"L'Evangile" de Paul
201 La résurrection de Jésus est le fondement et l'objet par excellence de la foi et de l'espérance chrétiennes. "Si le Christ n'est pas ressuscité, déclare Saint Paul, notre message est sans objet, et votre foi est sans objet" ([1Co 15,14). Les chrétiens sont chargés, à la suite des apôtres, d'annoncer au monde cette "bonne nouvelle" "Christ est ressuscité !"
Lorsque Paul veut "rappeler" aux Corinthiens la "Bonne Nouvelle" qu'il leur a annoncée et par laquelle ils seront "sauvés" (cf. 1Co 15,1-2), il leur dit : "je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, et il est apparu à Pierre, puis aux Douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois - la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont morts -, ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et, en tout dernier lieu, il est même apparu à l'avorton que je suis" (1Co 15,3-8).
202 Dans cette profession de foi, que Paul a lui-même reçue de la tradition antérieure, se trouvent d'emblée les affirmations majeures du Nouveau Testament sur la résurrection du Christ.
Avant la mention de la résurrection, il y a celle de la mort et de la mise au tombeau : Jésus est réellement mort. Cette mort est une mort "pour nos péchés". Victoire sur la mort, la Résurrection sera victoire sur le péché et réconciliation de l'homme avec Dieu pour qu'il retrouve la vie.
Quant à la résurrection elle-même, elle fait l'objet de plusieurs affirmations. D'abord le fait : Jésus, mort, s'est "levé" d'entre les morts. C'est arrivé le "troisième jour" : cette expression, de valeur chronologique, est aussi à comprendre en fonction de l'accomplissement des prophéties (cf. Os 6,1-2 Mt 12,40 et le signe de Jonas ; Mt 26,61 Mc 15,29 Jn 2,19-20 et le signe du Temple). Cette résurrection le troisième jour s'est accomplie "conformément aux Écritures" : la résurrection de Jésus est située dans l'économie du salut, et les Écritures trouvent leur sens dans l'événement de la résurrection. Paul fait ensuite appel aux témoins.
Le tombeau vide
203 Personne n'a assisté à la résurrection de Jésus. Celle-ci a d'abord été annoncée par un messager de Dieu, un ange (ou deux anges, selon Luc). Devant la pierre roulée du tombeau, "Vous, soyez sans crainte ! déclare-t-il. je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n'est pas ici, car il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez voir l'endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité d'entre les morts ; il vous précède en Galilée : là vous le verrez !" ([Mt 28,5-7).
Ces paroles de l'ange s'adressent aux femmes qui étaient présentes lorsque le corps de Jésus avait été mis au tombeau (cf. Mt 27,61 Mc 15,47). Le premier jour de la semaine, ce sont elles qui viennent, les premières, à la tombe et la trouvent vide ; ce sont elles qui, les premières, reçoivent l'annonce de la résurrection. Elles ne font pas partie, par la suite, des témoins officiels, au même titre que les apôtres, mais c'est d'elles que ceux-ci ont reçu le premier message.
204 Le tombeau vide, découvert par les femmes, par Pierre et le disciple que Jésus aimait, est un signe, en soi négatif, de la résurrection. Les évangiles le savent. Ils évoquent l'interprétation des grands prêtres, qui chercheront à le faire passer pour le résultat une supercherie des disciples, qui auraient, de nuit, fait disparaître le corps. Aussi ce signe du tombeau vide ne doit-il pas être paré de l'ensemble du témoignage, et en particulier du récit des apparitions.
Il n'en est pas moins un signe essentiel de l'événement de résurrection. Par sa disparition inexplicable du tombeau, le corps de Jésus manifeste qu'il a échappé à l'ordre des phénomènes, tel que nous l'expérimentons, et à la loi universelle de la corruption. L'ordre du monde, dont nous avons l'expérience, connaît ici une rupture Le corps de Jésus est déjà le lieu du grand retournement qui sera celui de tout l'univers à la fin des temps. Le tombeau vide témoigne de la continuité entre le corps mortel de Jésus et son corps glorieux, malgré la discontinuité radicale de ces deux états.
Les apparitions du Ressuscité
205 Si personne n'a assisté à la sortie du tombeau, Jésus ressuscité s'est donné à voir "aux témoins que Dieu avait choisis d'avance", comme le déclarera Pierre chez Corneille, "à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts" ([Ac 10,41).
