Section 41 · 618–625

Une économie organisée

Législation sociale

[617 Les lois sociales qui organisent le travail et la protection des travailleurs, la Sécurité sociale, etc., représentent un progrès considérable. Fruits de conquêtes sociales difficiles, elles doivent être respectées et favorisées. Les organisations syndicales en ont été le plus souvent les promotrices. Elles ont un rôle essentiel à jouer Pour la défense des travailleurs, mais leur action doit demeurer ouverte au bien commun et ne pas s'enfermer sur une sorte d'égoïsme de groupe ou de classe.

L'Église privilégie les solutions négociées dans les conflits sociaux comme dans tous les autres conflits. La grève est

618 Du social à l'économique

Les problèmes de production et d'échange des biens se posent de plus en plus à l'échelle du monde. Les réseaux de relations économiques toujours plus serrés augmentent les interdépendances des hommes et des groupes. Aussi les problèmes de justice se posent désormais en termes de solidarité nationale et internationale. Toutes les consciences chrétiennes sont concernées. Chacun est responsable pour sa part de la recherche et de la mise en oeuvre de solutions plus justes.

Le chômage est un drame humain : l'homme sans travail perd sa responsabilité, sa dignité sociale, quelquefois sa santé. Le traitement social du chômage est, à lui seul, une mesure insuffisante. Le chômage appelle des mesures économiques d'organisation du travail et des échanges. Mais s'en tenir à la seule répartition des biens serait gravement insuffisant. Une conception dynamique de la justice invite à la création et à l'augmentation de la masse des biens et des revenus disponibles pour tous. "Pour de nouveaux modes de vie", afin de parer aux "nouvelles pauvretés", il faut "créer et partager" (cf. les déclarations de la Commission sociale de la conférence des évêques de France en 1982, 1984 et 1988).

L'évolution rapide du monde rural entraîne de son côté des problèmes de restructuration, d'autant plus difficiles à résoudre que l'industrie, en proie au chômage, n'absorbe plus autant qu'hier la main-d'oeuvre rurale. L'enseignement social de l'Église, ici encore, peut apporter une aide pour sauvegarder les exigences humaines dans les mutations économiques.

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Communisme et libéralisme

619 Le souci s'impose d'opérer une juste répartition des fruits du travail commun et, en même temps, d'assurer à chacun le maximum de liberté et de responsabilité dans l'organisation de son travail. Solidarité et liberté sont deux valeurs à honorer simultanément pour respecter la justice et la vérité des rapports humains.

Certains font de la liberté économique un principe absolu. Conformément à l'idéologie du libéralisme, ils abandonnent le développement au jeu quasi automatique de l'activité économique et à de soi-disant lois économiques (cf [GS 65 GS 67). Ils croient au rôle exclusif du marché pour équilibrera la production, la consommation et la répartition des biens. L'expérience montre que le seul recours au marché fausse les équilibres au bénéfice des plus forts. D'où la nécessité de correctifs importants de la part des responsables politiques : ici "le passage de l'économique au politique s'avère nécessaire" (Paul VI, Lettre au cardinal Roy, 46).

620 D'autres, par souci d'une plus juste répartition des biens, veulent mettre l'accent sur l'organisation de la solidarité. A cet effet, ils privilégient la valeur sociale de l'égalité dans l'appropriation et l'usage des biens économiques. Mais un tel souci est trop souvent porté par des idéologies qui ne voient en l'homme que sa capacité de travail et sa dimension sociale. On aboutit alors à aliéner la liberté de tous, à écraser l'homme que l'on prétendait libérer et, finalement, à stériliser la responsabilité et la créativité des acteurs économiques, comme on l'a trop souvent vu dans les expériences des collectivismes communistes.

"Il n'est pas possible d'imaginer une conception d'ensemble le la vie sociale qui allie, dans une synthèse équilibrée, toutes les valeurs essentielles" (Assemblée plénière des évêques de France, Pour une pratique chrétienne de la politique, 1, 2). Et pourtant, une organisation économique soucieuse de l'homme ne peut sacrifie la liberté à la solidarité ni la solidarité à la liberté. Il faut tenir ensemble ces deux exigences fondamentales. Les pouvoirs publics, mais aussi les citoyens, doivent travailler à des aménagements toujours délicats et imparfaits pour tenter de sauvegarder au mieux ces ceux exigences.

