Satan, "père du mensonge" et "homicide depuis l'origine"
128 Dire et faire advenir la vérité, au service de la compréhension, de la concorde, de l'amitié, de la paix, telles sont les oeuvres de l'esprit humain. Mais cet esprit peut se pervertir dans la convoitise, le mensonge, le meurtre, etc. Dans ces "oeuvres mauvaises" (cf Jn 3,19) l'homme a donc une responsabilité : la foi chrétienne, nous l'avons dit, n'entretient pas une conception fataliste du mal, comme s'il était inscrit dans la nature des choses.
Cependant le mal moral, avec lequel chacun de nous entretient certaines complicités, déborde ce qui peut être mis au compte de nos libertés individuelles. La foi, prenant appui sur la parole biblique, parle de Satan, Accusateur, Tentateur, diable, dont jésus lui-même nous dit qu'il est "homicide depuis l'origine", en même temps que "menteur et père du mensonge" (Jn 8,44).
129 Satan porte dans l'Écriture les traits d'une personne douée d'intelligence et de liberté. Mais il ne les détient que pour les pervertir. Il en est de lui comme du mensonge dont il est le "père". Le mensonge est, en effet, différent de la simple erreur. C'est la perversion de la vérité. L'action de Satan est ainsi essentiellement destructrice, porteuse de mort, "homicide".
Les chrétiens ne sont pas à l'abri de ses assauts (cf 1P 5,8). Mais ils savent que le Christ est victorieux de toutes les forces du mal. Satan, vaincu, n'a pas de pouvoir ultime sur nous si nous ne le lui accordons. Le chrétien ne peut désespérer, pas plus qu'il ne doit recourir à des pratiques magiques pour essayer d'échapper au mal. Il peut compter sur la prière de l'Église. C'est en particulier dans les prières d'exorcisme que celle-ci demande à Dieu d'éloigner de l'homme l'emprise de Satan.
Le scandale du mal
130 La Bible ne prétend pas dissiper toutes les obscurités liées à la question du mal. Elle n'empêche pas celui-ci de demeurer une véritable pierre d'achoppement sur la route commune des hommes. Mais la Parole de Dieu nous permet de ne pas nous laisser écraser ou simplement révolter par lui.
En manifestant son lien avec le péché, la foi empêche d'en faire un "problème" extérieur à nous, comme si nous pouvions en "avoir raison", et être ainsi quittes avec lui, alors qu'il sera toujours scandale pour la raison.
La foi ne fait pourtant pas considérer tout mal comme un effet direct, et pour ainsi dire mécanique, du péché personnel. jésus refuse de voir dans la cécité d'un aveugle de naissance la conséquence de son péché ou de celui de ses parents (cf. [Jn 9,1-3). Le livre de Job exprime clairement le scandale des souffrances qui fondent sur l'innocent. Cause d'un tel scandale, la Shoah, c'est-à-dire l'extermination systématique des juifs par les nazis, a été, en ce siècle, un événement qui a blessé l'humanité tout entière et dont on n'aura sans doute jamais fini de sonder les profondeurs.
131 Mais la Bible nous apprend que, si le mal fait partie des questions qui habitent, au plus profond, l'esprit et le coeur de l'homme, il ne demeure pas non plus indifférent à Dieu. Non seulement Dieu porte le souci du pauvre, de la veuve et de l'orphelin, mais il revêt lui-même en son Fils la figure du Serviteur souffrant. Lui, le juste par excellence, a consenti à subir la plus ignominieuse des morts.
Dieu ne veut pas le malheur. "Dieu n'a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir des êtres vivants" (Sg 1,13). Aussi son Fils est venu la combattre dans une sorte de corps à corps, afin qu'elle soit "engloutie" dans sa victoire (cf. 1Co 15,54).
Nous n'avons pas à vouloir "expliquer" le mal. Mais, à la lumière du combat mené contre lui par Dieu, la foi interdit de s'y résigner. En dévoilant les ressorts secrets du péché, en assurant l'assistance de l'Esprit, elle convie plutôt à s'associer à l'oeuvre du Christ. Plus que d'en traiter théoriquement, elle pousse à "traiter" le mal pratiquement, de manière en quelque sorte médicale. Tel est l'exemple que donne Jésus dans l'Évangile, à travers les nombreux miracles opérés par lui.
La vraie réponse au scandale du mal, le chrétien la trouve dans la croix (cf. Lc 23), dans la prière d'abandon entre les mains de Dieu et l'offrande de soi comme participation au sacrifice du Christ. Mais la réponse est aussi le combat pour la justice, joint à l'exercice de la charité.
La promesse du salut
132 Devant les assauts du mal, au sein même des obscurités dans lesquelles il jette, la foi puise sa résistance et son courage dans la promesse du salut.
Ce salut est annoncé dans la victoire remportée sur le serpent par la descendance de la femme (cf. [Gn 3,15), victoire effectivement acquise par le Fils de Marie.
Jésus, nouvel Adam, apporte l'assurance de la victoire définitive sur le péché et sur la mort.
"Si Dieu est pour nous, s'exclame saint Paul, qui sera contre nous ? Il n'a pas refusé son propre Fils, il l'a livré pour nous tous : comment pourrait-il avec lui ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Puisque c'est Dieu qui justifie. Qui pourra condamner ? Puisque Jésus Christ est mort ; plus encore : il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous. Qui pourra nous séparer de l'amour du Christ ? La détresse ? L'angoisse ? La persécution ? La faim ? Le dénuement ? Le danger ? Le supplice ? L'Écriture dit en effet : C'est pour toi qu'on nous massacre sans arrêt, on nous prend pour des moutons d'abattoir. Oui, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J'en ai la certitude : ni la mort, ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l'avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur" (Rm 8,31-39).
Une même "élection", une suite d'appels
133 Dans l'histoire des hommes, l'initiative de Dieu
La promesse et l'assurance du salut, qui soutiennent le croyant au sein des combats à mener contre le péché et les puissances de mort à l'oeuvre dans le monde, s'inscrivent dans une histoire singulière. Cette histoire est tout entière suspendue à une initiative de Dieu : le choix d'un peuple, Israël, destiné à devenir "son" peuple (cf. [Lv 26,12 Dt 32,9 etc.). C'est le mystère de "l'élection". Israël est le peuple "élu".
L'histoire de ce peuple commence avec la vocation d'Abraham (cf. Gn 12,1 et suiv.) et l'alliance conclue avec lui (cf. Gn 17). Elle se poursuit avec sa descendance : Isaac, Jacob...
Elle trouve un nouveau départ avec l'appel de Moïse (cf. Ex 3), pour la libération de son peuple, sa sortie de la servitude d'Égypte et la mise à part de ce même peuple qui lui est confié : "Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples - car toute la terre m'appartient - et vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte" (Ex 19,5).
134 Plus tard, les rois sont l'objet d'un nouveau choix, qu'il s'agisse de Saül, de David ou de Salomon... L'Alliance est renouvelée avec la dynastie davidique et scellée par les paroles prophétiques de Nathan à David : "Je te donnerai un successeur dans ta descendance, qui sera né de toi, et je rendrai stable sa royauté [...]. Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours" (2S 7,12-16). Cette Alliance est continuellement rappelée par la voix des prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel... qui sont aussi choisis à cet effet, comme le sont également les prêtres et les lévites pour oeuvrer à la sanctification du peuple.
Principe et soutien de la vie du peuple élu, l'Alliance est renouvelée périodiquement (cf. Dt 27,1-26 Dt 31,10-13) et surtout aux moments particulièrement importants de l'histoire : ainsi avec Josué sur le mont Ébal (cf. Jos 8,30-35), ou à Sichem à la veille de sa mort (cf. Jos 24,1-8) ; ainsi lors de la dédicace du Temple par Salomon (cf. 1R 8,14-29 1R 8,52-61) ; ainsi en lien avec la réforme de Josias (cf. 2R 23,1 et suiv.) ou après la reconstruction de la muraille de Jérusalem par Néhémie (cf. Ne 8).
135 Toute l'histoire d'Israël (qui comprendra aussi des "sages") se déroule donc sous le motif et à la lumière d'une élection, c'est-à-dire d'un choix. C'est pourquoi, en dépit des nombreux péchés qui s'y commettent, cette histoire peut être appelée sainte. Le mystère de l'élection d'Israël, avec l'assurance que "les dons de Dieu et son appel sont irrévocables" (Rm 11,29), continue de plonger Paul, après sa conversion au Christ, dans la stupeur, mais aussi dans l'émerveillement et la louange.
"Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? Qui lui a donné en premier, et mériterait de recevoir en retour ? Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. A lui la gloire pour l'éternité ! Amen" (Rm 11,33-36).
L'Église du Christ, nouveau peuple élu
136 L'Élu par excellence est Jésus, le Christ, le "Fils bien-aimé" du Père, comme le désigne au moment de son baptême la voix venue du ciel : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour" (Mt 3,17).
Jésus sera, à son tour, l'auteur "d'appels" réalisés avec la même autorité, le même pouvoir créateur que celui du Dieu d'Israël. "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis", déclare-t-il à ses disciples (Jn 15,16).
Par lui, avec lui et en lui, ceux-ci vont constituer, dans l'Église, "la race choisie [élue], le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu" (1P 2,9).
Le "nouveau" peuple de Dieu, l'Église, ne se substitue pas à l'ancien, Israël, sur lequel il est venu se "greffer" (cf Rm 11,24). Il témoigne plutôt de l'accomplissement aujourd'hui, en Christ, des promesses dont le peuple juif demeure porteur.
Une "élection" au bénéfice de tous les hommes
137 Peuple élu, tout entier établi sous le régime de la miséricorde, les chrétiens demeurent en même temps dans l'émerveillement et dans la confusion. Ils n'ont pas, en effet, à s'enorgueillir de la connaissance des mystères de Dieu que leur foi leur apporte, et encore moins des oeuvres qu'elle les pousse à accomplir. "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?", doivent-ils continuellement s'entendre demander. "Et, si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu ?" (1Co 4,7).
Le privilège que leur foi ne peut manquer de représenter à leurs propres yeux leur assigne aussi une responsabilité. Comme déjà Israël, ils ont charge d'être, au milieu du monde (au milieu de ce que la Bible appelle "les nations"), les témoins du Dieu unique, vivant et vrai. Ce Dieu ne leur appartient pas. Parce qu'il est le Dieu unique, il est le Dieu de tous les hommes. De chacun il attend, dans la patience, la conversion et la reconnaissance aimante.