Les disciples de Jésus n'ont cessé d'attester avec force et persévérance, et même au péril de leur vie, avoir vu Jésus vivant. "Il a été vu", ou encore, comme on peut aussi traduire "il s'est donné à voir" (1Co 15,5-7). Telle est la manière dont cette expérience, avec sa dimension sensible, est généralement exprimée. On ne peut suspecter la sincérité des témoins. Pour autant, il faut se garder de réduire cette "vision" à une vision ordinaire. En effet, si l'expérience sensible des disciples atteste bien la réalité corporelle du Ressuscité (cf. Lc 24,36-43 Jn 20,24-27), elle manifeste également que le corps du Christ ressuscité ne se laisse plus enclore dans les limites du monde physique où pourtant très réellement il se montre. Il n'est pas arrêté par les portes closes de la peur (cf. Jn 20,19 Jn 20,26), pas plus qu'il n'est resté emprisonné par la pierre du tombeau. Il peut se laisser toucher par Thomas (cf. Jn 20,27), mais il refuse qu'on mette les mains sur lui. Il se fait reconnaître par Madeleine en l'appelant par son nom, mais il lui interdit de le toucher, en voulant le retenir (Jn 20,16-17).
206 La résurrection de Jésus n'est pas un retour à son mode de vie antérieur, le nôtre, établi sous la loi de la mort. A cet égard la résurrection de Jésus diffère radicalement d'une résurrection provisoire, comme celle de Lazare ou de telle ou telle autre accomplie par Jésus (cf. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique III 53,3). "Ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui la mort n'a plus aucun pouvoir" (Rm 6,9).
Ainsi est-ce toujours sur une initiative gratuite de sa part que Jésus rend son corps, au-delà de la mort, visible à des hommes et des femmes qui ne sont pas ressuscités. Les récits d'apparitions insistent fortement sur l'originalité absolue de la présence de Jésus. Il se rend présent et il disparaît selon un mode nouveau, autre que ses modes anciens de rencontre, et pourtant c'est bien lui ! De telle sorte que ses disciples pourront attester pour la suite des générations l'identité entre le Crucifié et le Ressuscité.
On retrouve dans les récits d'apparitions un certain nombre d'éléments communs : Jésus se rend d'abord présent sans être reconnu. Il provoque soit l'étonnement, soit la crainte. Puis Jésus parle pour se faire reconnaître, donnant, par exemple, une leçon sur les Écritures (cf. Lc 24,27.44-47) afin de montrer que ce qui a été annoncé par la Loi, les Prophètes et les Psaumes, s'est accompli en lui ; ou bien, il se fait reconnaître par un geste qui lui est propre : fraction du pain (cf. Lc 24,30-31) ou pêche miraculeuse (cf. Jn 21,1-14) ; ou encore, il fait identifier son corps crucifié (cf. Lc 24,39-43 Jn 20,27-29). Jésus veut ainsi montrer qu'à travers la nouveauté radicale de son statut de Ressuscité il demeure le même. Le Ressuscité est toujours le Crucifié ! Ranimée ! et éclairée par Jésus, la foi des apôtres renaît et leur permet de le reconnaître. Il s'agit bien d'une reconnaissance, puisque Jésus ne se manifeste qu'à ceux qui l'ont déjà connu au temps de son ministère public. Plusieurs récits, enfin, comportent un envoi en mission.
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Le témoignage des Apôtres
207 La parole de Pierre est pleine d'assurance : "Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité : nous tous, nous en sommes témoins" ([Ac 2,32). C'est sur la base du témoignage et de la foi des apôtres que nous croyons à la résurrection de Jésus. Dire cela, c'est dire qu'à la naissance de la foi de l'Église les apôtres occupent une place particulière.
Pour préciser la grâce spécifique qui est la leur, on peut relire certaines paroles de l'évangile selon Saint Jean : au tombeau, le disciple que Jésus aimait "vit et crut" (Jn 20,8). Thomas, après avoir refusé de croire les autres apôtres, reconnaît Jésus qui lui montre ses plaies et il dit : "Mon Seigneur et mon Dieu." C'est alors que Jésus ajoute : "Parce que tu m'as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu" (Jn 20,29).
Nous, aujourd'hui, nous croyons sans avoir vu. Les apôtres, eux, ont vu et cru. Ayant vu, ils peuvent attester l'événement de la résurrection, et témoigner que le Ressuscité est bien Jésus de Nazareth. Mais, s'ils ont vu, c'est afin que nous, nous puissions croire grâce à leur témoignage. La résurrection est un événement de notre histoire dont nous témoignons dans la foi, en nous rapportant au témoignage des apôtres et en appuyant notre foi sur la leur. Leur foi est régulatrice de la nôtre ; la foi de l'Église d'aujourd'hui est fondée sur la leur.
L'adjectif apostolique a comme premier sens de désigner un rapport à l'expérience fondatrice des apôtres. Quand on parle de tradition apostolique, ou quand on dit que l'Église est apostolique, on se réfère au rôle propre des apôtres.
