Section 38 · 586–599

Violence, guerre et paix

Torture et violence

586 Sans aller jusqu'à la destruction de la vie, les violences de toutes sortes, les coups et blessures sont des atteintes graves à la vie et avilissent celui qui en est l'auteur. C'est pourquoi Jésus réprouve non seulement le meurtre, mais aussi l'insulte et la colère qui engendrent toutes les violences (cf. [Mt 5,21-24). La torture est une monstruosité qui atteint l'homme dans son être spirituel en le forçant a se renier. Aussi faut-il encourager les associations qui luttent pour l'abolition de la torture et le respect des Droits de l'homme.

La violence qui envahit les loisirs, la télévision et le sport, au lieu de recréer l'homme, l'avilit.

Violence et légitime défense personnelle

587 L'instinct vital d'auto-conservation pousse à défendre sa vie contre toute agression. Mais l'homme est appelé à dépasser l'instinct en le soumettant à la raison. Le droit de légitime défense n'autorise pas n'importe quoi. La défense n'est légitime que si elle est proportionnée à la menace.

La morale traditionnelle a élaboré des principes de discernement pour le légitime recours à la force. Il faut : que la cause soit juste ; qu'elle soit un ultime recours, les moyens pacifiques de régler le conflit ayant été déployés en vain ; que les moyens soient proportionnés au tort causé et au but poursuivi ; qu'on ait de sérieuses chances de rétablir ainsi la justice.

Violence et respect de la vie

588 Lorsque le Christ appelle à aimer ses ennemis (cf. Mt 5,44), à ne pas résister aux méchants et à tendre l'autre joue (cf. Mt 5,39), il trace un chemin que, tôt ou tard, chacun doit parcourir puisque c'est la Loi du Royaume. Pourtant, si chacun est invité à renoncer à son droit et même à sa vie au nom de la charité la justice peut au contraire obliger à lutter et à donner sa vie pour sauvegarder le droit du prochain.

On peut tendre sa joue... mais pas celle du prochain. Un père de famille doit défendre autant qu'il le peut, même par la force, sa femme ou ses enfants agressés. Dans notre pays la "non-assistance à personne en danger" est un délit. La passivité des témoins est une des causes de la criminalité actuelle.

C'est pour la sauvegarde du droit, pour assurer la paix et la sécurité des citoyens, que les pouvoirs publics disposent légitimement de la force publique (cf. Rm 13,1-7). Eux-mêmes, d'ailleurs, n'ont pas tous les droits. Le respect du droit s'impose d'abord à l'État, à la police et à la magistrature.

Pour des raisons diverses, beaucoup de pays ont aboli la peine de mort. Le chrétien ne peut que se réjouir de voir ainsi se développer le sens du respect absolu de la vie. Cependant, la justice doit être assurée et la société protégée. Mais, quels que soient ses crimes, une personne humaine reste un enfant de Dieu que l'on doit respecter comme tel. L'espérance chrétienne croit toujours l'homme capable de s'amender.

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La guerre

589 Le devoir de défendre les autres s'étend aussi à la communauté nationale. Si un pays est injustement attaqué, il peut avoir le droit et même le devoir de se défendre. Et c'est la guerre. Celle-ci est un drame majeur. Mais la passivité et le défaitisme peuvent être une faute et conduire à perdre, à la fois, la paix, la guerre et l'honneur.

Cependant l'horreur de la guerre oblige à y voir seulement un ultime recours. Elle n'est licite que si les conditions du recours à la force, indiquées plus haut, sont remplies. Or la guerre moderne, en particulier la guerre ABC (atomique, bactériologique et chimique) exerce des ravages incommensurables. Jamais ne peuvent être justifiées les destructions massives de population.

590 Les principes classiques ont-ils encore cours dans ces conditions ? Les moyens sont-ils encore proportionnés à la fin poursuivie, et le résultat escompté supérieur au coût (financier, politique et surtout humain) ? L'incapacité pratique de limiter les effets d'un conflit nucléaire ou chimique rend la moralité du déclenchement d'une guerre plus que problématique, moralement. En effet, la guerre totale "est un crime contre Dieu et contre l'homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation" ([GS 80). Cependant, dans l'état actuel des choses, le concile Vatican II n'a pas cru pouvoir condamner la possession et la fabrication d'armes proportionnée à la menace adverse pour la dissuader. C'est évidemment une situation extrême qui n'est acceptable que si ! tou t est fait pour en sortir au plus tôt. "Dans les conditions actuelles, une dissuasion basée sur l'équilibre, non certes comme une fin en soi mais comme une étape sur la voie d'un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable. Toutefois, Pour assurer la paix, il est indispensable de ne pas se contenter d'un minimum toujours grevé d'un réel danger d'explosion" (Jean-Paul II, message à l'ONU, juin 1982, no. 8).