Les chrétiens peuvent aussi devenir un scandale si leur existence contredit manifestement la foi dont ils se réclament.
Dieu d'alliance, "ami des hommes"
138 Le choix de Dieu, en se donnant à son peuple, est d'instaurer avec lui et, par lui, avec l'humanité, une sorte de pacte d'amour.
L'alliance du Sinaï sans cesse remémorée
L'idée d'Alliance scande ainsi l'ensemble de la Parole biblique de Révélation. Elle trouve son expression majeure et comme son modèle dans la manifestation de Dieu à Moïse sur le Sinaï, avec la promulgation de la Loi, résumée dans les dix commandements (cf. Ex 19-24).
Israël, le peuple de Dieu, ne cesse de repasser dans sa mémoire cette histoire d'Alliance dont il tient son origine, afin de continuer d'y inscrire sa marche. Pour rendre hommage au Dieu qui l'a fait sortir d'Égypte et qui l'a établi sur la Terre promise, l'Israélite est convié à faire mémoire de l'histoire de ses Pères.
Au moment notamment de l'offrande à Dieu des prémices de la terre, le fils d'Israël déclare : "Mon père était un Araméen vagabond, qui descendit en Égypte : il y vécut en émigré avec son petit clan..." (Dt 26,5 et suiv.).
Des alliances plus anciennes, ouvertes sur l'humanité tout entière
139 Dans la mémoire d'Israël étaient inscrits des souvenirs encore plus anciens, que coloraient naturellement ses propres expériences, toutes marquées par le fait de l'Alliance : alliance avec Abraham, accompagnée d'une descendance "aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer" (Gn 22,17), alliance à travers laquelle devaient être "bénies toutes les familles de la terre" (Gn 12,3) ; alliance antérieure encore avec Noé, symbolisée par l'arc dans la nuée, "signe de l'alliance, dit Dieu, entre moi et la terre" (Gn 9,13) ; alliance qui se profile déjà effectivement dans les récits de création... Ces alliances successives ne s'annulent pas l'une l'autre, mais témoignent de la persévérance de Dieu dans ses desseins.
Ces récits des premières pages de la Bible ouvrent le dessein divin d'alliance sur des perspectives universelles. Universalité soulignée encore au moment de la vocation d'Abraham : "Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te méprisera. En toi seront bénies toutes les familles de la terre" (Gn 12,2-3).
A travers l'Alliance singulière qu'il établit avec le peuple élu par lui, Dieu se met, en effet, à la recherche de tous les hommes. Il le manifestera de manière toujours plus claire.
Vers l'accomplissement de l'Alliance
140 L'histoire du peuple de l'Alliance, racontée par la Bible, est faite, pour une part, de ses infidélités. C'est une histoire par bien des points dramatiques. Mais les prophètes maintiennent la foi ancrée sur la fidélité sans faille de Dieu qui se "souvient" de son amour (cf. [Gn 8,1 Gn 9,15 Lc 1,54). Et le prophète Jérémie annonce une "Alliance nouvelle", destinée à devenir éternelle (Jr 31,31).
Cette nouvelle Alliance est scellée sur la croix, dans le sang de Jésus, confirmée par la Résurrection, et réalisée par le don du Saint Esprit. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis", avait déclaré Jésus avant d'entrer dans sa passion (Jn 15,13). C'est cet amour qui fonde et soutient l'Alliance indéfectible établie par Dieu avec les hommes. C'est elle que les chrétiens célèbrent dans l'eucharistie : "Prenez et buvez-en tous", dit le prêtre sur la coupe à la suite de Jésus, "car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés".
Comme le peuple de la première Alliance, les chrétiens ne cessent de vivre, dans la prière et l'action de grâce, de cette histoire d'Alliance sur laquelle est édifiée leur foi. Mais ce retour en arrière les projette aussi en avant. En effet, l'Esprit leur est donné pour que passe dans leur vie et dans le monde cet amour qui est à la source de l'Alliance et qui en résume tout le contenu.
141 Oui ! Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; l'insigne du pouvoir est sur son épaule on proclame son nom : "Merveilleux-Conseiller, Dieu fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-paix." Is 9,5
142 Pendant les jours de sa vie mortelle, il a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et, parce qu'il s'est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu'il soit le Fils, il a pourtant appris l'obéissance par les souffrances de sa passion ; et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Car Dieu l'a proclamé grand prêtre selon le sacerdoce de Melchisédech. He 5,7-9
La confession de foi au Christ
143 Les chrétiens sont ceux qui ont mis leur foi en Jésus de Nazareth. Ils ont engagé leur vie à sa suite. Ils le confessent, autrement dit le proclament, lui que Dieu "a ressuscité d'entre les morts" ([Ac 3,15), comme Fils de Dieu et comme Sauveur, comme Seigneur et Christ, Messie de Dieu. Telle est la foi des apôtres exprimée dès le début de l'Évangile : "Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu" (Mc 1,1). Telle est la tradition unanime de l'Église exprimée dans le symbole de la foi crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu.
En nous envoyant son Fils, le Dieu de l'Alliance accomplit sa promesse et vient sceller une Alliance nouvelle et définitive avec "humanité, Alliance par laquelle nous sommes libérés du péché et nous pouvons entrer dans une communion de vie avec Dieu, la vie éternelle. C'est pourquoi Saint Jean de la Croix a pu affirmer que Dieu nous a tout dit en son Verbe, c'est-à-dire sa propre Parole qui est son Fils : Dieu n'a plus de révélation nouvelle à nous faire. "Si tu le regardes bien, fait dire Saint Jean de la Croix à Dieu le Père, tu y trouveras tout ; parce qu'il est toute ma parole, ma réponse, toute ma vision et révélation, que je vous ai manifestée en vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour prix et pour récompense. Écoutez-le : car je n'ai plus de foi à révéler ni de choses à manifester" (Montée du Carmel 11,22). En même temps qu'il nous disait tout, Dieu nous donnait tout, puisqu'en son Fils il se donnait lui-même. Nous devons donc inlassablement regarder et écouter Jésus, le Christ Notre Seigneur, afin de le suivre.
Connaître le Christ confessé dans la foi
144 Que Jésus soit vrai Dieu et vrai homme (cf. [DS 294), "livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification" (Rm 4,25), c'est-à-dire pour notre salut, l'Église, depuis sa naissance, n'a cessé de lutter avec toute son énergie pour la sauvegarde de cette donnée fondamentale du témoignage apostolique. Tenir cette vérité se confond avec son existence même. "Si le Christ n'est pas ressuscité, déclarait déjà Saint Paul, notre message est sans objet, et votre foi est sans objet" (1Co 15,14). Mais que signifierait cette affirmation, si nous ne nous préoccupions pas de savoir qui est ce Christ dont Saint Paul annonce la résurrection ?
Pour croire en Jésus comme Christ, il faut connaître la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, telles que les évangiles les rapportent. Ses paroles et ses actes d'homme ont manifesté qu'il y a en lui plus que l'homme. Ils le dévoilent comme le Messie promis et annoncé par les prophètes. Dans la lumière de l'événement pascal et grâce au don de l'Esprit Saint, le mystère de l'origine divine et humaine de Jésus a achevé de se dévoiler aux yeux des disciples et son itinéraire parmi nous a déployé toute sa signification.
C'est dans cette perspective que les évangiles ont été écrits, par des hommes qui ont été témoins des événements de la vie de Jésus, et qui ont cru que Jésus était le Messie. Ils ont vu le signe de son mystère dans toute sa vie terrestre. En ouvrant les évangiles, nous sommes invités à regarder et à écouter Jésus vraiment homme, afin de le reconnaître et de l'aimer comme le Sauveur, le Seigneur et le Fils de Dieu. Nous sommes appelés à nous laisser initier par les évangiles au regard de foi qu'ils portent sur le mystère de Jésus.
145 Quel chemin va donc être le nôtre ? Nous recueillerons ce que le Nouveau Testament nous dit de la venue en notre monde de Jésus, Christ et Fils de Dieu. Puis nous suivrons longuement l'itinéraire qu'emprunte Jésus au cours de sa vie publique, jusqu'à sa Pâque et au don de l'Esprit de Pentecôte.
Il restera alors à déployer encore les richesses des mystères entrevus : les enseignements et les actes de Jésus, sa passion, sa résurrection et la Pentecôte ont révélé que Dieu est Père, Fils et Esprit ; la Tradition de l'Église a reconnu et approfondi dans sa foi ce mystère de Dieu Trinité ; elle a aussi, dans les conciles, défini l'identité du Christ comme vrai Dieu et vrai homme, et réfléchi au mystère central de la rédemption et du salut.
Ce chemin de la Tradition ecclésiale sera aussi le nôtre.
L'origine et l'enfance de Jésus
146 S'intéresser à l'identité de quelqu'un c'est toujours s'intéresser à son origine. Il était inévitable que la question se pose à propos de Jésus. D'où venait-il ? Qui était-il au regard de Dieu avant sa manifestation parmi les hommes ? La réponse est nette : en Jésus, Dieu ne s'est pas donné un Fils, il nous a donné son Fils, celui qui appartient depuis toujours à son être même. Cette réponse s'exprime de manière différente dans les diverses traditions de l'Église apostolique.
"Dieu a envoyé son Fils"
147 Le point de départ de la foi de Paul est l'expérience du chemin de Damas, où il a vu le Seigneur ressuscité (cf. [1Co 9,1 et 15,8). Mais sa réflexion sur le Christ s'exprime très vite dans le thème de l'envoi du Fils dans notre chair : "Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils" (Ga 4,4 cf. Rm 8,3). Cet envoi s'inscrit, pour Paul, dans une très large perspective, qui englobe à la fois le commencement et la fin de l'histoire du salut, la Création et la Parousie.