Le jour du Seigneur
208 "Voici le jour qu'a fait le Seigneur, chante la liturgie pascale. Réjouissons-nous et exultons en lui." Pâques est par excellence le jour de Dieu, celui de son triomphe, celui de la victoire du Crucifié.
La Résurrection est la réponse aimante de Dieu à l'amour filial et fidèle de Jésus. Sa prière souffrante a été exaucée (cf. [He 5,7) et Dieu l'a justifié de toutes les accusations de ses adversaires, en montrant qui était l'innocent et qui étaient les pécheurs. Jésus est bien le Serviteur souffrant qui a vu la lumière après son abaissement (cf. Is 53,9-12). Il est bien celui qu'il affirmait être par ses paroles et ses actions : le Fils.
Par la Résurrection, Dieu a confirmé les actes et les paroles de Jésus ainsi que l'autorité qu'il s'était attribuée. Il a manifesté qu'en Jésus le Règne est effectivement advenu et qu'a été scellée l'Alliance nouvelle. Jésus est le Messie promis, l'Oint du Seigneur. En lui les promesses de Dieu sont réalisées. La Résurrection est l'avènement du monde nouveau annoncé par les prophètes. Elle est crédible parce que les Écritures sont accomplies. Elles le sont parce que Dieu est fidèle et que son amour est plus fort que la mort.
209 Le Nouveau Testament exprime de deux manières l'aspect transcendant de la résurrection de Jésus : le réveil de l'homme endormi et le relèvement de celui qui est allongé. Selon la première façon de s'exprimer, Jésus s'est "réveillé des mort" le troisième jour (cf Mt 27,64 Mc 16,6 Lc 24,34 Jn 21,14 Rm 6,4 etc.) ; selon la seconde, il "se relève", se remet debout et reprend vie (cf Mt 20,19 Lc 24,46 Jn 20,9 Ep 5,14 1Th 4,14 etc.). Ce dernier vocabulaire renvoie à l'idée de descente et de remontée. Cette idée se développera dans les hymnes qui expriment liturgiquement, dans le Nouveau Testament, la foi au Christ ressuscité.
L'Évangile affirme parfois simplement que Jésus est "vivant" (cf Mc 16,11 Lc 24,23). Il est le Vivant pour toujours (cf Lc 24,26 Ac 1,3 Ac 25,19). Le registre est ici aussi temporel : à la mort de Jésus a succédé sa vie définitive, celle sur laquelle la mort ne peut plus avoir de pouvoir. Dans la tradition juive, Dieu est celui qui fait vivre et qui est capable de ressusciter les morts. C'est pourquoi la résurrection est le plus souvent attribuée à Dieu qui a ressuscité Jésus et l'a établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d'entre les morts (cf. Rm 1,4 Rm 4,24 1Co 6,14 1Co 15,15 Col 2,12 etc.).
Les images insistent davantage sur l'événement lui-même de la résurrection. L'affirmation qu'il est vivant insiste plus sur son résultat : Jésus, qui était mort, est désormais vivant à jamais.
L'événement de la résurrection est aussitôt l'objet d'une attestation qui s'exprime en termes "d'exaltation", c'est-à-dire d'élévation et de montée. "Élevé dans la gloire par la puissance de Dieu, dit Pierre à la Pentecôte, il a reçu de son Père l'Esprit Saint qui était promis, et il l'a répandu sur nous" (Ac 2,33). En ressuscitant, Jésus a été élevé et reçu dans la propre gloire de Dieu. S'il siège à sa droite, c'est que Dieu le traite comme son égal. Le nom de Seigneur qui lui est donné est un nom proprement divin. Saint Paul se présente comme l'apôtre de l'Évangile de Dieu concernant celui qui a été "établi, selon l'Esprit qui sanctifie, dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d'entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur" (Rm 1,4).
Les titres de Jésus
210 Un certain nombre de désignations, de titres, hérités de l'Ancien Testament, appartiennent de plein droit à Jésus, en la personne et en la vie duquel ils trouvent leur pleine signification. Ils reçoivent de la Résurrection une force renouvelée et déploient jusqu'en ses ultimes conséquences la révélation divine. Ces titres sont d'ailleurs liés entre eux. Les trois principaux sont ceux de Christ, Seigneur, et Fils de Dieu.
Christ est la traduction grecque du terme hébreu Messie, qui signifie "celui qui a reçu l'onction". C'était le cas des rois, mais aussi des prêtres et des prophètes. Ce devait être le cas du "Messie" que Dieu enverrait pour libérer et sauver son peuple : il serait roi comme "Fils de David", mais aussi prêtre et prophète.