On gagnera à relire ici les développements du Magistère sur ces questions complexes. Elles évoluent et demandent des mises au point périodiques, prévues d'ailleurs par le concile Vatican II (cf. GS 91). Aussi les fidèles soucieux d'éclairer leur conscience prêteront attention aux déclarations de Jean-Paul Il et des évêques sur ce problème (pour la France, on pourra consulter, par exemple, la déclaration des évêques de France, Gagner la paix, Lourdes 1983).

591 D'autres formes de violence apparaissent, qui appellent une condamnation sans équivoque. Par exemple le terrorisme. Certains voudraient le justifier comme étant la guerre imposée aux pauvres et aux minorités opprimées. Mais l'injustice radicale et la violence incontrôlée exercée sur des innocents le condamnent sans appel : la fin ne justifie pas les moyens, à supposer même que la cause soit bonne.

Le drame de la violence souligne le caractère raisonnable de la préférence systématique de l'Église pour les solutions négociées.

Si, normalement, les hommes, y compris les chrétiens, doivent, au titre de la justice, défendre leur pays, le caractère limite de la guerre moderne invite à reconnaître un statut légal aux objecteurs de conscience et aux non-violents authentiques : par leur témoignage critique, ils rappellent à tous la menace mortelle de la logique de la force, même légitime. Bien plus, certains d'entre eux veulent transmettre leur conviction qu'une défense non violente peut être aussi efficace qu'une défense armée. Leurs recherches sont à encourager. Cependant, pour que leur témoignage soit recevable, il faut qu'ils reconnaissent qu'une légitime défense est licite ; il faut qu'ils acceptent aussi un service civil au nom de la solidarité nationale.

Le désarmement et la paix

592 La course aux armements engendre une menace permanente. Son coût se double d'un scandale face au sous-développement et à la dette des pays du tiers monde. Aussi l'Église prône-t-elle le désarmement. Mais pas n'importe comment. Pour que celui-ci ne soit pas une prime à la violence d'agresseurs éventuels, l'Église rappelle que le désarmement doit être mutuel, progressif et contrôlé.

L'absence de guerre n'est pas la paix. L'Église, avec constance, rappelle qu'il ne peut y avoir de paix durable, tant à l'intérieur des pays qu'entre les nations, sans un effort permanent de vérité, de justice, de solidarité et de liberté (cf. Pacem in terris, 149). Ce sont là des composantes spirituelles qui doivent se traduire en actes et en institutions. L'humanité, mise en face des perspectives d'une guerre totale par sa capacité récente de détruire plusieurs fois la planète, doit avancer vers ce monde fraternel sous peine de s'auto-détruire.

C'est pourquoi tous les efforts doivent être faits pour réduire les grands déséquilibres mondiaux, pour dépasser les luttes idéologiques, pour soutenir et perfectionner les organisations internationales qui, malgré leurs déficiences, oeuvrent en ce sens (cf. [GS 83 et suiv.)

Les chrétiens ne doivent pas oublier que la paix, fruit des efforts des hommes, est aussi, et plus encore, un don de Dieu et un signe de la venue du Royaume. C'est pourquoi ils n'oublieront jamais le rôle de la prière en cette grave affaire.

593 L'agressivité fait partie intégrante de l'homme. Il ne s'agit donc pas de la supprimer, mais d'en canaliser l'énergie au service de tous, et de l'évangéliser. Les anciens moralistes appelaient vertu de force la maîtrise de cette énergie.

En beaucoup de domaines, l'éducation morale des citoyens s'impose d'urgence. Elle a été souvent abandonnée, faute sans doute d'une conception commune de l'homme et faute de motivations éthiques et spirituelles. Mais une communauté humaine ne peut pas vivre longtemps sans un souffle spirituel. Il y a donc là une oeuvre à entreprendre. Celle-ci exigera beaucoup de temps et d'efforts.

Amour, mariage et sexualité

594 "Il les créa homme et femme" ([Gn 1,27). La différence sexuelle apparaît comme au sommet de la Création. L'émerveillement d'Adam devant Ève (cf. Gn 2,23) se répercutera en écho jusqu'à la fin des temps. L'amour est la seule des bénédictions que nous ayons gardée du paradis terrestre, comme le suggérait une liturgie ancienne du mariage. L'humanité est créée comme hommes et femmes, appelés à la rencontre et à la communion ; cette condition est chance, mais aussi source de joie et parfois de tourment.

La sexualité, une bénédiction

595 La différence sexuelle, inscrite dans la chair, retentit dans tout l'être humain. La sexualité représente une énergie humaine fondamentale. Elle est la source d'un instinct puissant, de désir et de plaisir. Chez l'être humain, elle peut s'humaniser et devenir le lieu de la reconnaissance de l'autre, de la rencontre et de l'amour. Elle est inséparable de cette merveille qu'est la procréation. Parmi les activités humaines, l'une des plus grandes n'est-elle pas de "donner naissance" à un autre être humain et, d'un "petit", faire un "grand" par l'éducation ? Les parents sont coopérateurs de Dieu, source de la vie et Père de tout homme.

