Section 37 · 569–585

La patrie et la nation

Patriotisme et civisme

569 On peut rapprocher l'amour et la justice dus à son pays de l'amour et de la justice dus à ses parents : père et patrie ont la même racine.

De même que l'homme reçoit la vie et l'éducation de ses parents, il bénéficie de l'héritage de sa patrie au plan social, économique, politique et culturel. Aussi doit-il "honorer", à sa manière,, son pays et remplir ses obligations à son égard en faisant preuve de patriotisme et de sens civique. Il collabore au bien commun par son travail mais aussi par les divers engagements qu'il assume selon ses capacités. Il intervient selon ses moyens dans les grands débats qui animent son pays. Il coopère aux tâches communes en payant les impôts qui, eux-mêmes, doivent être équitablement répartis. Il le fait aussi, le cas échéant, en effectuant un service national. En refusant toute forme de racisme, il restera ouvert à l'accueil de tous.

La vie politique dans la cité et dans la nation

570 L'histoire a fait naître de grandes unités politiques. D'extensions très diverses, elles s'identifient ici à une seule nation, là elles en englobent plusieurs.

La complexité des réseaux de relations humaines confère aujourd'hui une importance vitale aux communautés politiques. Celles-ci ont pour charge de servir le bien commun, d'arbitrer les droits, de faire passer dans les circuits économiques le souci de l'humain ; mais aussi de donner au pays l'idéal de grands projets au service de la solidarité.

Le service du bien commun à des niveaux divers est une forme particulièrement importante de la justice et de la charité. Les dérives de la politique politicienne ne doivent pas faire oublier la grandeur de la fonction politique.

571 Quant aux formes d'exercice du pouvoir, de désignation des responsables, etc., elles seront choisies pour permettre le meilleur service du bien commun, le respect et la promotion des personnes humaines, la participation aux décisions, la responsabilité, la liberté, etc. La force et la grandeur des démocraties d'aujourd'hui viennent justement de cette large place faite aux citoyens et de l'appel à la responsabilité. Mais ce type d'organisation suppose la vertu des citoyens.

Aussi peut-on s'interroger sur l'avenir de communautés politiques où le sens du bien commun disparaît. D'ailleurs l'État, organisation juridique de la communauté politique, ne peut se contenter de gérer à court terme les intérêts particuliers des membres de cette communauté et des groupes qui la composent : il risque alors de consolider les privilèges des groupes dominants et de faillir à sa mission.

Toutes sortes de questions se posent aujourd'hui dans le domaine politique : rôle nécessaire de l'État, mais risques d'abus de sa part ; trop grande ou trop faible place faite à l'État ; respect des communautés intermédiaires, des régions ; ouverture à de grands ensembles comme l'Europe ; nécessité et limite des idéologies ; rôle des partis, etc.

572 Les chrétiens ne peuvent déserter les réalités politiques, puisque le politique est un des lieux où se joue la vie des hommes et des communautés humaines. En collaboration avec tous les hommes de bonne volonté, ils doivent enrichir la vie de la cité du ferment évangélique qui les habite. Selon leurs talents et leur vocation propre, ils s'engagent dans l'action politique. Mais, de toutes façons, ils se font un devoir de voter. Ils ont le souci de tenir compte de l'enseignement de l'Église, tel qu'on peut le trouver, par exemple, dans le concile Vatican II (cf. [GS 73-76).

La politique est le lieu de choix discutables, inévitablement. Les solutions simplistes ont fait long feu et chacun sait que la marge de manoeuvre des différentes équipes qui se succèdent au pouvoir est relativement étroite. Il n'empêche que, la politique étant le lieu d'affrontements, les citoyens doivent, dans le même temps, avoir la conviction nécessaire pour oeuvrer en ce domaine, mais aussi le sens du relatif qui empêche d'absolutiser les querelles. Les chrétiens, y compris les clercs, ne sont pas exempts de faux pas dans ce domaine, voire d'infidélité à l'Evangile. Aucun parti politique ne peut s'approprier l'Évangile.

573 Le caractère contingent de nombreuses prises de position politiques impose aux pasteurs un devoir de réserve : serviteurs de l'Église, ils sont au service de tous et ne doivent pas compromettre leur ministère dans des prises de position discutables, à moins que des atteintes manifestes aux droits de l'homme et l'absence, dans le domaine social ou politique, de représentants qualifiés demande, au contraire, à ces mêmes pasteurs d'intervenir au nom de l'Évangile.