La naissance de Jésus est annoncée aux bergers comme celle du Messie promis à Israël : "Aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur" ([Lc 2,11). Dès l'origine, en effet, Jésus est "celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde" (Jn 10,36). Cette consécration a été révélée durant la vie terrestre de Jésus quand, au baptême, "Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force" (Ac 10,37). Jésus n'a pas accepté sans réserve le titre de Messie qui risquait d'être interprété d'un point de vue trop politique (cf. Jn 6,15 Lc 24,21), mais il a dévoilé le contenu authentique de sa mission, en se faisant Serviteur.
C'est après la Résurrection que Pierre proclame devant le peuple : "Que tout le peuple d'Israël en ait la certitude : ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ" (Ac 2,36). La Résurrection apporte la réponse définitive à la question de l'identité messianique de Jésus. La confession de foi primitive "Jésus est le Christ" se transforme d'ailleurs, dès le Nouveau Testament, en un nom composé "Jésus Christ", qui peut se développer aussi, comme chez Saint Paul, en "Jésus Christ notre Seigneur" ou en "notre Seigneur Jésus Christ".
211 Seigneur (Kyrios) est le terme par lequel, dans la traduction grecque de l'Ancien Testament, est rendu le nom de "Yahvé". C'est donc un titre proprement divin. Jésus se l'attribue de façon voilée lorsqu'il discute avec les pharisiens (cf. Mt 22,41-46). Et tout au long de sa vie publique, il manifeste sa souveraineté divine sur la nature, la maladie, les démons.
Après la résurrection, Pierre dit de Jésus que "Dieu l'a fait Seigneur". Cette expression ne veut pas dire que Jésus a été "adopté" comme Seigneur par le Père au moment de la résurrection. Elle signifie que celui qui jusqu'alors s'était manifesté dans la condition de Serviteur est maintenant manifesté dans la condition de Seigneur. Toute la prière chrétienne est marquée par le titre de "Seigneur", et ce, depuis le Nouveau Testament lui-même : "Viens, Seigneur" (1Co 16,22 cf. Ph 2,11 Ap 22,20).
212 Fils de Dieu gardait, dans l'Ancien Testament, un sens assez général. Il marquait une relation d'intimité particulière entre Dieu et l'une de ses créatures. Il en va tout autrement quand Pierre confesse Jésus comme "le Messie, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16,16), puisque Jésus lui répond : "Ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux" (Mt 16,17). Déjà auparavant, Jésus s'est lui-même désigné comme "le Fils", qui connaît le Père (Mt 11,27). Devant le Sanhédrin, il sera accusé de blasphème, parce qu'à la question de ses accusateurs : "Tu es donc le Fils de Dieu ?", Jésus répond : "Vous le dites bien, je le suis" (Lc 22,70). Après la résurrection, la filiation divine de Jésus apparaît dans la puissance de son humanité glorifiée, et la résurrection confirme la relation filiale vécue par Jésus avec son Père dans l'amour et l'obéissance.
Tel est le sens de la citation du psaume 2 dans les annonces de la résurrection faites par les apôtres : "Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré" (Ac 13,33 He 1,5).
Le principe d'une vie nouvelle
213 Jésus est ressuscité comme "le premier-né d'entre les morts" ([Col 1,18), ou "l'aîné d'une multitude de frères" (Rm 8,29). De même qu'il est mort "pour nous", il est aussi ressuscité "pour nous". Sa résurrection révèle notre salut en même temps qu'elle l'accomplit. Jésus nous fait participer au mystère de sa résurrection. Tel est le don du baptême, ce sacrement de la foi : "Par le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui, avec lui vous avez été ressuscités, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui a ressuscité le Christ d'entre les morts" (Col 2,12).
Ce don est aussi une exigence : croire au Christ ressuscité, c'est se laisser introduire et entraîner par lui dans une vie nouvelle : "Si, par le baptême dans sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c'est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, de même que le Christ, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d'entre les morts" (Rm. 6,4). Toute la vie est par là réorientée : "Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d'en haut ; c'est là qu'est le Christ, assis à la droite de Dieu. Tendez vers les réalités d'en haut, et non pas vers celles de la terre" (Col 3,1-2).
214 Croire au Christ ressuscité, c'est rejoindre la longue cohorte des témoins, depuis ceux de sa vie terrestre, en passant par tous ceux qui ont cru sans avoir vu, mais ont reconnu le Seigneur aux signes qu'il nous donne. Ces signes, ce sont d'abord les sacrements, principalement, avec le baptême, le sacrement de l'eucharistie, par lesquels la Pâque du Christ devient la Pâque du chrétien : "Dieu de toute bonté, (...) les sacrements de la Pâque nous ont régénérés en nous obtenant ton pardon, en nous faisant communier à ta vie ; donne-nous d'entrer dans la lumière de la Résurrection" (prière après la communion de la messe du jour de Pâques).
