62). L'expression « Fils de l'homme » paraît humble : elle est, en réalité, la plus haute, parce qu'elle renvoie à Daniel 7 où ce Fils de l'homme reçoit du Père tout le jugement et siège à la droite de la majesté divine. Jésus dit donc à son juge : aujourd'hui tu me juges, mais bientôt c'est moi qui te jugerai.
Les miracles : leur spécificité
Beaucoup de saints ont fait beaucoup de miracles. Jésus lui-même annonce : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes » (Jn 14, 12). Ce n'est donc pas le fait de faire des miracles qui prouve la divinité, c'est le mode.
Saint Martin, saint Nicolas de Myre, saint Vincent Ferrier, saint François Xavier ont ressuscité des morts. Saint Grégoire le Thaumaturge a déplacé une montagne et détourné un fleuve. Mais ils suppliaient Dieu : ils passaient la nuit en prière, et Dieu intervenait. La puissance de faire un miracle, qui déroge aux lois de la nature, ne peut venir que de Dieu seul.
Or Jésus, jamais, ne demande rien à Dieu pour faire un miracle. Il commande. Les trois résurrections rapportées par les Évangiles sont toutes accomplies par un ordre : « Jeune homme, je te l'ordonne, lève-toi » (Lc 7, 14), « Enfant, lève-toi » en prenant la fille de Jaïre par la main (Lc 8, 54), « Lazare, viens dehors » (Jn 11, 43). Il use d'une puissance qu'il possède par lui-même, qui est la sienne. C'est cela que la foi catholique appelle « vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, consubstantiel au Père ».
Le miracle unique : se ressusciter soi-même
Un seul miracle suffirait à prouver la divinité de Jésus : sa propre résurrection. Personne ne l'a fait, personne ne le fera. La mort dissout métaphysiquement l'homme : son âme, esprit fait pour le corps, subsiste mais n'est plus capable d'action personnelle. Or Jésus s'est ressuscité lui-même : « J'ai le pouvoir de donner ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre » (Jn 10, 18). De temps en temps, la Sainte Écriture attribue la résurrection au Père ou au Saint-Esprit, par appropriation (voir la leçon sur la Trinité), mais l'action propre est celle du Fils.
Cela veut dire que la personne de Jésus n'a subi aucune atteinte de la mort, qu'elle a gardé après la mort toute sa puissance d'opérer un miracle aussi prodigieux qu'une résurrection. Aucun homme ne le peut. Bonaparte, devenu vieux, écrivit un petit catéchisme dont les deux tiers étaient consacrés au culte de l'Empereur. Ses ministres lui suggéraient de fonder une autre religion : « vous êtes assez célèbre pour cela ». Et Bonaparte, dans un éclair de lucidité, répondit : « Oui, mais me ressusciter moi-même, ça, je ne sais pas faire. »
Les prophéties
Le Nouveau Testament éclaire l'Ancien comme le soleil éclaire la nuit. Les prophéties messianiques sont innombrables : il y faudrait un livre entier, et à ma connaissance il n'a pas été écrit. Jésus les réalise toutes, avec une précision d'horloger.
Quelques exemples :
- Le Protévangile (Gn 3, 15) annonce que la postérité de la femme, au singulier, écrasera la tête du serpent.
- À Abraham : « En ton descendant seront bénies toutes les nations de la terre » (Gn 22, 18), au singulier également. Moïse ne descend pas d'Abraham ; Jésus, oui.
- À Jacob bénissant Juda : « Le sceptre ne s'éloignera point de Juda jusqu'à ce que vienne le Désiré des collines éternelles » (Gn 49, 10).
- À David : « Je placerai sur ton trône l'un de tes descendants, et son règne sera éternel » (2 S 7, 12-13). C'est pour cela que le Messie sera appelé pendant des siècles « Fils de David », et que l'ange Gabriel dit à Marie : « Il régnera éternellement sur la maison de Jacob » (Lc 1, 33).