S'il est vrai que dans le Christ on se réconforte les uns les autres, si l'on s'encourage dans l'amour, si l'on est en communion dans l'Esprit, si l'on a de la tendresse et de la pitié, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l'unité. Ne soyez jamais intrigants ni vantards, mais ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres. Ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus : Lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout ; il lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms, afin qu'au Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l'abîme, tout être vivant tombe à genoux, et que toute langue proclame : "Jésus Christ est le Seigneur", pour la gloire de Dieu le Père. Ph 2,1-11
148 C'est ainsi que l'hymne liturgique de l'épître aux Philippiens décrit, en une longue séquence, l'abaissement de celui qui était "de condition divine" et qui prit "la condition de serviteur". S'étant "dépouillé lui -même" jusqu'à l'obéissance de la mort en croix, le Christ Jésus a été "élevé" par Dieu "au-dessus de tout" (cf Ph 2,6-11). Son itinéraire prend place entre une origine et une fin qui sont en Dieu.
L'hymne de l'épître aux Colossiens, elle, chante le Fils, qui est "l'image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c'est en lui que tout a été créé (...) et tout subsiste en lui car Dieu a voulu que dans le Christ toute chose ait son accomplissement total. Il a voulu tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix" (Col 1,15-20 cf. aussi He 1,2-3).
La longue prière de bénédiction qui ouvre l'épître aux Éphésiens (Ep 1,3-14) élargit encore le rôle du Christ en nous faisant pénétrer dans le mystérieux domaine de ce qui précède toute la Création. Le dessein de Dieu est de tout réunir "sous un seul chef, le Christ" (Ep 1,10). Il s'agit d'une élection de tous les hommes dans la grâce de Dieu, accomplie dans le Christ "avant la création du monde" (Ep 1,4). Ainsi, dès avant la création du monde, Dieu est le Père de Jésus Christ, puisque celui-ci est le Verbe éternel descendu jusqu'à nous. Paul anticipe dans l'éternité de Dieu l'appellation de Jésus comme Christ et Seigneur.
Le Verbe, le Fils de Dieu, qui était au commencement, s'est fait chair
149 D'après le témoignage du quatrième évangile, la vie de Jésus plonge en Dieu : il est sorti de Dieu, le Père qui l'a envoyé, et il va vers Dieu (cf. Jn 13,3 Jn 14,3-4). Dans ce même évangile Jésus se dit lui-même et se nomme. Son "je" y est particulièrement fréquent et lié à la formule "je suis" (cf Jn 4,26 Jn 6,35 etc.), parfois employée de manière absolue et évoquant la révélation du nom de Dieu à Moïse (cf Jn 8,28 Jn 13,19 Ex 3,14). La réponse qu'il apporte aux questions sur son identité et son origine invite toujours à regarder plus loin, aussi bien en avant qu'en arrière : "Nul n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel" (Jn 3,13), et la gloire qu'il obtient au terme de son itinéraire est celle qu'il avait auprès du Père avant la création du monde (cf. Jn 17,5).
Dans le prologue de son évangile, Saint Jean remonte en Dieu jusqu'à ce commencement plus absolu que celui de la Genèse, où le Verbe était, où il préexistait, à la fois auprès de Dieu et Dieu lui-même. Puis il nous livre cette affirmation, appelée à inspirer l'enseignement de l'Église dans toute la suite de son histoire : "Le Verbe s'est fait chair" (Jn 1,14). Le prologue se termine par ces paroles qui disent, à la fois, qui est Jésus, d'où il vient, et pourquoi il est venu : "Dieu, personne ne l'a jamais vu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a conduit à le connaître" (Jn 1,18).
---
Jésus a Dieu seul pour Père : la conception virginale
150 Matthieu et Luc, dans les évangiles de l'enfance, nous parlent de l'enfance de Jésus avant de nous présenter son ministère. Leurs récits apportent une double réponse à la question de l'origine de Jésus : Jésus a une origine humaine : il est né de Marie ; il est descendant de David. Il a une origine divine : son Père est Dieu lui-même.
Ce mystère est au coeur des récits par lesquels Matthieu et Luc rapportent l'annonce de la naissance de Jésus.
Matthieu commence par donner la généalogie de "Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham" ([Mt 1,1). La succession, de génération en génération, des ancêtres de Jésus manifeste son enracinement dans l'histoire de l'humanité et du peuple de Dieu. Cette généalogie aboutit à Joseph, car c'est par lui, l'époux de Marie, que Jésus est légalement le descendant de David. Mais Matthieu raconte ensuite ce que fut "l'origine de Jésus Christ" : avant que Joseph et Marie "aient habité ensemble, elle fut enceinte par l'action de l'Esprit Saint" (Mt 1,18). Joseph reçoit de "l'ange du Seigneur" la mission de "donner" à l'enfant "le nom de Jésus (c'est-à-dire : le Seigneur sauve), car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés" (Mt 1,21). Et Matthieu souligne l'accomplissement des paroles du prophète Isaïe : "Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils, auquel on donnera le nom d'Emmanuel, qui se traduit : Dieu-avec-nous" (Mt 1,23 cf. Is 7,14).
151 Cette perspective de l'accomplissement des prophéties est également présente dans le récit de l'annonciation à Marie, selon Luc (cf. Lc 1,26-38). La salutation de l'ange Gabriel à la Vierge exprime déjà la joie du salut qui vient. Puis l'ange annonce à Marie qu'elle va concevoir un fils qui sera le Messie d'Israël et en qui s'accompliront les promesses messianiques. A la question de Marie "Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ?", l'ange répond que cet enfant, conçu par l'action de l'Esprit Saint, sera le Fils de Dieu.
Cette affirmation de la conception virginale concerne d'abord Jésus, dont elle dit l'origine divine. Elle ne rejaillira que dans un second temps sur Marie. Ce signe donné de la divinité de Jésus est inséparable de l'attestation de la Résurrection. La foi s'appuie en premier lieu sur le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus. Le signe de la naissance virginale souligne que Jésus n'a pas été adopté comme Fils par le Père, mais qu'il est déjà le Fils quand il vient parmi nous.
152 Dans la conception virginale le rôle de l'Esprit n'est pas procréateur, mais créateur. De même que l'Esprit planait sur les eaux à l'aube de la Création (cf. Gn 1,2), de même il intervient en Marie à l'aurore du salut. Nous ne devons donc pas essayer de nous représenter, plus ou moins scientifiquement, la conception virginale, mais y croire comme nous croyons à l'action absolument transcendante de Dieu dans la Création.
Périodiquement, certains essaient de sauvegarder le sens de la conception virginale en déniant à celle-ci toute réalité. Une telle interprétation contredit manifestement l'intention des récits évangéliques, qui évitent soigneusement tout ce qui ressemblerait aux histoires mythologiques païennes, où un dieu s'unit à une femme pour engendrer un "héros" (ou demi-dieu). La foi de l'Église primitive a d'ailleurs inscrit la conception virginale dans les toutes premières expressions de son Symbole de foi. Il y va du réalisme de notre salut, qui passe par le réalisme de l'Incarnation comme par celui de la Résurrection. La conception virginale ne serait qu'un discours sans contenu si elle ne renvoyait pas à un événement réel. L'incarnation du Verbe de Dieu ne peut pas se réaliser en faisant abstraction de son corps.
Noël et les "mystères" de la vie cachée du Sauveur
153 Les évangiles de l'enfance ne se contentent pas de mettre en valeur l'origine divine et humaine de Jésus, en parlant de sa conception dans le sein de la Vierge Marie. Saint Luc raconte sa naissance, au cours d'un voyage occasionné par le recensement qu'avait ordonné l'empereur César Auguste et qui avait amené Marie et Joseph à se rendre de Nazareth à Bethléem. Cette naissance a lieu dans l'obscurité d'une étable. Mais l'événement est chanté par les anges, annoncé par eux à quelques bergers, contemplé par Marie.
C'est ensuite l'enfance de Jésus qui est évoquée. Elle est semblable à celle de tout enfant juif de cette époque. Jésus, le huitième jour après sa naissance, est circoncis et reçoit son nom. Il est présenté au Temple. A douze ans, il accompagne ses parents à Jérusalem.
154 Mais cette enfance se déroule aussi sous le signe de l'accomplissement des Écritures. Ainsi, chez Saint Matthieu, la présence de ces énigmatiques visiteurs que sont les Mages suggère que cet enfant est, dès sa venue au monde la lumière qui se lève à l'Orient et vers laquelle montent les nations.
Jésus, dans le récit des Mages (cf. [Mt 2,1-12), est présenté comme le véritable roi des nations, celui auquel les païens viennent rendre hommage, comme cela avait été entrevu par l'Écriture (cf Ps 71). La fête de l'Épiphanie est, par excellence, une fête missionnaire, qui rappelle que le salut est destiné à tous.
Saint Luc, lui, nous présente quelques épisodes dans lesquels se laisse entrevoir, à la lumière des prophéties, la véritable identité de l'enfant. Syméon voit en lui le salut "préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations" (Lc 2,31-32). Surtout, à Jérusalem, dans le Temple, Jésus, âgé de douze ans, déclare à ses parents qu'il lui faut être "chez son Père" (cf. Lc 2,49).
A Nazareth, pourtant, où continue la vie cachée, Jésus n'est guère connu que de sa parenté et de ses voisins.
155 Les "mystères" de la vie cachée du Sauveur n'ont cessé d'être médités dans la piété chrétienne. Ils donnent un contenu concret au thème de l'Emmanuel, c'est-à-dire de "Dieu-avec-nous". Ils soutiennent jour après jour la vie de foi et de prière.
Ce nom de "mystère" est attribué aux scènes évangéliques de la vie de Jésus, dans lesquelles se livrent, sous d'humbles détails, d'inépuisables profondeurs. Ces "mystères" ont été longtemps représentés devant le porche des églises et des cathédrales, pour l'instruction et l'édification du peuple chrétien. Ils constituent aussi, avec la vie des Saints, les principaux motifs de la sculpture et des vitraux des églises.
Dans la vie de foi et de piété de l'Église, le mystère de Noël de l'Épiphanie constitue, à l'intérieur du cycle de l'année liturgique, comme le commencement de l'oeuvre de notre salut, qui a son point culminant à Pâques et à la Pentecôte. La célébration de ce mystère d'incarnation charge en quelque sorte la célébration de la que de tout le poids d'humanité présent dans Celui qui traverse victorieusement la mort.
Les évangiles de l'enfance sont chargés d'un important contenu théologique. Ils ne sont pas à lire comme on lirait un reportage de faits divers. Mais le contraste est grand entre leur sobriété et le caractère "merveilleux", "fantastique", de certains évangiles "apocryphes", que l'Église n'a jamais voulu introduire dans le Canon des Écritures.