L'Église, pour sa part, contribue au développement intégral de la communauté humaine par son respect de la réalité politique, par sa doctrine sociale, par l'ouverture des communautés humaines aux dimensions spirituelles, et par le rappel constant de ses justes limites au pouvoir politique : Dieu seul est Dieu, César n'est que César et jamais l'État ne pourra être considéré comme la fin ultime de la personne humaine. Celle-ci, par certaines de ses dimensions, le dépasse. C'est pourquoi l'État lui-même doit se soumettre aux légitimes requêtes de l'éthique (cf. CL 42).

La communauté universelle

574 Le vrai patriotisme se distingue de sa forme dégradée, le nationalisme, par le respect de la dignité de toutes les personnes humaines (ce qui exclut le racisme sous toutes ses formes), par l'ouverture à l'amitié avec les autres peuples et par une solidarité, la plus efficace possible, avec ceux qui souffrent dans le monde.

A l'heure où de nombreux efforts établissent des communications nouvelles, voire des liens étroits entre les peuples, en particulier en Europe, les chrétiens ont une responsabilité particulière dans la construction d'un monde plus juste et plus fraternel.

Ils ne peuvent donc que refuser tout nationalisme étroit, et cela d'autant qu'ils expérimentent dans l'Église une communauté vraiment catholique, répandue à travers le monde, à la fois une et diverse. Pour eux l'Église est ferment et promesse de l'ouverture de l'humanité à l'universel. Cette ouverture se manifestera dans bien des domaines, de la solidarité économique au désarmement, etc.

Tu ne tueras pas, tu serviras la vie

575 Prouesses médicales et scientifiques, chaînes de solidarité, acharnement thérapeutique... occupent bien souvent le champ des médias. Mais notre époque est ambiguë. L'impossible est fait pour sauver un enfant mais l'on accepte des milliers de morts sur les routes. La drogue et le suicide ne comptent plus leurs victimes. Des milliers de morts en Afrique, au Moyen-Orient ou en Extrême-Orient, captent notre attention le temps d'une émission de télévision. On dépense des énergies considérables pour quelques "bébé-éprouvette" mais, au même moment, l'avortement - selon les statistiques officielles - tue, en France, environ cent soixante mille enfants chaque année dans le sein de leur mère. On cache la mort aux proches et aux mourants eux-mêmes mais on l'étale sur nos écrans de télévision. L'opinion publique a des réactions contradictoires quant à la valeur de la vie humaine !

Le respect de la vie, don de Dieu

576 La vie est, pour l'homme, d'une valeur inestimable.

Quoi de plus nôtre que notre vie ? Et pourtant elle nous est donnée. On ne peut que la recevoir, y consentir. Puisque l'homme est créé à l'image de Dieu, la vie est un don sans prix. A ce titre, elle revêt un caractère sacré.

C'est pourquoi la vie de tout homme doit être respectée absolument. Y compris par lui-même ! L'homme n'est pas le propriétaire de sa vie. Il en est comme le dépositaire, "l'usufruitier" (Pie XII). Tout ce qui met en jeu la vie, celle du prochain ou la sienne propre, est objectivement grave.

577 Pour des chrétiens, paradoxalement, la vie est plus précieuse encore. La vie éternelle ennoblit la vie terrestre. Elle devient l'apprentissage de la vie éternelle. Notre qualité d'enfants de Dieu transfigure et relativise en même temps la vie terrestre.

La vie terrestre n'est pas un absolu, comme en témoignent les martyrs. Si je dois respecter absolument la vie de l'autre, je puis être appelé à renoncer à ma propre vie pour un bien qui lui est supérieur. Donner sa vie pour ceux que l'on aime, pour la justice ou la charité, c'est attester qu'il y a des valeurs encore plus importantes que cette vie humaine. C'est à ce prix que l'être humain acquiert sa vraie liberté. S'il refuse l'éventualité de ce don, il est mûr pour tous les esclavages.

La perspective de la résurrection renforce la vocation à la sainteté de tout l'homme, corps et âme. Et l'Église entoure d'honneur le corps lui-même dans la célébration des obsèques, car il a été " temple de l'Esprit Saint " et il est appelé à la résurrection.

Le meurtre

578 Négation totale de l'autre, le meurtre est un des péchés les plus graves. Selon certains ethnologues, l'appartenance à l'humanité apparaît chez nos lointains ancêtres avec le respect de cette loi fondamentale : "Tu ne tueras pas."