Le prophète Michée, sept siècles avant la naissance du Christ, désigne le lieu :
Michée 5, 1Et toi, Bethléem Éphrata, petite parmi les bourgades de Juda, de toi sortira celui qui doit régir mon peuple Israël ; et son origine remonte aux jours anciens, aux jours de l'éternité.
La fin du verset, que saint Matthieu ne cite pas mais qui est dans Michée, est décisive : « son origine est dès les jours de l'éternité ». Le Messie ne commence pas dans le temps. Il n'est pas qu'un homme.
Les Psaumes racontent la Passion mille ans avant qu'elle ait lieu, avec un détail confondant : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique » (Ps 21, 17-19). Comment David, mille ans avant Jésus, aurait-il pu inventer le supplice de la croix, qui n'existait pas encore ?
Les adversaires
L'Église définit ses dogmes contre les adversaires. Elle vit de la vérité du Christ, mais elle ne prend la peine de la formuler que lorsqu'on l'attaque. C'est pourquoi les conciles condamnent les erreurs avec leurs anathèmes : on précise la vérité en cernant l'erreur.
Étant donné la structure du mystère (deux natures unies dans une seule personne), il n'y a que quatre erreurs possibles : nier ou abîmer l'une des deux natures, ou se tromper sur le mode de leur union. De fait, les quatre ont été tenues dans l'histoire.
1. Les docètes : pas de vrai corps
Première hérésie, et c'est étonnant : ce n'est pas la nature divine qui est niée d'abord, mais la nature humaine. Au premier siècle, les docètes (du grec dokein, « paraître »), liés aux gnostiques, disaient que le corps de Jésus n'était qu'une apparence, une illusion. Pourquoi ? Parce qu'il leur semblait impossible que le Verbe de Dieu eût pris une chair comme la nôtre et qu'il fût mort sur la croix comme le dernier des esclaves. Conséquence catastrophique : si Jésus n'a pas vraiment de corps, il n'est pas vraiment homme, et toute la Rédemption s'effondre.
2. Apollinaire : pas d'âme humaine
Au IVe siècle, Apollinaire de Laodicée concède que Jésus avait un vrai corps, mais nie qu'il ait eu une âme humaine : la divinité tenait lieu d'âme. C'est très pieux, comme toutes les hérésies à leur début : à quoi bon une âme humaine quand on a le Verbe de Dieu pour piloter le corps ? Mais c'est catastrophique : le corps de Jésus devient une marionnette, sa nature humaine est mutilée. La nature humaine est composée d'un corps et d'une âme. La nier sur l'un ou l'autre, c'est la nier tout entière.
3. Arius : pas de vraie divinité
Pendant trois siècles, personne n'a osé nier la divinité de Jésus-Christ. C'est Arius, diacre d'Alexandrie au IVe siècle, extrêmement doué, qui s'y est mis. Il refusait obstinément l'unité de nature entre le Père et le Fils. Pour lui, la nature du Fils ressemblait à celle du Père sans lui être identique : le Fils était la plus haute des créatures, mais une créature.
Or, entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, il ne s'agit pas de ressemblance : il faut être deux pour se ressembler. Il y a une seule nature divine, que le Père a totalement, que le Fils a totalement, et qui est la même. Un être ne se ressemble pas à lui-même : il est lui-même. C'est pourquoi le concile de Nicée (325) a défini le terme adéquate : homoousios, consubstantialis Patri, consubstantiel au Père, un dans la substance, un dans la nature.
L'histoire qui suit est terrible. Arius est mort la veille du jour où il devait être réintégré dans la communion. Mais entre Nicée (325) et Constantinople I (381), grâce à la manœuvre d'Eusèbe de Nicomédie, protégé de l'empereur, la presque totalité des évêques catholiques sont devenus ariens. « Le monde gémit, et s'étonna de se trouver arien », écrit saint Jérôme. Soixante ans d'hérésie quasi universelle dans l'épiscopat, à peine soixante ans après la définition du dogme à Nicée.