Croire au Christ ressuscité, c'est emprunter, à la suite de Jésus, le chemin de l'amour : "Parce que nous aimons nos frères, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie" (1Jn 3,14)
Mais la foi ne va pas sans l'espérance : "Vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire" (Col 3,3-4). La loi de la résurrection de Jésus sera la loi de notre propre résurrection. Elle apportera à la totalité de notre être physique et spirituel la plénitude de la vie éternelle.
Fait d'histoire et objet de foi
215 Déjà, à Athènes, la prédication de Paul échoue dès que celui-ci emploie le mot de résurrection : "Les uns riaient, et les autres déclarèrent : Sur cette question nous t'écouterons une autre fois" ([Ac 17,32). La réaction des Athéniens d'alors serait sans doute encore celle de beaucoup de nos contemporains.
Et pourtant, nous l'avons dit, toute la foi chrétienne est liée à l'affirmation du fait de la résurrection de Jésus, qui est le fondement même de cette foi.
Ce fait, il est vrai, n'est pas un "fait divers". Il est plutôt lourd d'un poids d'éternité. Accompli dans notre monde et dans notre histoire, l'événement de la résurrection de Jésus renvoie aux limites du monde et de l'histoire, en ouvrant sur l'éternité de Dieu. Au coeur de l'histoire du monde où il s'accomplit, il atteste qu'il y a dans l'histoire plus que l'histoire. C'est pourquoi la réalité de la résurrection, tout ce dont est porteur le message des apôtres qui l'annoncent, n'est véritablement atteint que dans la foi.
216 Il convient, à ce propos, de distinguer deux sens du mot histoire.
D'une part, il renvoie à des faits ou à des événements qui se sont produits et ont eu un impact à l'intérieur de la vie de l'humanité. Dans cette perspective, la résurrection est bien un événement réel, d'abord arrivé à Jésus, mais qui change la vie des témoins, à commencer par les apôtres, et dont l'impact historique est évident, puisque des millions de croyants au cours des âges ont placé leur foi et leur espérance dans le Christ ressuscité.
Mais le terme d'histoire désigne, d'autre part, la science historique. Celle-ci essaie, entre autres, d'établir la preuve de la réalité des divers événements, non sans les interpréter. Il est très important que l'historien fasse ici son métier, et rende compte avec rigueur de ce que les documents nous font percevoir : le témoignage des apôtres, et ce qu'il a d'inouï et d'irréductible pour ceux qui l'entendent, juifs ou païens ; l'effet et l'impact sur les générations successives de croyants s'appuyant sur le témoignage et la foi des apôtres, de la proclamation de la Résurrection. Cependant, on se heurte à un moment donné aux limites de toute méthode, qui ne permet de voir que ce qu'on vise. D'une part, la résurrection comme événement concernant Jésus est unique et non réitérable ; d'autre part, comme irruption de la puissance de Dieu et de l'éternel dans l'histoire, elle ne se laisse justement pas enfermer dans les limites de l'espace et du temps.
217 Ainsi, on ne peut reconnaître la réalité de la Résurrection qu'au moment où l'on reçoit la grâce de se décider librement en faveur de son sens, en s'appuyant sur le témoignage apostolique, en même temps qu'on se convertit à la foi, en découvrant les horizons de lumière qu'elle apporte. L'historien n'est pas réduit au silence au sujet de la résurrection. Il peut analyser rigoureusement les témoignages, et conclure légitimement qu'il est historiquement certain que les apôtres ont attesté avoir vu Jésus ressuscité et avoir cru en lui. Cependant il n'est pas possible d'affirmer la résurrection de Jésus dans toute sa vérité sans conversion du regard et de toute la vie, autrement dit, en faisant l'économie de la foi.
L'Ascension
218 L'Ascension est la dernière apparition de Jésus à ses disciples, celle qui clôt le cycle des quarante jours, selon les Actes des apôtres, au cours desquels le Ressuscité a préparé ceux-ci à leur mission. Elle est orientée à la fois vers le ciel et vers la terre.
Vers le ciel : elle exprime la montée définitive du Ressuscité vers le Père. Jésus "siège" désormais "à la droite de Dieu" avec son humanité. Par l'Incarnation, Dieu est venu chez nous ; par l'Ascension, notre humanité a été glorifiée auprès de Dieu.
L'Ascension, où continue de se déployer l'unique mystère pascal, montre bien comment il y a, cachée en Dieu, notre humanité, assumée par le Verbe, et appelée à la gloire et à la vie de Dieu. Ce que nous serons est caché en Dieu (cf [Col 3,3), comme la divinité de Jésus était cachée en son humanité. Il n'y a rien du destin historique de l'humanité tout entière, rien de ce qui nous advient, à chacun et à tous, qui n'importe au plus haut point à Dieu lui-même en l'éternité de sa vie trinitaire.