L'expression, aujourd'hui courante, "faire" un enfant est impropre. Elle introduit d'emblée dans cette logique de fabrication dont nous soulignons les méfaits.

La fécondité de l'amour déborde la procréation. L'amour a inspiré une bonne part de la culture, de la poésie, de l'histoire, de la littérature, de l'art et même des grandes démarches politiques.

596 Seul un lent investissement de la chair par l'esprit peut progressivement humaniser la sexualité. Celle-ci sert le don de soi et l'accueil de l'autre dans l'amour, qui caractérisent le mariage. Ce qui, au départ, était marqué par un instinct de jouissance et de domination devient chemin de communion et de rencontre, corps et âme. Le plaisir lui-même, au lieu de renvoyer chacun à lui-même, peut traduire la communion des personnes dans la joie.

Le dynamisme, la vertu qui préside à l'humanisation de la sexualité, s'appelle la chasteté. Être chaste, c'est savoir épanouir pleinement ses désirs dans la ligne de sa propre vocation, et en fidélité au dessein de Dieu. C'est le refus de céder à l'anarchie des pulsions sexuelles. Il ne faut pas réduire la chasteté à la continence, qui est l'abstention de l'acte sexuel. Par contre la chasteté est liée à la tempérance.

La tempérance permet aussi une juste mesure dans les plaisirs de la table qui peuvent être légitimes. Il est bon d'apprécier les bonnes choses, mais l'excès de gourmandise et, en particulier, l'abus de l'alcool et du vin, l'ivrognerie et l'alcoolisme aboutissent à une dégradation de l'homme.

Pour les chrétiens, l'énergie humaine de la sexualité est assumée par la puissance de la grâce. En effet, les baptisés sont membres saints du corps du Christ, temples de l'Esprit Saint (cf. [1Co 6,19).

597 La grandeur de la sexualité humaine a pour corollaire la gravité des déviations et des contrefaçons de l'amour. Celles-ci sont objectivement graves et ne doivent pas être minimisées. Mais la sexualité, lieu de rencontre de la chair et de l'esprit, est aussi le lieu de fragilités qui pèsent sur nos libertés.

Pour accéder en ce domaine à la liberté véritable, il faut souvent une longue lutte. Celle-ci peut être grandement facilitée par une éducation positive sans raideur ni laxisme, soutenue par la rencontre du Christ dans la prière et dans les sacrements de l'eucharistie et de la réconciliation. Le climat social aide puissamment à la pacification progressive de la pulsion sexuelle, assez anarchique au départ. Mais il peut aussi l'exacerber au point de dégrader le désir en besoin et l'amour en assouvissement égoïste.

Amour, mariage et virginité

598 L'Église porte un regard positif sur la sexualité humaine. Elle voit dans le mariage des baptisés, "deux en une seule chair", le reflet de l'Alliance de Dieu avec l'humanité, scellée dans la chair du Christ. La réponse de Dieu à l'amour des hommes est un "oui" enthousiaste et une bénédiction, celle de l'amour et de la fécondité (cf. [Gn 1,28). La sexualité humaine s'accomplit normalement dans le mariage par l'engagement total l'un envers l'autre de l'homme et de la femme. Seuls la parole, l'aveu de l'amour et l'engagement réciproque, total et définitif des personnes, donnent son plein sens humain au don charnel. La parole se fait chair et la chair alors se fait parole et langage vrai.

Parole et signe d'une réalité qui la dépasse, la sexualité n'est pas une affaire privée. Elle est aussi réalité sociale, comme toute réalité humaine. Aussi l'engagement des époux doit être reconnu et accueilli par le groupe humain, la famille et la société. Pour des chrétiens, il doit être aussi accueilli par l'Église, d'autant plus qu'ils ont conscience, non point de se "prendre", mais plutôt de se "recevoir" l'un l'autre des mains de Dieu.

599 Pourtant, la vie sexuelle est une réalité de ce monde qui passe. Hommes et femmes sont appelés à découvrir la source de tout amour en Dieu vivant et éternel, qui est communion totale des personnes, Père, Fils et Saint-Esprit. Au ciel, plongées dans la Source même de l'amour, les attaches humaines les plus légitimes sont à la fois accomplies et relativisées (cf. Lc 20,35).

Pour le rappeler à tous, le Seigneur appelle certains à renoncer au mariage, au nom de cette rencontre avec Dieu, aimé plus que tout dès cette terre. Tel est le sens du célibat consacré de laïcs, des religieuses et des religieux, que l'Église latine demande aussi aux prêtres. Par ce célibat consacré, ils annoncent le Royaume à venir (cf. Mt 19,10-12). D'autres personnes ont à vivre un célibat imposé par les circonstances. Elles sont appelées à lui donner un sens positif : les célibataires qui acceptent cette situation difficile mettent souvent leur liberté au service de leurs amis, de leur famille, d'associations, de la vie de la cité ou de l'Église.