Cependant, ces spécialistes nous montrent aussi que ce précepte a été compris d'une manière très restrictive : on ne considérait comme homme à part entière que celui de sa tribu ; tuer dans une autre tribu n'était pas considéré comme un meurtre. Petit à petit l'humanité a progressé, au point de voir en tout homme... un homme. Du moins en principe, car il reste beaucoup du primitif dans les civilisés que nous croyons être.

L'homicide par imprudence ne peut être assimilé purement et simplement au meurtre. Il n'empêche que la manière dont, en certaines occasions, nos sociétés font bon marché de la vie est proprement choquante. Individuellement et collectivement, il est urgent de prendre conscience des responsabilités engagées par la conduite automobile, par exemple l'excès de vitesse, la conduite en état d'ivresse, etc.

L'avortement

579 L'avortement est, de loin, par le nombre, la manifestation la plus grave du mépris de la vie de l'innocent. "Dès le moment de sa conception, la vie de tout être humain doit être absolument respectée (Donum vitae, introduction). La culture, les conditions économiques et sociales jouent un rôle considérable dans le fait que des couples envisagent l'avortement comme une solution à des problèmes qui peuvent être très réels. Cependant, il faut affirmer qu'objectivement l'avortement est un acte très grave. Le concile Vatican II affirme que l'avortement est un crime abominable (cf. [GS 51) parce que Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie et que, précisément, ils abusent de cette confiance en devenant les meurtriers de ceux dont ils sont appelés à être les protecteurs.

S'il existe des cas de détresse tragiques, les dispositions actuelles de la législation française contribuent, malgré leurs bonnes intentions, à obscurcir la conscience. "C'est légal donc c'est moralement permis", pense-t-on trop facilement. La législation de l'avortement et la complaisance d'une partie du monde médical tendent à banaliser l'avortement dans l'opinion publique. L'avortement, même thérapeutique, n'entraîne pas moins la mort d'un innocent par le fait de ceux-là mêmes, parents et médecins, à qui il est confié. Et c'est pour attirer l'attention sur la gravité de cet acte que le Droit de l'Église fait encourir une "excommunication" (qui interdit la vie sacramentelle) à celui qui, le sachant et le voulant, provoque un avortement.

Le scandale de l'avortement exige de chacun les plus grands efforts pour changer les causes sociales et culturelles qui le provoquent. C'est un grave devoir d'aider les femmes en difficulté et de soutenir ceux qui donnent aux familles les moyens d'assumer leurs responsabilités devant une vie humaine commencée. C'est aussi un grave devoir d'accueillir avec charité les femmes qui ont connu l'avortement, afin de leur manifester la miséricorde de Dieu et de leur permettre un nouveau départ.

Les refus de vivre

580 Instinctivement, l'homme tient à sa vie. La culture prend le relais de l'instinct vital pour donner aux hommes le goût de vivre. L'amour de la vie est, en même temps, un dynamisme naturel et une tâche à accomplir.

Il peut se faire cependant qu'à certains moments l'angoisse, les souffrances et les épreuves soient telles qu'on se détache de la vie. Un dégoût de vivre peut se répandre comme une gangrène sans que l'on sache toujours très bien déterminer dans ce cas ce qui vient de la liberté et ce qui vient de la maladie.

Alors se proposent des conduites de fuite. La drogue, l'alcool, mais aussi, quelquefois, l'abrutissement dans le travail sont autant de moyens pour ne pas faire face à la réalité, refuser la responsabilité ou gérer une peur irraisonnée. La lutte pour la vie devient alors un devoir : pour soi-même, car personne n'est propriétaire de sa vie, pour son entourage et pour l'équilibre de ses proches.

581 Ce qui est vrai pour ces conduites de fuite l'est encore plus pour le suicide. Le suicide est objectivement une faute grave. On reconnaît toutefois aujourd'hui qu'il traduit le plus souvent un déséquilibre psychologique profond, tant est fort l'instinct de vie en l'homme.

Parce que l'homme est seulement "l'usufruitier" de sa vie, il ne lui revient pas non plus de décider de mettre fin à ses jours ou à ceux d'une autre personne par l'euthanasie qui est aussi une faute grave. La tentation de l'euthanasie est souvent due à une souffrance trop vive, mais il est possible aujourd'hui de soulager la douleur et c'est un devoir de le faire. Cela est différent de l'acharnement thérapeutique qui met en oeuvre des traitements extraordinaires pour un maintien de la vie à tout prix de manière inconsidérée.