Vers la terre : le Seigneur ressuscité envoie ses disciples pour une mission universelle : "Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit" (Mt 28,19). Cela ne signifie pas que Jésus soit désormais absent. Il demeure présent à son Eglise, sous une forme nouvelle : "Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde" (Mt 28,20). L'Église vit maintenant dans l'attente active de la Parousie, c'est-à-dire de la venue du Christ dans sa gloire.
La Pentecôte et le don du Saint-Esprit
219 Lorsque Jésus, sur la croix, "remit l'esprit" ([Jn 19,30), "le rideau du Temple se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s'ouvrirent ; les corps de nombreux Saints qui étaient morts ressuscitèrent" (Mt 27,51-52). C'est, peut-on dire, la fin du monde ancien, manifestée à travers les images traditionnelles de l'Écriture (cf Ez 37,12 Da 12,2 etc.). Les fondements de ce vieux monde sont ébranlés. A l'intérieur de la création et des institutions anciennes (symbolisées par le Temple) qui ont désormais fait leur temps, un passage est ouvert. Le souffle divin, qui a opéré cet ébranlement, va maintenant se répandre sur la terre des hommes.
Souffle de Dieu révélé dans l'Écriture
220 C'est à travers le symbolisme du souffle que, dans l'Ancien Testament déjà, s'annonce la révélation de celui que l'Église confesse comme le Saint-Esprit, la troisième personne de la Sainte Trinité.
Le souffle, c'est d'abord celui du vent, dont Jésus dira qu'il "souffle où il veut" ([Jn 3,8). Sa force est parfois irrésistible. Mais il peut aussi être un murmure, comme pour communiquer un secret. Il peut brûler la terre, mais aussi lui apporter la pluie qui la rendra féconde.
Le souffle est, dans l'homme, lié à sa vie. Il lui rappelle qu'il n'en est pas le meure. Et pourtant, tout ce que l'homme vit a son retentissement dans son souffle. Il est en quelque sorte, en l'homme, plus lui-même que lui-même.
Aussi n'est-il pas étonnant que le souffle puisse permettre d'exprimer, dans la Bible, de manière d'abord confuse, puis de plus en plus clairement, l'action de Dieu dans le monde et au plus intime de l'homme : "Tu envoies ton souffle : ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre" (Ps 103,30). Derrière le mot "esprit", qui a la même racine que celui de "respiration", demeure continuellement dans la Bible ce symbolisme du souffle.
221 C'est cet Esprit que l'Église reconnaît à l'oeuvre dans la Création du monde, à la première page du livre de la Genèse : "La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l'abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux" (Gn 1,2).
C'est l'Esprit qui est à l'oeuvre dans l'histoire du peuple de Dieu. Il suscite les juges (c'est-à-dire les chefs d'Israël), en "fondant" sur ces hommes que rien ne semblait spécialement prédestiner à de telles responsabilités (cf. Jg 14,6 1S 11,6 etc.). Il marque de son empreinte les rois, au moment de l'onction qui les investit de leur pouvoir (cf. 1S 16,13) et il les assiste dans leur gouvernement (cf. Is 11,2 et suiv. : le nouveau David, le Messie annoncé, recevra la plénitude des dons de l'Esprit). Il "parle par les prophètes", comme l'Église le confesse dans le Credo (cf. Ez 11,5 Za 7,12 etc.). Il repose en particulier sur le mystérieux Serviteur de Dieu qui "annoncera la justice aux nations" ! (Is 42,1) et, par sa souffrance, "justifiera des multitudes" (Is 53,11) : ce Serviteur derrière lequel se profile de manière saisissante la figure de Jésus.
Le don de l'Esprit est annoncé en plénitude par les prophètes, et lié à l'Alliance nouvelle : "Voici venir des jours, déclare le Seigneur, où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une Alliance nouvelle. (...) je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ; je l'inscrirai dans leur coeur" (Jr 31,31-33 cf. Ez 11,19 cf. aussi Jn 13,1-5), que cite Saint Pierre après le miracle des langues à la Pentecôte (en Ac 2,17-21).
L'Esprit Saint dans la vie et les paroles de Jésus
222 De fait, au départ de la création nouvelle, avec la venue et l'oeuvre de Jésus, l'Esprit de Dieu est là. L'ange de l'Annonciation annonce qu'il viendra sur la Vierge Marie, de telle sorte que celui qui naîtra d'elle "sera Saint et sera appelé Fils de Dieu" ([Lc 1,35).