La vie publique de Jésus
156 Les faits et gestes de Jésus s'offrent à la vérification des historiens. Personne aujourd'hui ne peut prétendre sérieusement au nom de l'histoire que Jésus n'a pas existé. Les recherches les plus récentes montrent la valeur des données évangéliques sur le cadre historique et géographique de la vie, du ministère et de la mort de Jésus. Si l'histoire ne peut pas (ce n'est pas son rôle) rejoindre tout ce que la foi nous apprend de Jésus, elle ne contredit en rien cette foi. Les évangiles sont avant tout des témoignages de foi. Mais, s'ils ne sont pas des biographies au sens moderne du mot, ils annoncent une Bonne Nouvelle sous la forme d'un récit historique. Ils annoncent en racontant et racontent en annonçant. La prédication primitive de l'Église, dont les Evangiles portent la marque, est une voie d'approche solide et fiable pour atteindre ce que Jésus a effectivement vécu parmi les hommes. Les évangiles nous transmettent fidèlement cette vie d'homme en laquelle Jésus s'est fait connaître pour celui qu'il était : le Fils de Dieu, Dieu lui-même, Un avec le Père.
"N'est-il pas le fils du charpentier ?"
157 Au milieu de son peuple Jésus a vécu comme un homme, soumis à toutes les lois de la condition humaine. Ses disciples peuvent le constater quotidiennement : il dort, il a faim et soif, il se fatigue, il est joyeux ou triste, il est capable d'amitié et d'affection.
Il est pleinement homme et assume totalement et librement sa condition humaine. Il vit en un temps et un lieu don nés, dans la Palestine du premier siècle de notre ère. Il parle la langue, partage les coutumes, la culture et la tradition religieuse de son peuple.
"Jésus était juif et l'est toujours resté ; son ministère a été volontairement limité aux brebis perdues de la maison d'Israël ([Mt 15,24). Jésus était pleinement un homme de son temps et de son milieu juif palestinien du premier siècle, dont il a partagé les angoisses et les espérances" (notes de la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme, juin 1985, 111,12).
158 Son amour du Père et sa soif du salut des hommes, le témoignage à rendre à la Vérité tout entière sur Dieu et sur l'homme sont le sens de sa vie (cf. Jn 18,37). Enfin, sa mort, qu'il affronte en homme qui accomplit sa destinée personnelle, donne un ultime témoignage de sa condition humaine : rien de feint dans l'angoisse de l'agonie, rien de fictif dans les souffrances. Il est vraiment homme, broyé par la souffrance et la mort (cf. Is 53). La lettre aux Hébreux pourra dire : Il "n'est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l'épreuve comme nous, et il n'a pas péché" (He 4,15).
Quand on dit que Jésus a vécu comme un homme, cela ne signifie -pas qu'il était simplement un homme parmi d'autres. Son comportement, ses relations, le rayonnement de sa personnalité manifestaient qu'il était homme d'une manière unique. Alors même que les témoins ne pouvaient encore saisir le mystère personnel de Jésus, la rencontre avec lui suscitait l'interrogation : "N'est-il pas le fils du charpentier ?" (Mt 13,55).
Le nom d'homme a été donné à Jésus dans les évangiles (cf. Mc 14,71 Mc 15,39 etc.). Pilate le présentera à la foule en disant simplement : "Voici l'homme" Jn 19,5) et Saint Jean y verra l'homme par excellence, celui qui représente et récapitule toute l'humanité.
Le baptême de Jésus
159 Les évangiles font commencer la vie publique de Jésus au moment où la prédication de Jean Baptiste annonce la prédication de celui dont il est le précurseur. "L'an quinze du règne de l'empereur Tibre, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Erode, prince de Galilée, (...) la Parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie. Il parcourut toute la région du Jourdain. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés" ([Lc 3,1-3). Au terme de la lignée des prophètes, Jean Baptiste prépare la venue de Jésus en ouvrant les coeurs.
Lors du baptême demandé à Jean par Jésus, est révélée la mission messianique que le Père donne à son Fils. La scène du baptême de Jésus rappelle la vision inaugurale qui, dans l'Ancien Testament, constituait l'envoi en mission du prophète. Comme dans les manifestations divines de l'Ancien Testament, Dieu parle, authentifiant la mission de son Fils, attestant l'autorité de sa Parole, dévoilant son identité. Ce que Jésus était depuis sa conception est maintenant révélé au monde. Dans cette parole de révélation, le mystère trinitaire de Dieu, Père, Fils et Esprit est présent. Dans cet épisode, c'est la totalité de l'Evangile qui retentit. Les disciples ne cessent ensuite d'en découvrir la vérité profonde.
160 Jésus est venu "accomplir parfaitement ce qui est juste" (Mt 3,15). En recevant un baptême qui était un geste de pénitence, lui qui était sans péché s'est rangé aux côtés des pécheurs dans un acte prophétique qui indique déjà tout le sens de sa mission : appeler et sauver les pécheurs. L'Église, par la suite, a compris que Jésus était venu sanctifier le rite du baptême et lui donner, grâce a son baptême de sang (cf. Mc 10,38 Lc 12,50), c'est-à-dire sa passion et sa mort, et grâce à sa résurrection, sa valeur de salut pour l'humanité. La présence de l'Esprit Saint au baptême de Jésus doit être soulignée. Tout le ministère de Jésus se trouve, en effet, placé sous le signe de cette présence. Jésus lui-même, à la synagogue de Nazareth, se référera à l'Esprit qui s'est manifesté à son baptême quand il s'appliquera la prophétie d'Isaïe : "L'Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres" (Lc 4,18). L'Évangile selon Saint Jean rapporte de son côté les paroles de Jean Baptiste : "J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer en lui. je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit Saint" (Jn 1,32-33).
Les tentations de Jésus au désert
161 Après son baptême, Jésus est conduit au désert par l'Esprit (cf. [Lc 4,1). Il y connaîtra la tentation. Cette tentation a directement rapport à la mission qu'il a reçue et qui a été révélée au bord du Jourdain. Selon Matthieu et Luc, Jésus passe dans le désert quarante jours, qui symbolisent les quarante années que le peuple d'Israël a passées dans le désert du Sinaï.
La triple tentation de Jésus rappelle les tentations du peuple de Dieu pendant l'Exode et à l'entrée de la Terre promise. Récapitulant en lui l'histoire de son peuple, Jésus fait siennes les tentations qu'Israël a connues et qui sont fondamentalement celles de tout homme. Obéissant à la volonté du Père et s'appuyant sur l'Écriture, Jésus résiste sans faiblesse.
162 La tentation de Jésus est par excellence celle dont parle la Genèse : être "comme des dieux" (Gn 3,5) ; tentation de l'orgueil radical qui se fait jalousie de Dieu, désir de tout rapporter à soi, de ne pas dépendre de Dieu. Jésus, lui, étant Dieu, "n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu" (Ph 2,6). Ces rapprochements sont significatifs : Jésus vient guérir en nous la faiblesse qui succombe à la tentation, et l'orgueil, lèpre de notre liberté.
Le récit évangélique présente comme en condensé les choix que Jésus a dû faire pendant son ministère entre le chemin d'amour, de service, de pardon voulu par le Père et celui du pouvoir et du prestige. Ainsi Jésus résistera aux sollicitations des foules qui veulent le faire roi (cf. Jn 6,15) et repoussera l'apôtre Pierre qui veut écarter de lui les souffrances de la passion (cf. Mt 16,22-23).
Ces choix conduisent Jésus à la passion où il sera de nouveau affronté à la "domination des ténèbres" (Lc 22,53) et nous fera entrer dans sa victoire sur le mal.
163 Ces scènes de la tentation de Jésus peuvent nous étonner. Nous avons l'expérience que la tentation s'infiltre en nous par le biais d'une certaine complicité. Nous savons que nos meilleures actions peuvent être grevées d'un retour ambigu sur nous-mêmes. Qu'en a-t-il été pour Jésus ? Il échappe au péché originel dont la séquelle en nous est le désordre intérieur ou le dérèglement du désir. Dans la perfection humaine de sa volonté libre, le Verbe fait chair ne peut pas pécher.
Jésus est, en effet, vraiment Dieu et vraiment homme. En lui, c'est le Fils de Dieu qui est homme. Puisque les actes de Jésus sont les actes humains du Verbe incarné, ils ne peuvent être marqués par le péché.
Jésus a vécu avec les hommes sans se laisser gagner par aucune complicité avec le péché qui ne cesse de proliférer parmi eux.
"Qui d'entre vous peut m'accuser de péché ?" demande Jésus (Jn 8,46). "Fils bien-aimé" du Père (cf. Mt 3,17), il accomplit parfaitement les deux grands commandements dans leur solidarité : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. (...) Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Mt 22,37-39 cf. Mc 12,30-31).
L'annonce du règne de Dieu
164 Quand Jésus entre publiquement en scène, en Galilée, il dit : "Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle" ([Mc 1,15).
Le même mot grec peut, en français, se traduire par Royaume. Règne évoque quelque chose de plus actif, souligne davantage l'exercice continué du pouvoir divin. C'est ce terme qui convient, par exemple, à la traduction du Notre Père : "Que ton Règne vienne !" Royaume évoque plutôt la situation effectivement créée par la venue du règne de Dieu, le régime ainsi institué. C'est le contexte qui recommande de choisir tantôt l'un, tantôt l'autre mot, ainsi que nous l'avons fait.
La réalisation du règne de Dieu
165 Cette prédication de Jésus est une invitation adressée à tous ceux qui l'écoutent. Le règne de Dieu annoncé par les prophètes (cf. par exemple [Is 52,7 So 3,15 etc.) se présente comme l'instauration "d'un monde nouveau", parfaitement réconcilié, qui serait pénétré de l'amour et de la présence de Dieu, et où les hommes vivraient en frères. Ce monde nouveau se trouve d'abord donné en germe. Ce don est une réalité effective et de portée définitive, même si sa manifestation plénière est encore attendue. Le règne de Dieu est proche, parce que déjà mystérieusement présent du fait que Jésus est là, qu'il le proclame et le fait advenir.
L'appel à accueillir le règne de Dieu s'adresse à tous. Il se manifeste de manière exemplaire aux personnes que Jésus invite à entrer dans le groupe de ceux qui le suivent : "Il les appela. Aussitôt, laissant leur barque et leur père, ils le suivirent" (Mt 4,22). Tel est, pour les disciples, le choc de la rencontre qui suscite en eux une liberté et une vie nouvelles.
