Section 40 · 609–616

Respecter et promouvoir le bien d'autrui

La Propriété : nécessité et limite

609 Pour vivre et pour grandir, les hommes ont besoin d'un minimum de biens. Des biens matériels : nourriture, vêtements, logement... Et des biens spirituels : instruction, culture, liberté, religion... L'homme revendique spontanément un droit sur ce dont il a besoin et sur ce qui lui appartient en propre, sur ce qui est sa propriété.

Il y a, en effet, des biens pour lesquels l'usage et la propriété se confondent pratiquement, par exemple la nourriture que l'on consomme. Pour d'autres biens, l'usage et la propriété sont distincts, par exemple le logement dont on est seulement locataire L'homme cherche non seulement l'usage, mais aussi une certaine propriété. Celle-ci, en effet, lui assure un espace de liberté (même les animaux ont leur territoire). Elle lui permet en outre une part d'initiative et de créativité. La propriété privée favorise un meilleur usage et une meilleure gestion des biens de ce monde.

610 Cependant, selon l'enseignement le plus traditionnel de l'Église, la propriété privée est grevée d'une " hypothèque sociale ". En fait, la terre est un don de Dieu pour tous les hommes et le "propriétaire", pour sa part, est un "gérant" de ce don. Certes, il est légitime qu'il en bénéficie, mais il ne doit pas oublier que la "terre est à tous".

La propriété n'est pas partout revêtue du même caractère de nécessité. Le minimum vital est sacré. Il n'est d'ailleurs pas le même selon les temps, les pays et les cultures : un vêtement chaud n'est pas aussi nécessaire à Tombouctou qu'au pôle Nord. Au-delà du minimum vital, le lien de nécessité entre le propriétaire et ses biens peut se distendre plus ou moins. Le lien entre le petit paysan brésilien et son lopin de terre est vital ; il ne l'est pas de la même façon pour le richissime propriétaire de dizaines de milliers d'hectares. C'est pourquoi le droit de propriété doit être aménagé selon les exigences du bien commun. La loi peut légitimement le restreindre pour des biens largement superflus et, au contraire, le renforcer pour des biens nécessaires, afin d'assurer un meilleur usage au profit de tous. L'impôt a, en principe, pour un de ses objets d'assurer aussi plus d e justice et de solidarité : c'est pourquoi le paiement de l'impôt selon les règles établies par un État légitime, soucieux du bien commun, est une obligation morale et pas seulement légale.

Notre pratique quotidienne doit s'ouvrir à une perspective internationale et tenir compte des multitudes immenses d'affamés, de mendiants, de sans-abri, de personnes sans assistance médicale, sans instruction de base.

La morale va plus loin que la loi civile. La solidarité est le chemin de la paix et en même temps du développement (cf. SR 39).

La justice et le droit

611 Si l'on revendique le respect de ses propres biens, on ne peut pas récuser le droit de l'autre. La vertu de justice est ce dynamisme qui conduit à respecter et à promouvoir le droit et les droits des autres. Elle vise à "rendre à chacun son dû". Elle est capitale pour une vie sociale harmonieuse. Et elle ne s'arrête pas à la justice institutionnelle. Notre pays, par exemple, a des devoirs de justice à l'égard des peuples souffrant de la faim dans le monde.

Pour la paix sociale et la bonne entente des gens, il importe que la loi civile délimite clairement le droit de chacun et que les institutions publiques le garantissent. Au-delà de la loi, mais réglé encore par elle, s'étend le domaine des contrats. Ceux-ci doivent être conclus dans la vérité et l'honnêteté. Ils doivent être respectés. En raison du caractère personnel de la propriété, on peut légitimement gérer ses biens comme on l'entend, dans le cadre de la loi (qui par exemple favorise, comme il est normal, les enfants et les proches...), en se souvenant de la fonction sociale de la propriété.

Le travail

612 L'homme, créé à l'image de Dieu, participe par son travail à l'oeuvre du Créateur. Le chrétien est donc appelé à voir dans son travail un service de l'humanité tout entière et un apport personnel à la réalisation du projet de Dieu sur le monde (cf. [LE 25). Celui-ci est un droit, mais aussi un devoir. Cela dit, tout travail comporte une part de peine qui, vécue dans la foi avec l'Esprit du Christ, peut permettre à l'homme de "collaborer en quelque manière avec le Fils de Dieu à la rédemption de l'humanité".