Plus tard, au baptême de Jésus, les cieux s'ouvrent, et Jésus voit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui (cf. Mt 3,16). C'est l'Esprit qui le conduit au désert et c'est par la force de l'Esprit qu'il résiste au Tentateur. Toute son action, l'autorité de sa Parole, les miracles, comme les gestes les plus simples qu'il accomplit sont l'oeuvre de cet Esprit que Dieu lui donne "sans compter" (Jn 3,34).
Cet Esprit, Jésus l'a promis à ses disciples au moment de les quitter : "Je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : c'est l'Esprit de vérité" (Jn 14,16). En effet, pour que l'Esprit soit répandu, il est nécessaire que Jésus, son oeuvre accomplie, s'en aille : "Si je ne m'en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l'enverrai" (Jn 16,7).
Le départ de Jésus, c'est son retour au Père. Pour que l'Esprit soit donné, dans la plénitude de ce don, il fallait, en effet, que Jésus soit glorifié (cf. Jn 7,39).
L'événement de la Pentecôte
223 Le don de l'Esprit est réalisé dans tout son éclat au jour de la Pentecôte, qui fait partie intégrante du mystère pascal.
Ainsi, dans l'année liturgique, le temps pascal s'étend de Pâques à la Pentecôte et comporte, entre ces deux fêtes, la célébration de l'Ascension du Seigneur.
La Pentecôte juive, originellement fête de la moisson, était devenue, à la fin de l'époque du Nouveau Testament, la fête de la conclusion de l'Alliance au Sinaï et du don de la Loi.
C'est dans ce cadre que s'inscrit le récit de l'événement de la Pentecôte, relaté par les Actes des apôtres (cf. [Ac 2,1-13).
224 Le bruit, "comme celui d'un violent coup de tonnerre", rappelle la scène où Dieu, sur la montagne, s'apprête à proclamer le code de l'Alliance : les dix commandements. Des langues de feu se manifestent alors, qui vont se poser sur chacun des douze apôtres, pour signifier le don fait à chacun de l'Esprit Saint. Car l'Esprit, donné à tous, a la puissance de les rassembler dans l'unité et de rejoindre chacun d'eux dans sa particularité.
Il se manifeste encore dans la possibilité qui est donnée aux apôtres d'annoncer l'Évangile dans les différentes langues de ces multiples peuples qui avaient convergé à Jérusalem pour célébrer la fête. A Babel les hommes avaient voulu défier le ciel, mais avaient vu alors "leur langage embrouillé" et leur oeuvre brisée en son principe (cf. Gn 11,1-9). L'Église en train de naître à la Pentecôte rassemble au contraire dans l'unité les hommes de tout pays, de toute langue, de toute nation, sans supprimer l'originalité de chacun.
A partir de cet événement fondateur les apôtres vont porter l'Évangile jusqu'aux extrémités du monde, reproduisant, dans la force de l'Esprit, les signes que Jésus avait accomplis pendant sa vie terrestre, affrontant avec audace les puissants, subissant sans se laisser abattre les pires adversités, heureux plutôt "d'avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus" (Ac 5,41).
225 Viens, Esprit Saint, en nos coeurs, et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos coeurs. Consolateur souverain, hâte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu'à l'intime le coeur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n'est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. A tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen. (Messe de Pentecôte)
226 En même temps que l'Esprit pousse les disciples à porter toujours plus loin l'Évangile du salut, il les unit dans une commune prière, dans le partage des biens, dans une même fidélité "à écouter l'enseignement des apôtres et à vivre en communion fraternelle, à rompre le pain et à participer aux prières" (Ac 2,42).
Que l'Esprit Saint soit à la source de la prière chrétienne, Saint Paul le met à son tour en relief : "L'Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut" (Rm 8,26). Il "affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu" (Rm 8,16), capables de crier "Abba", Père (Rm 8,15). De même que c'est l'Esprit qui seul nous permet de confesser en vérité : "Jésus est le Seigneur" (1Co 12,3).
"Il vous fera accéder à la vérité tout entière"
227 L'Esprit Saint est par excellence le don de la fin des temps inaugurée par la venue, la mort et la résurrection du Fils de Dieu et par son oeuvre en faveur des hommes.
Car, si tout a été dit dans le Verbe incarné, mort et ressuscité, c'est le Verbe incarné lui-même qui déclare : "L'Esprit (...) vous guidera vers la vérité tout entière" ([Jn 16,13). Cet Esprit, laissé par Jésus en héritage à l'Église, ne parle pas de son propre chef, mais dit ce qu'il reçoit de Jésus, dont il est inséparable, et qu'il vient "glorifier" (cf. Jn 16,14). Il entretient vivante la mémoire de Jésus et de ses paroles, dont il donne l'intelligence.