Le discours sur la montagne
166 Le "discours sur la montagne", dans l'évangile selon Saint Matthieu, commence par les "béatitudes" (cf. [Mt 5,1-12) que Saint Luc rapporte en un autre contexte (cf. Lc 6,20-26) et de manière un peu différente. A travers ces formules de type sémitique exprimant un bonheur qui vient de Dieu, Jésus a proclamé le sens de sa venue. Avec lui vient le règne de Dieu, ami et défenseur des pauvres. Les béatitudes nous ont été transmises par les évangélistes comme l'expression de la compassion de Dieu envers les disciples de Jésus qui connaissent l'épreuve ; aussi comme un appel à accueillir le règne de Dieu dans la liberté du coeur, comme une invitation à dépasser les égoïsmes avides et à nous ouvrir à une juste hiérarchie des valeurs.
La suite du discours sur la montagne (cf. Mt 5,13-7,29) exprime l'essentiel de ce que doit être une vie déterminée par la venue du règne de Dieu. Les grandes prescriptions de la loi ancienne sont portées à un degré nouveau d'exigence, qui entend supprimer toute distance entre l'attitude du coeur et les comportements pratiques, et rendre à l'homme son unité. Les grandes hères de l'existence humaine sont concernées : vie sociale, économique et politique ; vie affective, conjugale et familiale ; vie religieuse. En tous ces domaines, Jésus propose un ordre de justice et 'de charité. Telle est bien, telle devrait être la vérité de l'homme, pour le bonheur de chacun dans un monde réconcilié.
Comment faire découvrir aux hommes cette vérité qui tendrait sens à leur vie ?
D'abord par la prière, expression de la foi. Car la relation à Dieu habite ces grandes sphères de l'existence humaine selon la présentation qu'en fait Jésus. C'est pourquoi Matthieu inscrit dans ce discours l'enseignement du Notre Père, prière filiale qui reconnaît que le Règne ne peut être qu'un don de Dieu.
167 Tout cela, pourtant, pourrait paraître utopie, rêve irréalisable. De fait, ce sont les pécheurs que Jésus appelle au Royaume, en sa phase terrestre : "Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades" (Mt 9,12). Mais le discours sur la montagne est déjà vécu, ici et maintenant, par Jésus lui-même. Car l'homme des béatitudes, c'est lui, "doux et humble de coeur" (Mt 11,29), pauvre par excellence, zélé pour accomplir toute justice, miséricordieux avec les pécheurs, persécuté enfin pour la justice jusqu'à la mort. Le règne de Dieu est déjà là, parce que Jésus vit ainsi.
Il est dès lors important de prêter attention à la manière dont Jésus a vécu, à ce qu'il a fait pendant son ministère. Il a pu heurter ses contemporains, mais cela était inévitable, dans la mesure où les exigences du règne de Dieu sont incompatibles avec l'esprit d'un monde pécheur.
Pour témoigner du Royaume, Jésus a constitué un groupe de disciples, venus d'horizons très divers, et qu'il a ouvert à des femmes. Parce qu'il est venu sauver ce qui était perdu, il est entré en relation avec des publicains, il est allé manger chez Zachée, publicain lui-même, il a pardonné à la femme adultère et au malfaiteur sur la croix.
Les paraboles
168 Les paraboles constituent l'autre volet de l'enseignement de Jésus, qui choisit cette pédagogie parce qu'elle respecte la liberté de l'auditeur, tout en faisant appel à ce qu'il y a de plus profond en l'homme (cf. [Mt 13,10-17 Mc 4,10-12 Lc 8,9-10).
Ne pas entendre la parabole, c'est ne pas vouloir la lumière ; la comprendre, c'est déjà se convertir au monde nouveau du règne de Dieu. Entrer à fond dans le jeu de la parabole, c'est accepter sur son existence la lumière miséricordieuse de la vérité, c'est s'engager avec Jésus à faire la vérité en soi.
Mais les paraboles annoncent aussi la vérité de l'événement de Jésus. Elles disent : attention ! Voici ce qui est en train de se passer ! Voici l'initiative inouïe de Dieu pour le salut des hommes ! C'est le moment où tout va se jouer ! Le semeur de la parabole, c'est Jésus (cf. Mt 13,38) ; il a vis-à-vis des pécheurs l'attitude même de son Père, évoquée dans la parabole du fils perdu et retrouvé (cf. Lc 15,11-32). La parabole des vignerons homicides laisse transparaître le drame qui est en train de se nouer entre Jésus et son peuple (cf. Mt 21,33-46). Non seulement Jésus raconte des paraboles, mais toute son existence est comme une grande parabole du règne de Dieu présent en lui.
Les signes du Royaume : les miracles
169 Du règne de Dieu dont il annonce la venue Jésus multiplie les signes, qui authentifient et illustrent sa parole, tandis que celle-ci en développe le sens.
Les récits de miracles constituent une part importante des évangiles. Sans eux les évangiles ne seraient plus ce qu'ils sont, car sans eux on ne connaîtrait plus l'oeuvre de Jésus et donc, non plus, dans toute sa réalité, Jésus lui-même.
Les miracles sont des oeuvres étonnantes, accomplies par Jésus, attestant son pouvoir divin et, indissociablement, le sens de son oeuvre.
Devant ces miracles, les foules, racontent les évangiles, s'étonnent et s'émerveillent (cf. [Mt 8,27 Mt 9,33 etc.) ; elles sont saisies d'effroi, comme devant la manifestation de ce qui dépasse l'homme (cf. Mt 9,8 Lc 5,9 etc.).
170 Cependant, les miracles accomplis par Jésus ne sont pas destinés seulement à étonner, mais aussi et d'abord à instruire. Ils sont inséparables de sa parole. Jésus sait qu'il n'est pas le seul à accomplir de l'extraordinaire. Il existe de faux "signes" et de faux "prodige", comme il y a, et comme il y aura toujours, de "faux prophètes" (cf. Mc 13,22). Aussi Jésus préfère que certains de ses miracles ne soient pas divulgués, dans la crainte de les voir recevoir une fausse interprétation (cf. Mc 1,34 Mc 1,44 Mc 5,43 etc.).
Les miracles de Jésus sont vraiment compris comme des signes (cf. Jn 2,11 Jn 3,2 Jn 6,29-30) de sa divinité, si l'on perçoit le lien et la cohérence entre les actes étonnants qu'ils constituent et l'ensemble de la vie et de l'enseignement de celui qui les accomplit.
Ainsi Pascal peut-il écrire que "les miracles discernent la doctrine, et la doctrine discerne les miracles".
C'est à cette cohérence que Jésus renvoie quand il ramène tous les signes qu'il a pu donner au seul signe décisif : celui de Jonas, c'est-à-dire celui de sa propre personne dans sa résurrection (cf. Mt 12,38-42).
En accomplissant ses différents miracles, Jésus se révèle comme le Serviteur annoncé par les prophètes. Exorcismes et guérisons sont réalisés pour que s'accomplisse "la parole prononcée par le prophète Isaïe : Il a pris nos souffrances, il a porté nos maladies" (Mt 8,17).
Les récits évangéliques de miracles sont ainsi radicalement différents de ceux que l'on trouve dans les évangiles apocryphes, où le merveilleux a libre cours, détaché du message et de l'ensemble du sens que Jésus a donné à sa vie parmi les hommes. Les évangiles répondent à tout autre chose qu'au pur "merveilleux", en quête duquel beaucoup continuent de se mettre aujourd'hui, au sein même d'une civilisation hyperrationalisée.
Le salut des corps
171 Aux disciples de Jean Baptiste, venus lui demander s'il était bien "Celui qui doit venir", Jésus répond en évoquant les signes messianiques annoncés par les prophètes (cf. [Is 35,5-6) et qu'il réalise lui-même : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent..." Mais il lie immédiatement cette énumération à son message : "... et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres" (Mt 11,2-6).
Cependant, si les gestes sont indissociables du message, celui-ci, inversement, trouve tout son poids dans les gestes qui l'accompagnent et qui en dévoilent le réalisme et l'ampleur. A cet égard, les guérisons, le salut des corps, font partie intégrante de l'Évangile. Dans les évangiles, la maladie est souvent le signe mystérieux du péché, la guérison corporelle est le signe du pardon. Mais cela ne supprime pas l'importance donnée au salut des corps. Les guérisons indiquent que le salut intéresse tout l'homme.
172 Le salut des corps apporté par Jésus est signifié jusque dans la mort. Les trois résurrections rapportées par l'Évangile (de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïm et de Lazare) sont un retour à la vie terrestre ; elles nous annoncent que le salut de l'homme consiste en sa totale et définitive résurrection, qui le fera vivre, au-delà de la vie terrestre, avec le Christ ressuscité.
Par son attention portée aux corps, Jésus ne se manifeste pas seulement comme un prophète porteur d'un message pour les seuls esprits. Sa personne, et notamment son corps, ne fait qu'un avec son message. Le salut qu'il apporte se réalise dans son corps, et ce salut rejoint le corps malade des hommes.
Jésus, maître de la Création
173 D'autres récits de miracles, moins nombreux que les récits de guérisons, montrent Jésus agissant sur la nature environnante. Il marche sur les eaux pour rejoindre et rassurer les siens en proie aux dangers d'une mer déchaînée (cf [Mc 6,45-52). Il apaise la tempête qui menace la vie des disciples terrorisés. "Qui est-il donc, s'exclament-ils, pour que même le vent et la mer lui obéissent ?" (Mc 4,41).
En ces miracles, Jésus se manifeste comme le maître de la Création, et anticipe la réconciliation définitive de l'homme avec le cosmos. C'est, en effet, au bénéfice de l'homme que Jésus accomplit de tels signes, montrant que le Père sait ce dont l'homme a besoin (cf. Mt 6,32). Ainsi la multiplication des pains est-elle un don extraordinaire, qui révèle la bonté inépuisable de Dieu quand il répand ses bienfaits sur son peuple. Ainsi le miracle de la tempête apaisée réveille-t-il, alors même qu'ils se croient abandonnés, la foi des disciples.