4. Nestorius : deux personnes
On passe aux erreurs sur l'union. Nestorius, patriarche de Constantinople au Ve siècle (les hérésies viennent toujours de clercs, souvent d'évêques), affirmait qu'il y avait deux personnes en Jésus-Christ : la personne divine du Verbe, la personne humaine de Jésus de Nazareth, unies seulement moralement, comme deux très bons amis, comme un mari et une femme, comme deux frères très unis. Conséquence : Marie n'est plus que la mère de la personne humaine, donc « Mère du Christ » au lieu de « Mère de Dieu ». Le concile d'Éphèse (431) a condamné Nestorius et défini la Theotokos. L'union des deux natures n'est pas morale, elle est métaphysique : elles subsistent dans l'unique personne du Verbe.
5. Eutychès : une nature mélangée (monophysisme)
La dernière erreur est la plus étonnante. Eutychès, moine contemporain de Nestorius, soutenait l'inverse : les deux natures se sont si bien unies qu'elles se sont mélangées en une seule. C'est le monophysisme (mone physis, « une seule nature »), qui a ravagé l'Orient pendant des siècles et survit encore dans quelques Églises séparées.
Mais que veut dire « mélanger » deux natures ? On ne mélange pas un éléphant et une souris : il faut choisir. Et si l'on y parvenait, le résultat ne serait ni un éléphant ni une souris, ce serait une bouillie qui ne serait plus une nature. Le concile de Chalcédoine (451) a défini contre Eutychès : Jésus-Christ est vrai Dieu totalement et vrai homme totalement, les deux natures unies « sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation », en une seule hypostase. C'est l'union hypostatique.
Hypostase, en grec, c'est ce qui a donné le mot personne en théologie latine. L'union hypostatique est l'union des deux natures de Jésus-Christ dans l'unique personne du Verbe.
Les conséquences
Les conséquences de l'union hypostatique sont incalculables. On en relève quatre, qui touchent à la grâce, à l'intelligence, à la science et à la volonté du Christ.
Deux grâces : la grâce d'union et la grâce capitale
La grâce, en grec charis, c'est la faveur de Dieu sur quelqu'un. Dieu lui-même n'a pas la grâce : il est la grâce. La grâce ne peut donc qu'être reçue, et seule la nature humaine de Jésus la reçoit. Mais cette nature humaine subsiste dans la personne du Verbe : c'est sous cet aspect que Jésus reçoit deux grâces, distinctes l'une de l'autre.
Faveur unique, inimaginable, faite à la nature humaine de Jésus : ne pas subsister dans une personne humaine, mais dans la personne du Verbe. On ne peut pas faire un plus grand cadeau à une nature humaine. Cette grâce est incréée et infinie, comme est infini le terme dont elle procède. Elle est aussi incommunicable : elle appartient en propre à Jésus de Nazareth, parce qu'une personne, comme telle, est incommunicable.
On le voit au baptême du Christ. Les cieux s'ouvrent, le Père parle : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances » (Mt 3, 17). Toutes. La complaisance de Dieu est infinie comme Dieu.
Comme la grâce d'union est incommunicable, il a fallu que Jésus, qui est venu pour nous donner la grâce, possédât aussi une grâce sanctifiante créée, comme la nôtre, mais portée à un degré incommensurable. On l'appelle capitale (du latin caput, tête) parce qu'il est la Tête et que nous sommes les membres : la grâce passe de la tête dans les membres. « De sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce » (Jn 1, 16).
Deux intelligences et quatre sciences
Puisque Jésus a deux natures, il a deux intelligences. L'intelligence est une faculté, une puissance de connaître. La science est un habitus, une disposition stable qui meuble cette puissance. Il ne faut pas confondre les deux.