Une organisation économique au service de l'homme

[621 La complexité des circuits économiques interdit les vues simplistes. Mais l'économie concerne la vie des personnes et des collectivités humaines. Aussi importe-t-il que les spécialistes, les responsables (et, à leur mesure, tous les citoyens) allient, à la compétence technique, un sens authentique de l'humain et du bien commun. l'activité financière, quand elle est déconnectée de l'économie réelle, fait peser de graves menaces sur l'équilibre des marchés de la planète. Les conséquences humaines prévisibles d'une catastrophe en ce domaine indiquent que nous sommes là en présence d'in problème éthique majeur. L'expérience montre qu'à long terme le mépris des facteurs humains peut gripper les machines économiques les plus perf ! orma ntes. Mais, en même temps, on se rappellera que, à méconnaître les mécanismes propres de l'économie, on perd et l'équilibre économique et la paix sociale.

622 "La doctrine sociale de l'Église n'est pas une "troisième voie" entre le capitalisme libéral et le collectivisme marxiste [...\. Elle n'entre pas dans le domaine de l'idéologie, mais dans celui de la théologie et particulièrement de la théologie morale" (SR 41). Son but principal est d'interpréter ces réalités complexes de l'existence des hommes "dans la société et dans le contexte international". Elle examine "leur conformité ou leurs divergences" avec l'enseignement de l'Évangile sur l'homme et sur "sa vocation à la fois terrestre et transcendante". Elle a pour conséquence "l'engagement pour la justice", chacun suivant son rôle, sa condition, ses possibilités. Elle oriente le "comportement chrétien". Elle fait partie de la mission d'évangélisation de l'Église, connue le rappelle souvent Jean-Paul Il à la suite de l'enseignement continuel des papes depuis Léon XIII (1891).

Pour tous les problèmes particuliers, les chrétiens auront le souci de s'éclairer à la lumière de la doctrine sociale de l'Église et, en particulier, de ce que dit Vatican II dans la deuxième partie de Gaudium et spes, au chapitre 3 consacré à la vie économique, périodiquement ajusté par les encycliques sociales et les interventions des évêques.

Tiers monde et quart monde

623 La solidarité ne vaut pas seulement à l'intérieur des pays ou des ensembles de pays, comme l'Europe. Elle s'impose comme une tâche particulièrement urgente envers les pays du tiers monde, avant que n'explose "la colère des pauvres aux imprévisibles conséquences" (PP 49). La parabole de Lazare et du riche a pris une dimension mondiale (cf. [RH 16).

La solidarité doit viser au développement "de tout homme et de tout l'homme" (PP 14). C'est pourquoi elle ne peut se contenter de simples dépannages d'urgence. Il faut une réforme profonde des circuits économiques et internationaux.

La réponse aux défis de la pauvreté et de la faim dans le monde passe par une politique internationale de développement et, actuellement, par le traitement économique et politique de l'écrasante dette du tiers monde.

624 Le sous-développement sévit aussi chez nous dans ce qu'on appelle le quart monde. Des hommes, des femmes et des enfants sont laissés pour compte dans nos sociétés "performantes" qui marginalisent ceux qui ne peuvent pas suivre. Une solidarité effective doit se manifester ici encore. D'où l'intérêt de toutes les procédures qui, au-delà de l'assistance, visent à rendre aux laissés pour compte une place dans la vie sociale et culturelle et, bien sûr, dans le monde du travail.

La justice s'impose à tous les hommes. Mais les chrétiens ont une raison supplémentaire de la pratiquer. Appelés à l'amour de Dieu et du prochain, ils ne peuvent pas vivre la charité sans respecter la justice. Le sens véritable de la charité aide au respect et à la promotion des droits.

Les chrétiens ne prétendent pas en avoir le monopole. Mais les progrès de la justice et de la solidarité dans les institutions nationales et internationales, gouvernementales ou non gouvernementales, doivent beaucoup à l'inspiration et à l'action de chrétiens convaincus.

Diverses organisations catholiques permettent à beaucoup de prendre leur place dans ce combat pour le développement intégral de l'homme. Elles sont autant de signes indiquant que l'Église est au service des pauvres. La solidarité est un devoir à la portée de tous.

Développement et progrès

625 Le développement économique a créé de meilleures conditions d'existence chez certains peuples, mais les avantages réels apportés par la science et la technique laissent toujours l'homme inquiet devant la tragique expérience des guerres dans divers pays, le péril atomique, le surarmement des grandes puissances, et le commerce des armes...

Le surdéveloppement met à la disposition de certains une accumulation de biens et de services, avec la possibilité de remplacement de modèles encore utiles par des modèles nouveaux, toujours plus perfectionnés. La civilisation de consommation pousse au gaspillage et produit d'innombrables déchets. Le problème moral de la multitude qui n'arrive pas à vivre, parce qu'elle est privée de biens élémentaires, ne doit pas cacher le danger moral du matérialisme pratique souvent lié à la surconsommation. Pour que le développement devienne progrès pour l'homme, il ne doit pas se limiter aux réalités économiques. Le véritable développement est celui de tout l'homme puisque sa vocation est à la fois humaine et divine (cf. SR 27-30).