Les exorcismes
174 Les désordres du monde, de la nature et de l'humanité, sont étroitement liés au péché. Non pas qu'il faille établir à chaque fois un rapport direct entre le péché et les différentes formes de malheur. Jésus lui-même s'y oppose dans la scène de la guérison de aveugle-né (cf. [Jn 9,2-3). Il serait néanmoins erroné de faire du mal et de la souffrance quelque chose de simplement "naturel". Le monde et les hommes sont aussi sous l'emprise d'esprits mauvais qui s'enchaînent, brouillent leurs relations, les déchirent intérieurement et jusque dans leur corps.
Un des signes de la venue du règne de Dieu est la libération, opérée par Jésus, de ces esprits dévastateurs. "Si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, déclare-t-il, c'est que le règne de Dieu est survenu pour vous" (Lc 11,20).
Qu'il s'agisse du démoniaque de la synagogue de Capharnaüm (cf. Mc 1,23-27), du possédé de Gérasa (cf. Mc 5,1-20), de la fille de la Syro-Phénicienne (cf. Mc 7,25-30), de l'enfant épileptique (cf. Mc 9,14-29), ou du démoniaque muet (cf. Mt 12,22) et toujours le rétablissement de l'homme dans son intégrité, dans sa liberté et dans sa dignité, exprime la venue du règne de Dieu.
La multiplication des pains
175 Jésus vient s'asseoir à la table des hommes (cf. [Mc 1,31 Jn 2,2). Le partage des repas avec les pécheurs, en particulier, est un signe de la venue du Règne (cf. Mt 9,10). En agissant ainsi, Jésus fait lui-même ce qu'il enseigne : il vit la béatitude des miséricordieux.
Le partage du pain entre Jésus et les pécheurs prend une dimension nouvelle quand il les invite à sa propre table. Les multiplications des pains constituent un des sommets de la prédication de Jésus en Galilée, si l'on est attentif à la place qu'elles tiennent chez les quatre évangélistes et à leur lien avec l'annonce de la Parole.
Dans l'évangile selon Saint Jean, la multiplication des pains est immédiatement suivie du discours de Jésus sur le Pain de Vie : Jésus y souligne que sa Parole est "esprit et vie" (Jn 6,63) et que sa chair "est la vraie nourriture" (Jn 6,55) des hommes. Parole de Dieu, Jésus fait de son corps, dans l'eucharistie, le Pain de Vie de l'humanité.
Les signes du Royaume : l'accomplissement des prophéties
176 A côté des miracles, l'accomplissement des prophéties représente un des grands signes de la venue du règne de Dieu.
Non pas que Jésus se soit contenté de réaliser servilement un programme clairement tracé d'avance par la voix ou la plume des prophètes de l'Ancien Testament. Personne n'est plus libre que lui. Aucune action n'est porteuse d'une nouveauté égale à la sienne. Sans doute, les évangiles, et Jésus le premier, peuvent relever un certain nombre de paroles prononcées par les prophètes qui trouvent en lui, ou dans tel ou tel de ses gestes, leur accomplissement (cf. [Mt 8,17 Mt 12,17-18 etc.). Mais c'est surtout la totalité de l'Ancien Testament qui l'annonce et qui trouve dans sa personne, dans sa parole, dans son action, et tout particulièrement dans sa passion et sa résurrection, son parfait accomplissement. Telle est la leçon que, ressuscité, Jésus donne lui-même aux pèlerins d'Emmaüs : "Vous n'avez donc pas compris ! Comme votre coeur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ?" Il se fait lui-même, comme il est en réalité dans tout son être, l'interprète de ces Écritures qu'il est venu accomplir : "Et, en partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l'Écriture, ce qui le concernait" (Lc 24,25-27).
177 En accomplissant les prophéties, Jésus réalise en perfection la volonté du Père. Mais, ce faisant, il réalise aussi parfaitement sa propre volonté, car le Père et lui ne font qu'un (cf Jn 10,30). La réalisation de la volonté du Père est sa "nourriture" (cf Jn 4,34), le principe de sa vie, et donc aussi celui de sa liberté, souveraine.
Jésus fait si parfaitement un avec le Père et son dessein de salut qu'il peut lui-même annoncer prophétiquement l'accomplissement de ce dessein. La nécessité, manifestée dans les nombreux "il faut" ou "il fallait" des évangiles (cf. Lc 2,49 Lc 9,22 Jn 9,4 etc.) va alors, paradoxalement, de pair avec la plus personnelle des décisions. "Ma vie, déclare Jésus, (...) j'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j'ai reçu de mon Père" (Jn 10,17-18).
L'accomplissement fidèle des Écritures prophétiques est de fait, un accomplissement éminemment créateur. En accomplissant les prophéties, Jésus leur donne proprement leur sens. Et c'est toujours en lui qu'on devra le retrouver.
A côté des miracles, en lien avec eux, et dans les mêmes perspectives, l'accomplissement des prophéties par et en Jésus est ainsi l'un des plus puissants motifs de crédibilité de la foi chrétienne (concile Vatican I, cf. DS 3009 FC 91).
---
Une autorité inouïe au nom même de Dieu
178 La parole de Jésus frappe d'emblée par son autorité (cf [Mc 1,22). Cette autorité apparaît dans la certitude que Jésus manifeste d'être le porteur définitif du salut. Elle apparaît dans la puissance qu'il a d'ouvrir les coeurs, d'éclairer les intelligences, de pardonner les péchés, de guérir les corps, de chasser les démons, de maîtriser les éléments (cf. Mc 4,39-41). Elle se manifeste aussi par la manière dont Jésus s'engage dans ce qu'il dit. C'est d'ailleurs cela qui suscite les adhésions, mais aussi les refus.
Cette autorité de la parole de Jésus s'appuie sur une affirmation inouïe, celle d'une relation unique avec Dieu, qu'il appelle son Père. Il parle et agit au propre nom de celui-ci, "avec la puissance de l'Esprit" (Lc 4,14). Cette autorité manifeste, pour celui qui reconnaît la voix de Jésus qu'en lui c'est véritablement Dieu qui parle.
L'interprétation souveraine de la Loi
179 Jésus a vécu selon la Loi de Moïse mais il se permet de la reprendre, non pour l'abroger mais pour l'accomplir (cf. [Mt 5,17).
Dans le discours sur la montagne, il propose une exigence supérieure à celle de la Loi sur quelques points importants (cf. Mt 5-7). A la question posée sur la possibilité de répudier une épouse, Jésus, agissant comme interprète de la Loi, répondra : "C'est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n'en était pas ainsi" (Mt 19,8). Jésus change les traditions des hommes au nom du dessein divin qui était inscrit dans la Création originelle. En même temps, il prend de la distance par rapport à des pratiques extérieures et des jugements qui, non seulement, sont un joug que personne n'a pu porter (cf. Ac 15,10), mais risquent d'écraser les plus petits et les plus faibles. Dans la controverse sur le pur et l'impur, il rétablit le vrai sens des pratiques (cf. Mt 15,10-20). Dans l'épisode des vendeurs chassés du Temple (cf. Mc 11,15-19), Jésus marque son autorité en rappelant l'importance et le sens du Temple : "L'Écriture ne dit-elle pas : Ma maison s'appellera maison de prière pour toutes les nations ?" (Mc 11,17).
Le pardon des péchés
180 "Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ?" ([Mc 2,7). Or, à deux occasions au moins, Jésus déclare ce pardon de la manière la plus formelle : au paralytique de Capharnaüm (cf. Mt 9,1-8) et à la pécheresse venue baigner ses pieds de larmes chez Simon le pharisien (cf. Lc 7,36-50). Dans ces deux épisodes, l'audace de la parole de pardon prononcée par Jésus fait sursauter les auditeurs. Jésus, quand il pardonne au paralytique, ne se justifie pas en invoquant l'autorité de Dieu. Il parle de lui-même et confirme son pouvoir de pardonner par celui qu'il a de guérir.
L'appel à tout quitter pour le suivre
181 Appelés par Jésus, les pêcheurs du lac quittent leur barque et leur père pour se consacrer au Royaume à la suite du Maître. "Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi" ([Mt 10,37). La relation à Jésus est première, avant les affections les plus légitimes de la famille. Il demande que l'on perde sa vie à cause de lui (cf. Mt 10,39). Il proclame que la décision de fond que l'on prend à son égard a valeur définitive et ultime. Se décider pour ou contre lui, c'est se décider pour ou contre Dieu. Les disciples sont ainsi invités à faire "à cause de lui" ce qu'il n'est légitime de faire qu'à cause de Dieu.
Jésus Messie
182 Ce Jésus, dont le comportement et la Parole sont uniques, qui est-il en définitive ? Israël attendait le Messie, ne serait-ce pas lui ?
Au début de son ministère, à la synagogue de Nazareth, Jésus s'applique à lui-même un passage d'Isaïe (cf. [Lc 4,18-21) où il affirme être le Prophète annoncé. A l'adresse de Jean Baptiste, Jésus souligne la correspondance entre les promesses messianiques et ce,qui se passe depuis qu'il a commencé à annoncer le Royaume, revendiquant ainsi la qualité de Messie (cf. Mt 11,3-5) ; mais il est Messie serviteur, celui qui deviendra le Serviteur souffrant.
C'est lui le Messie de Dieu, objet des espérances d'Israël et dont toute l'histoire Sainte a annoncé et préparé la venue : "Je ferai avec vous une Alliance éternelle, qui confirmera ma bienveillance envers David" (Is 55,3 cf. Lc 1,31).
183 Mais Jésus évite tout ce qui pourrait créer une confusion avec un messianisme temporel. Il tient à se retrouver du côté des pauvres et des exclus ; il est venu pour les pécheurs (cf. Lc 5,32). Il se méfie de l'enthousiasme ambigu des foules et demande à ses proches le secret sur sa véritable identité (cf. Mc 9,9-10).
Jésus pose la question de son identité à ses disciples quand Il les interroge sur la mission qu'ils ont effectuée en son nom : "Et Vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?" (Mt 16,15). Pour Pierre, comme pour l'Église et pour chaque chrétien, la réponse "Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16,16), réponse qui est une révélation venue du Père des cieux, est indissociable de la mission que Dieu veut leur confier. L'Évangile présente d'autres confessions de foi (cf. Mc 15,39 Jn 4,42 Jn 6,68-69). L'expression "Fils de Dieu" ne déploiera tout son sens au regard des disciples qu'à travers l'épreuve de la passion et sous la lumière de Pâques et de Pentecôte.