Intelligence divine : comme Fils de Dieu, Jésus a l'intelligence même de Dieu, infinie. Son objet est l'essence divine. Une seule science y correspond, la science divine, par laquelle il sait tout ce que Dieu sait : il connaissait l'électricité, l'ADN, tout.
Intelligence humaine : la même que la nôtre. Les théologiens y reconnaissent trois sciences :
- La science acquise : ce que Jésus a appris comme tout homme. Il a appris à marcher, à parler, à lire les Écritures, la charpente et la varlope avec saint Joseph. « Il croissait en âge, en sagesse et en grâce » (Lc 2, 52).
- La science des bienheureux : son âme humaine voyait l'essence divine en permanence. Saint Thomas dit qu'il est « viator et comprehensor », « voyageur et déjà parvenu au terme ». Il parlait de ce qu'il voyait : « Nous parlons de ce que nous savons, et nous attestons ce que nous avons vu » (Jn 3, 11). Et donc, il n'avait pas la foi : on ne croit pas sur témoignage ce qu'on voit.
- La science infuse : c'est le plan divin tel que le Père le présente à la volonté humaine du Christ. Saint Thomas y insiste avec raison. Jésus est notre Rédempteur ; il est venu mériter notre salut. Or il ne peut rien mériter par sa science acquise (purement naturelle, puisqu'il n'a pas la foi) ni par sa science des bienheureux (il n'y a aucun mérite à voir Dieu, c'est du bonheur pur). Il faut donc qu'une science présente au Christ-homme le plan du Père comme une proposition, et non comme un ordre, à laquelle il acquiesce en toute liberté. « Je ne fais rien de moi-même, mais ce que je vois faire au Père, je le fais » (Jn 5, 19).
Deux volontés
Puisqu'il a deux natures, deux intelligences, Jésus a aussi deux volontés. C'est la doctrine catholique contre le monothélisme (de mone thelema, « une seule volonté »), condamné définitivement par le IIIe concile de Constantinople (681). Jésus a la volonté divine, identique à celle du Père dans l'unique nature divine, et la volonté humaine, identique à la nôtre.
On les voit s'affronter au Jardin des oliviers. Comme homme innocent, c'est un droit absolu pour Jésus de refuser la Passion : « Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » Et tout de suite : « Cependant, non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42).
Jésus obéit-il à Dieu ?
Cette dernière question, capitale, est trop souvent mal posée. Désobéir à Dieu, c'est faire un péché. C'est la définition même du péché. Si donc Jésus était obligé d'obéir, sous peine de pécher, il ne serait plus libre, il ne mériterait rien, et toute la Rédemption serait vidée de son sens. Surtout, on imaginerait un Père qui envoie son Fils à la croix pour satisfaire les péchés du monde, ce qui est une caricature blasphématoire.
La vérité est que Jésus-Christ est des deux côtés. Comme homme, par sa volonté humaine, il accepte la Passion. Comme Dieu, par sa volonté divine commune au Père, il la propose à son humanité. Et l'humanité, souverainement libre, acquiesce. Saint Paul ne dit pas que le Christ a obéi, il dit qu'il « s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix » (Ph 2, 8). Se faire obéissant n'est pas obéir : c'est suivre sa propre volonté en toute liberté. L'Épître aux Hébreux dit qu'« il a appris par ses souffrances ce que c'est qu'obéir » (He 5, 8) : il a appris ce que coûte l'obéissance, mais il n'a pas eu lui-même à obéir au sens où nous obéissons.
Le Père et le Fils déroulent ensemble, librement, le plan du salut. C'est cela, l'Incarnation rédemptrice.
Conclusion
Ce mystère est le socle de la foi catholique. Quand on l'a compris, on est catholique. Mais on n'en fera jamais le tour : il est insondable. Saint Jean nous laisse comme définition même de la vie éternelle :
Jean 17, 3Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.
Et saint Paul, à son tour, donne le programme de toute la vie chrétienne : « connaître la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur, et connaître la charité du Christ qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 18-19).