La tentation du suicide, comme celle de l'euthanasie, invitent à l'accompagnement humain et spirituel de ceux qui vivent dans la détresse morale ou physique. Le développement des soins palliatifs pour les personnes en fin de vie dans les hôpitaux ou à domicile est une des conquêtes, encore à poursuivre, de cette décennie.

La santé

582 Au plus profond de l'homme, le désir de guérir lorsqu'il est malade signifie que la vie vaut la peine d'être vécue. Nous savons qu'elle prend sa pleine valeur dans la rencontre avec le Christ et le salut qu'il apporte. Par le sacrement des malades, l'Église témoigne à la fois de son affection pour ceux qui souffrent et de sa foi en un Dieu qui aime l'homme en santé physique et spirituelle. La santé est dans la Bible une image du salut.

Pour les chrétiens, la santé n'est pas simplement un problème matériel et le corps n'est jamais simplement une mécanique qu'il suffirait de réparer tant que cela est possible. Le corps est une partie constitutive de l'homme. La conception chrétienne du corps repose sur la doctrine de la création de l'homme comme un tout.

583 Ce respect de la dignité de l'homme, image de Dieu, corps et esprit, conscient de lui-même et capable de communiquer, éclaire les prises de position de l'Église dans le domaine médical.

L'homme est appelé à se respecter jusqu'en sa dimension corporelle. Il ne peut disposer de son corps par l'automutilation ou la stérilisation. Celles-ci sont toujours moralement graves, et péchés graves quand elles sont accomplies volontairement.

Les techniques de procréation artificielle, comme les FIVETE - les "bébés-éprouvette" -, ne doivent pas nous abuser. Leur emploi ne peut être moralement justifié. Les interventions récentes de l'Église en la matière rappellent à tous les risques immenses que l'on court à considérer l'homme comme un produit de sa technique et non comme le fruit de "l'acte conjugal, c'est-à-dire du geste spécifique de l'union des époux" (Donum vitae, 11,4). La bioéthique est un champ nouveau de l'éthique. On ne saurait oublier, en effet, que "la transmission de la vie humaine a une originalité propre, qui dérive de l'originalité même de la personne humaine" (Donum vitae, introduction, 4). A méconnaître cette originalité, on s'expose à ne pas respecter, à leur source même, l'amour et la vie.

584 Notre société, axée sur l'épanouissement et la réussite, marginalise souvent les personnes très âgées et les personnes handicapées. Le respect inconditionnel demandé à leur égard par l'Église au nom de Dieu Créateur et Père de tous est non seulement un signe évangélique, mais aussi une sauvegarde capitale pour l'homme. Tous ceux qui, chrétiens ou non, consacrent leur vie, souvent héroïquement, au service de leurs frères marqués par toutes formes de handicaps, sauvent l'avenir de nos sociétés menacées de déshumanisation. Il faut non seulement les aider, mais leur donner leur place et les responsabilités qu'ils peuvent exercer.

En tous ces problèmes, les chrétiens n'oublieront pas le respect dû à tout l'homme chez tous les hommes. Ce respect pose en particulier la question du dialogue avec les malades à propos de l'évolution de leur état de santé. Les chrétiens verront en chaque malade une image privilégiée du Christ souffrant et se rappelleront que l'attitude du Seigneur devant les malades et les faibles est un des signes du Royaume (cf. [Mt 11,5).

Respecter et promouvoir la vie spirituelle

585 Le désir de vivre trouve un achèvement dans la vie spirituelle. Dans l'Esprit Saint tout prend sens : les activités, la prière, la vie conjugale et familiale, le travail, le sport, les loisirs, les épreuves, le témoignage de sa recherche et de sa foi, la vie amicale, les responsabilités sociales et politiques. De tout cela le chrétien fait, dans l'Esprit Saint, une offrande spirituelle, offerte à Dieu par Jésus Christ. (cf. [LG 34 et 1P 2,5).

En outre, chacun est responsable, pour sa part, de ses frères. Pousser d'autres personnes à ruiner leur vie spirituelle ou morale est un manque d'amour, une faute grave que Jésus dénonce (cf. Mt 18,6 et suiv.). Un chrétien a non seulement le souci de ne pas scandaliser, mais aussi celui d'évangéliser ses frères dans le total respect de leur liberté. Si l'homme s'accomplit dans la rencontre avec Dieu, le meilleur service à lui rendre, c'est de l'aider à le découvrir.

En tout cela on n'oubliera pas l'importance de l'environnement et les influences du groupe, de l'école, des médias, etc. qui peuvent servir ou desservir la croissance spirituelle des personnes humaines.