Une relation unique avec Dieu son Père
184 Mais, dès le temps de sa vie terrestre, Jésus, quant à sa relation à Dieu, se présente bien comme le Fils. Il l'appelle "Père" et entretient avec lui une relation d'intimité unique : "Le Père et Moi, nous sommes un" ([Jn 10,30). Cette relation privilégiée, Jésus l'exerce toute sa vie dans la prière, qui constitue la respiration de son existence et dans laquelle intervient l'Esprit, comme le souligne Saint Luc. "Jésus exulta de joie sous l'action de l'Esprit Saint, et il dit : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange (...) Tout m'a été confié par mon Père ; personne ne connaît qui est le Fils sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler" (Lc 10,21-22). Au cours de l'agonie, Jésus emploie de manière bouleversante une appellation filiale, "Abba", pour s'adresser à Dieu (Mc 14,36). Le nom de "Fils" est l'expression la plus juste de la vérité profonde de Jésus.
La gloire entrevue : Jésus transfiguré
185 "A partir de ce moment", où Pierre avait reconnu en Jésus "le Messie, le Fils du Dieu vivant", celui-ci "commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup (...), être tué et le troisième jour ressusciter" ([Mt 16,21). Cette annonce fut refusée par Pierre, qui montrait ainsi qu'il avait encore beaucoup à découvrir de la révélation qu'il avait reçue du Père. C'est alors que les évangiles situent l'épisode de la transfiguration de Jésus sur la montagne, devant trois témoins, Pierre, Jacques et Jean (cf. Mt 17,1-9 Mc 9,2-10 Lc 9,28-36). A côté de Jésus, environné de lumière, apparaissent ces deux témoins de l'Alliance que sont Moïse et Élie.
La seconde lettre de Saint Pierre gardera l'écho émerveillé de cet événement : "Pour vous faire connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus Christ, nous n'avons pas eu recours aux inventions des récits mythologiques, mais nous l'avons contemplé lui-même dans sa grandeur. Car il a reçu du Père l'honneur et la gloire quand est venue sur lui., de la gloire rayonnante de Dieu, une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. En lui j'ai mis tout mon amour" (2P 1,16-17).
Jésus a donc manifesté, pendant quelques instants, sa gloire de Fils, et a confirmé la confession de foi de Pierre. Mais la Transfiguration prélude aussi à "l'exode" que sera la passion de Jésus à Jérusalem (cf. Lc 9,30-31), et prépare les disciples à mieux traverser cette épreuve.
La Transfiguration, enfin, anticipe en quelque sorte la venue du Christ en gloire, "qui transformera nos pauvres corps à l'image de son corps glorieux" (Ph 3,21).
Le mystère de la Transfiguration occupe une place importante dans la tradition des Églises d'Orient, dont la piété s'est toujours nourrie avec prédilection de la figure du Christ rayonnant la lumière de sa divinité.
La rencontre de la contradiction
186 Dès le début de son ministère Jésus rencontre la contradiction de la part de certains juifs, "scribes et pharisiens", "chefs des prêtres", "anciens",... ceux qui ne peuvent admettre la nouveauté de son message, si fortement marqué par la miséricorde de Dieu. Tout au long de sa prédication, ils se manifestent de plus en plus comme ses adversaires déclarés. Progressivement, parmi ses auditeurs, le clivage se durcit entre ceux qui croient et ceux qui refusent de croire. La condamnation à mort sera l'aboutissement de ce refus.
L'évangile selon Saint Jean présente même toute la prédication de Jésus comme un long procès qui aboutit à sa mort. La.dernière montée à Jérusalem s'accomplit dans un climat tel qu'il devient manifeste que Jésus marche vers la mort habituellement réservée aux prophètes. Mais il ne dévie pas de sa mission. Aussi le "juste" va-t-il tomber aux mains des pécheurs et sceller de son sang l'annonce du Royaume à laquelle il a consacré sa vie. Il révélera ainsi de manière définitive qui il est véritablement et quel salut il est venu apporter aux hommes.
Le mystère pascal de Jésus
187 Dans les évangiles, les récits de la passion et de la résurrection de Jésus tiennent une place considérable. La foi de l'Eglise a toujours vu et célébré dans l'événement pascal, avec sa double face de souffrance et de gloire, le sommet de la Révélation, et la confirmation de tout ce qui avait été déjà perçu par les disciples quant à l'identité divine de Jésus. Cette Pâque, qui trouve son accomplissement dans le don de l'Esprit de Pentecôte, est l'oeuvre de l'amour du Père et de l'amour du Christ, plus forts que la haine des hommes pécheurs et que la mort elle-même.
188 C'est la Pâque de notre salut, c'est lui qui, en tant d'hommes, souffrit tant de maux ; c'est lui qui en Abel fut assassiné, en Isaac fut enchaîné, en Jacob fut jeté en terre étrangère, en Joseph fut vendu, en Moïse fut exposé, en l'agneau fut immolé, en David fut traqué, dans les prophètes fut méprisé. C'est lui qui, en une vierge, prit chair, sur le bois fut crucifié, en terre fut enseveli, d'entre les morts ressuscita, et au plus haut des cieux fut élevé. C'est lui l'agneau sans voix, c'est lui l'agneau égorgé c'est lui l'enfant de Marie.(...) C'est lui qui du troupeau fut tiré, et à la mort fut mené, et le soir fut immolé et la nuit inhumé. C'est lui qui sur le bois ne fut point broyé, en terre ne se corrompit pas, d'entre les morts ressuscita et ressuscita l'homme du fond de la tombe jusqu'au plus haut des cieux. Méliton, évêque de Sardes (Asie Mineure), mort vers 190.
La mort de Jésus
189 Jésus sait bien qu'il monte vers sa mort (cf. [Mc 10,32-34). Cette mort, il ne la subit pas comme une fatalité. Il l'accepte en toute liberté et lui donne sens. Il en fait le don de sa vie (cf. Jn 15,13).
Le dernier repas
190 C'est au cours du dernier repas partagé avec ses disciples qu'il révèle le sens de sa mort. Il prend le pain et le vin et leur dit : "Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. (...) Cette coupe est la nouvelle Alliance établie par mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi" ([1Co 11,24-25).
Son corps et son sang signifient la totalité de sa personne, donnée aux siens sous une double forme : d'une part, l'institution de l'eucharistie ; d'autre part, son corps livré et son sang versé sur la croix pour le pardon des péchés. Les deux dons sont liés au point de n'en faire qu'un seul. L'eucharistie exprime le sens même que Jésus a voulu donner à sa mort : il donne sa vie pour que nous ayons la Vie. Mais ce don de sa vie que Jésus a réalisé sur la croix, ce don plénier de l'amour divin, il nous est effectivement communiqué dans eucharistie. A chaque fois que nous mangeons ce pain et que nous buvons à cette coupe (cf. 1Co 11,25), nous recevons en nourriture de vie celui qui a accompli sa Pâque, celui qui a été "livré pour nos fautes et [qui est\ ressuscité pour notre justification !" (Rm 4,25). Par la célébration de l'eucharistie, le mystère de sa croix et de sa résurrection restera perpétuellement présent et agissant dans la vie des croyants. A la Cène, Jésus scelle l'identité entre son enseigne la manifestation suprême sera la croix.
191 C'est aussi au cours de ce dernier repas que Jésus lave les pieds de ses disciples (cf. Jn 13,1-15). Selon Saint Jean, qui nous rapporte la scène ? ce geste d'humble service est une annonce prophétique de ce que Jésus va faire sur la croix. Par le baptême de sa passion et de sa mort, il va rendre aux hommes le service suprême : les laver, les purifier par son sang, pour qu'ils "aient part" (cf. Jn 13,8) avec lui. Mais en accomplissant ce geste, Jésus nous donne aussi un exemple, afin que nous fassions, nous aussi, comme il a fait pour nous (cf. Jn 13,15). Ceux qui reçoivent l'eucharistie sont appelés à l'amour et au service fraternel, jusqu'à donner leur vie pour leurs frères.
Le sacrifice de Jésus
192 Jésus parle de sa mort comme d'un sacrifice, et en fait une Alliance nouvelle par rapport à la première Alliance. Sa mort sera un sacrifice d'obéissance et d'amour. Ce sacrifice, c'est l'accueil total par Jésus de l'amour du Père : au coeur même de ce qui peut, le plus, éloigner l'homme de Dieu (la souffrance et l'approche de la mort), Jésus sait que le Père l'aime et il reçoit cet amour comme l'appui d'une confiance que rien n'ébranlera. Ce sacrifice, c'est le don total de lui-même au Père, pour ses frères, dans l'accomplissement jusqu'au bout du double commandement qui résume la Loi et les Prophètes : aimer Dieu et son prochain. Toute la vie de Jésus a été une existence pour le Père et pour ses frères. De même, sa mort est une mort "pour la multitude" (Mc 14,24) selon ce qui avait été annoncé (cf. Is 53,11-12), c'est-à-dire pour tous, "pour nous". Ce "pour nous" est inscrit dans toute l'attitude de Jésus : il deviendra la base de la réflexion de l'Écriture et de l'Église sur la Rédemption.
Accueil total et don total, le sacrifice de Jésus est la manifestation suprême de son amour pour le Père. Il s'y révèle vraiment comme le Fils, qui est en relation avec le Père dans l'unité d'un même Esprit : "Poussé par l'Esprit éternel, Jésus s'est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache" (He 9,14).
Par ce sacrifice, Jésus révèle le sens du sacrifice chrétien, qui met en oeuvre notre passage (Pâque) en Dieu dans la communion fraternelle, à quelque prix que ce soit, fût-ce au prix de la souffrance et de la mort.
L'agonie de Jésus
193 Après ce dernier repas Jésus entre en agonie, c'est-à-dire en une lutte intérieure entre le désir de ne pas être livré à la "domination des ténèbres" (Lc 22,53), d'échapper à la mort sanglante qui s'annonce, et celui d'accomplir jusqu'au bout la volonté du Père et la mission reçue. Jésus avoue qu'il est "triste à en mourir" (Mt 26,38), il demande alors l'aide de la présence et de la prière de trois des siens. Ceux qui avaient été les témoins de sa transfiguration deviennent aujourd'hui les témoins de sa défiguration. En cette scène douloureuse de combat et de tentation, en cette heure d'angoisse, Jésus partage la détresse de tout homme devant la mort.