Le travail permet à l'homme de se procurer ce dont il a besoin. En même temps il aide l'homme à s'accomplir. En transformant le monde, il se transforme lui-même et développe ses capacités, surtout là où il peut faire preuve d'initiative et de créativité. Car, s'il y a des travaux épanouissants, d'autres sont déshumanisants et aliénants.

613 Devenu de plus en plus collectif, le travail multiplie les rapports entre les hommes. Pour le meilleur et pour le pire. Il peut servir la collaboration des hommes, mais il peut aussi donner prise à de terribles conflits autour des conditions de travail, du chômage, du salaire, de l'organisation socio-économique et de l'immigration. Pour que la solution des conflits soit plus juste, le Magistère de l'Église a toujours mis en avant le principe de la priorité du travail par rapport au capital et, plus encore, la nécessité du respect absolu de l'homme.

Ce respect passe, dans les formes les plus appropriées, par la participation des travailleurs aux décisions qui les concernent, à l'organisation de leur travail, et même aux bénéfices de celui-ci.

Le vol

614 Priver injustement le prochain de ses biens et du fruit de son travail est une injustice grave, doublée d'un réel mépris de sa personne. Celui qui prend conscience de son injustice ne peut prétendre au pardon sans restituer ce qu'il détient injustement.

La gravité de l'injustice varie avec la valeur de ce qu'on vole. La gravité varie aussi avec le tort réel causé au prochain. Pourtant, dès que le vol porte sur une somme représentant la survie quotidienne d'un homme, les moralistes y voient une "matière grave" en raison du caractère social des biens.

Hier, la pauvreté pouvait pousser au vol, et l'extrême pauvreté l'excusait parfois totalement. Aujourd'hui, l'abondance est peut-être la cause la plus fréquente des vols. Le désir de consommer et de posséder est savamment cultivé par une publicité envahissante, et une sollicitation permanente met en condition les clients, riches ou pauvres.

Frauder ou voler les grands magasins, l'État, la Sécurité sociale, son entreprise, sous prétexte que le vol, dans ces cas, ne lèse personne en particulier, est aussi condamnable que les autres formes de vol.

615 Enfin, les vols les plus graves ne sont pas nécessairement les plus visibles : escroqueries, manoeuvres frauduleuses et opérations financières malhonnêtes, production obtenue par une main d'oeuvre sous-payée et placée hors de la protection sociale, exploitation du tiers monde sans transfert de technologie... Le respect des normes légales ne suffit pas à les rendre moralement licites.

Le texte de l'Exode : "Tu ne commettras pas de rapt" ([Ex 20,15) nous conduit à souligner la gravité des atteintes multiples à la liberté et à la dignité de l'homme : prises d'otages, viol, prostitution, trafic d'enfants, de travailleurs immigrés... : "Toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes" (GS 27).

La justice ne vise pas seulement à respecter le droit de l'autre. Elle demande, au nom de la charité, qui normalement l'inspire, de le promouvoir autant que faire se peut.

Le respect de la création

616 Le respect du bien d'autrui implique aussi le respect de ce bien commun de l'humanité qu'est le monde dans lequel nous vivons.

Le chrétien voit en tous les êtres, et spécialement dans les animaux, un don et un reflet de l'acte créateur de Dieu. Même s'il en use légitimement, il sait qu'il doit les respecter.

De même, l'aménagement de la terre ne peut évacuer désormais la question "écologique". L'exploitation "sauvage" des ressources du monde se retourne facilement contre les hommes. Les effets pervers des conquêtes techniques menacent les écosystèmes.

Pensons aux maladies des forêts d'Europe et à la pollution des lacs et des mers, sans compter désormais celle de l'atmosphère. Nous sommes acculés à une autorégulation de nos pouvoirs, à une sagesse nouvelle capable de maîtriser nos puissances neuves, chimiques, nucléaires ou génétiques.

"La norme fondamentale que doit respecter un juste progrès économique, industriel et scientifique, c'est le respect de la vie et, en premier lieu, de la dignité de la personne humaine" (Jean-Paul II, message pour la journée de la Paix, ler janvier 1990)

Il faut inventer ensemble les voies et les moyens d'exercer les vertus de force et de tempérance sociales pour ordonner avec et sagesse l'usage collectif des biens de la terre.