Ainsi, nous parlons "d'agonie" pour désigner les heures douloureuses de souffrance physique et morale qui précèdent immédiatement la mort.
Gethsémani est surtout à comprendre dans la perspective de ce qui est l'enjeu même de la passion : le salut de l'humanité. L'agonie de Jésus révèle à la fois sa souffrance devant le refus opposé par l'homme à l'Alliance que Dieu lui offre, et son union avec le Père dans sa volonté de racheter le monde.
A la différence de ses disciples, qui ne peuvent s'empêcher dormir, Jésus donne l'exemple d'une prière incessante, répétant mêmes paroles : "Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite" (Mt 26,42).
Livré aux mains des pécheurs
194 Jésus est alors arrêté sur les indications du traître Judas. Il comparaître dans un double procès : juif d'abord, au cours duquel Sanhédrin, le Grand Conseil, présidé par Caïphe, l'accuse formellement de blasphème, pour avoir répondu "Vous dites bien, je le suis" à la question "Tu es donc le Fils de Dieu ?" ; puis romain, avec la comparution devant Pilate, le gouverneur de la province, qui seul a le droit de condamner à mort et de faire exécuter la sentence. ce double "procès", qui n'est pas sans rappeler le thème du "procès" entre Dieu et son peuple dans l'Ancien Testament (cf. [Os 4,1), les évangélistes, dont les récits de la passion sont d'une discrétion toute de pudeur, montrent que la mort de Jésus est le fait des hommes, de tous les hommes, qui se sont unis dans la même complicité pécheresse pour mettre Jésus à mort. Jésus est le juste la vie et le témoignage étaient devenus insupportables à leurs yeux. Il est l'Innocent condamné.
"Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps. S'il est vrai que l'Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture.(...) D'ailleurs, comme l'Église l'a toujours tenu et comme elle le tient, le Christ, en vertu de son immense amour, s'est soumis volontairement à la passion et à la mort à cause des péchés de tous les hommes et pour que tous les hommes obtiennent le salut" (NAE 4).
195 Pourquoi donc Jésus est-il mort sur la croix ? Il faut distinguer deux sens à ce "pourquoi". A cause de quoi ou de qui ? A cause des hommes pécheurs qui ont condamné Jésus à mort. C'est d'ailleurs ce que dit Pierre dans le discours de la Pentecôte : "Ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ" (Ac 2,36). En vue de quoi ? Pour que Jésus accomplisse sa mission de salut, de réconciliation des hommes avec Dieu et pour leur donner la vie éternelle : "Hérode et Ponce Pilate, avec les païens et le peuple d'Israël, ont accompli tout ce que tu avais décidé d'avance, dans ta puissance et ta sagesse" (Ac 4,27-28). Ainsi s'expriment dans leur prière les apôtres et les premiers chrétiens !
196 La foi peut scruter les données historiques de la mort de Jésus, transmises fidèlement par les évangiles, afin de mieux comprendre le sens de la Rédemption. On voit alors à l'oeuvre, simultanément, et la liberté des hommes, dont le péché va jusqu'à mettre à mort l'innocent, et la liberté souveraine de Jésus qui s'engage à l'intérieur même des fruits amers du péché pour y faire triompher l'amour : "Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu" (2Co 5,21).
La mise à mort de Jésus est bien le "jugement", au sens où l'évangile selon Saint Jean en parle : dans le meurtre de l'innocent par excellence (comme par la suite, avec la mise à mort des martyrs, à commencer par Étienne), paraît en pleine lumière la manière dont le péché mène à la mort. L'attitude et la parole de Jésus affirment l'amour du Père pour tous et l'étendue de sa miséricorde. Mais cela choque ceux qui ne voient pas comment, en aimant comme le Père aime, aussi bien le pécheur, la femme perdue, l'étranger, l'exclu que le juste, Jésus accomplit la Loi et le culte en esprit et en vérité.
Non seulement Jésus est jugé et condamné par les autorités religieuses et politiques, après avoir été trahi par judas, mais il est bafoué et torturé par les soldats, hué à mort par la foule qui lui préfère Barabbas, délaissé par les siens et renié par Pierre, le premier de ses disciples. Abandonné à sa solitude, il fait l'expérience de l'échec et de la contradiction totale.
Ainsi l'oeuvre de mort est le fait des hommes ; l'oeuvre de vie est le fait de Dieu. Seulement le dessein d'amour de Dieu (cf. 1Jn 4,10) a fait servir cette mort à la réconciliation et au salut de ceux-là mêmes qui l'ont infligée. Il "fallait" que Jésus, pour accomplir sa mission, accepte de se livrer aux mains des pécheurs.
Le langage anthropomorphique de l'Écriture, qui exprime le dessein de Dieu, ne doit pas conduire à penser que ceux qui ont livré Jésus ont été seulement les exécutants passifs et irresponsables d'un scénario écrit d'avance. Le plan de Dieu s'est réalisé dans l'histoire, cette histoire que fait la liberté des hommes.
Jésus en croix
197 Jésus est condamné à subir la mort en croix, supplice des esclaves et des criminels de droit commun. Supplice infamant, en même temps qu'atroce. Sur la croix, il prononce quelques paroles, rapportées par l'un ou l'autre des récits évangéliques, mais dont il faut tenir ensemble le sens. Ainsi les paroles de détresse, en particulier le "mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" ([Mt 27,46 Mc 15,34). Ce grand cri, que la tradition juive applique au Juste souffrant, est l'expression de l'abîme où peut descendre l'homme qui se sent abandonné de Dieu, mais il est aussi une prière confiante, dans la mesure où Jésus reprend ici la première phrase du psaume 21, dont la seconde partie est une proclamation d'espérance au fond même du malheur, un abandon filial.
La parole de Jésus en croix a été, à travers toute la Tradition de l'Église, la consolation de ceux qui souffrent de toutes les formes humaines de détresse et d'injustice, aux limites d'une espérance possible. Il n'y a pas de détresse, ni d'abandon humain que Jésus ne soit venu rejoindre sur la croix. En lui, Dieu est vraiment avec nous, partageant chacune des souffrances humaines. En lui, l'incessant cri de détresse de l'humanité monte vers Dieu. Cependant, la souffrance de Jésus est un abîme dont aucun être humain n'a sondé toute la profondeur : il est "l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde" (Jn 1,29).
Le dernier souffle de Jésus s'accompagne à nouveau d'un grand cri, manifestant qu'il donne librement sa vie, qu'on ne la lui arrache pas (cf. Jn 10,18) et le centurion romain, qui sait comment meurent d'épuisement et d'étouffement les crucifiés, comprend et peut s'écrier : "Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu !" (Mc 15,39).
198 Saint Luc et Saint Jean donnent à la mort de Jésus un éclairage complémentaire. Chez Luc, Jésus pardonne à ses bourreaux (cf. Lc 23,34), promet le paradis "aujourd'hui" au malfaiteur repentant (23,43), et sa dernière parole est un mot d'abandon confiant en entre les mains du Père : "Père, entre tes mains je remets mon esprit" (23,46). Jean, de son côté, nous rapporte l'émouvante parole de Jésus à sa mère et au disciple qu'il aimait : "Femme, voici ton fils. (...) Voici ta mère" (Jn 19,26-27). Et il remit l'esprit, après avoir dit : "Tout est accompli" (Jn 19,30).
Jésus a manifesté sur la croix une confiance filiale absolue envers le Père, ainsi qu'un amour infini pour tous, les ennemis comme les êtres les plus chers dans une détresse et un abandon que nous avons peine à imaginer.
199 "Scandale et folie"... "Puissance et sagesse"
"Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu'ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie est puissance de Dieu et sagesse de Dieu" (1Co 1,23-24). Cette parole de Paul rappelle le mouvement de conversion qui est sans cesse à réaliser pour reconnaître le Sauveur en un homme crucifié. La croix a été, est et restera toujours un scandale et une folie. Et pourtant "la folie de Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme" (1Co 1,25).
Pour demeurer au pied de la croix, il faudra toujours une conversion du regard : "Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé" (Jn 19,37).
Une telle mort n'inspire pas seulement le respect, elle révèle l'être de Jésus, son lien filial au Père. Car, assumée en toute liberté, par amour et par obéissance à la mission reçue du Père, elle est révélation de la gloire de Dieu lui-même. Elle est le témoignage ultime et inépuisable que "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas" (Jn 3,16). L'évangile selon Saint Jean invite déjà à cette contemplation, par sa manière de relier élévation de Jésus sur la croix et élévation glorieuse de Jésus ressuscité. "Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes" (Jn 12,32). Jésus, couronné d'épines, règne en vérité sur le bois de la croix. La blessure du côté ouvert, d'où il sort du sang et de l'eau, exprime toute la fécondité de cette mort pour l'Église (cf. Jn 19,31-37).
La descente aux enfers
200 Après sa mort Jésus a été mis au tombeau, c'est-à-dire caché dans le sein de la terre, signe qu'il est vraiment mort. Selon la tradition juive, l'homme, après la mort, descendait aux enfers, au shéol, lieu symboliquement placé sous la terre, là où les morts dépourvus de corps menaient une ombre de vie, exclus de la présence de Dieu. Le Nouveau Testament nous dit que Jésus "est allé proclamer son message à ceux qui étaient prisonniers de la mort" ([1P 3,19 cf. Ep 4,9-10).
Ces données du Nouveau Testament, qui s'expriment à travers une représentation du monde largement marquée par son époque, sont à l'origine d'un article du Credo "Il est descendu aux enfers". L'affirmation comporte un double aspect. D'une part, Jésus est descendu dans le royaume de la mort, avec tout ce que celle-ci comporte d'obscurité et d'opacité. Il est allé au coeur de notre impuissance et en a brisé les sceaux. D'autre part, la descente de Jésus dans les enfers signe sa victoire sur cette mort et sur les puissances du mal qui, depuis les origines, régnaient sur l'humanité. Il a vaincu les enfers en rachetant l'humanité qui l'a précédé dans l'histoire. Les premiers chrétiens se sont demandé : pourquoi le Christ est-il venu si tard et comment a-t-il pu racheter l'immense foule des hommes venus avant lui ! ? La descente aux enfers de Jésus dit la dimension universelle de ce qu'il a accompli : toutes les Générations sont rachetées par sa mort.