Si donc la révélation sur Jésus est achevée avec la Résurrection et la Pentecôte, les disciples n'en ont pas pour autant compris d'un seul coup toutes les implications. Ce sera l'oeuvre d'une longue méditation inspirée par l'Esprit Saint, sur l'identité et l'histoire de leur Maître, à la lumière de sa résurrection et des prophéties de l'Ancien Testament. C'est ainsi que les premiers disciples, après avoir annoncé le salut accompli dans la mort et la résurrection du Christ, pénètrent toujours mieux la signification de sa vie terrestre, de ses gestes, de ses paroles. Ils voient de plus en plus clairement sa personne et son histoire inscrites à l'intérieur du dessein de Dieu dont témoignent les Écritures. Ils en perçoivent avec toujours plus d'acuité l'impact sur leur vie et sur leur mission. !
Les évangiles ont été écrits dans ces perspectives. Plus largement, c'est sous la mouvance de l'Esprit et dans la contemplation du mystère du Christ comme centre de l'histoire du salut qu'ont été rédigés l'ensemble des écrits du Nouveau Testament.
"Je crois en l'Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie"
228 La pleine révélation de l'Esprit Saint est intrinsèquement liée à celle du Christ. Pour Saint Irénée (premier siècle), le Fils et l'Esprit sont comme les deux mains par lesquelles Dieu façonne le monde et son histoire.
Certes, nous ne connaissons l'Esprit Saint que dans le mouvement où il nous révèle le Fils et nous dispose à l'accueillir dans la foi : l'Esprit, qui fait connaître le Verbe, la Parole de Dieu, ne parle pas de lui-même (cf. [Jn 16,13). Mais si l'Esprit est bien l'Esprit de Jésus, il n'en a pas moins une identité propre. Il est une personne, une autre personne divine, que Jésus annonce comme "un autre défenseur" (Jn 14,16), en référence à sa propre présence personnelle auprès des apôtres, au cours de sa vie terrestre (cf. Jn 14,26). Il est la troisième personne de la Sainte Trinité, "Personne-amour. (Il est) Personne-don (...) d'où découle comme d'une source tout don accordé aux créatures : le don de l'existence à toutes choses par la Création ; le don de la grâce aux hommes par toute l'économie du salut" (Dom. viv. 10).
229 Que l'Esprit Saint soit une personne divine, l'Église formule cette vérité en le confessant d'abord comme Seigneur, c'est-à-dire comme Dieu, doué du pouvoir propre de donner la vie : "Il est Seigneur et il donne la vie. Il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire" (Symbole de Nicée-Constantinople).
Après avoir défendu la divinité du Christ, l'Église ancienne a dû défendre celle du Saint-Esprit en face de ceux qui auraient voulu en faire un simple intermédiaire entre le Fils et nous ou encore l'assimiler à un don plus ou moins impersonnel. Si le Saint-Esprit est don, c'est le don de Dieu en personne. Et il est lui-même donateur de vie divine. Trois Pères de l'Église grecque, Saint Basile, Saint Grégoire de Nazianze et Saint Grégoire de Nysse, ont particulièrement contribué à cette défense de la foi au Saint Esprit, dont les fondements sont donnés dans le Nouveau Testament.
Puisque c'est le Père qui envoie l'Esprit de son Fils, la prière chrétienne, pour demander l'Esprit Saint, s'adresse au Père, par son Fils. Mais l'Esprit, qui nous apprend à prier (cf. Rm 8,26) peut aussi être prié lui-même : "Viens, Esprit Saint, remplis le coeur de tes fidèles..."
Le mystère trinitaire révélé par Jésus
230 "Dieu, personne ne l'a jamais vu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a conduit à le connaître" ([Jn 1,18). Avec Jésus, en effet, et l'envoi qu'il fait de l'Esprit, le mystère de Dieu s'est entièrement révélé. L'Église l'a reconnu dans sa foi comme mystère de l'unique Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Conformément à l'ordre même du Christ ressuscité, les chrétiens ont été baptisés "au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit" (Mt 28,19). Pendant la veillée pascale, ils renouvellent leur profession de foi baptismale en répondant "nous croyons" à la triple interrogation qui leur demande de confesser leur foi au Père, au Fils et à l'Esprit. "La foi de tous les chrétiens consiste dans la Trinité" (Saint Césaire d'Arles).
C'est dans les premiers siècles de son histoire, que l'Église s'est employée à formuler avec toujours plus de rigueur l'identité de ce Dieu connu par la Révélation, découvrant et annonçant avec une pénétration toujours plus grande le mystère de la Trinité.
Le mot Trinité ne figure pas dans le Nouveau Testament. Et pourtant le mystère divin, que la Tradition ecclésiale appellera de ce nom, est clairement révélé dans l'Écriture. Il ne l'est pas sous la forme d'un enseignement théorique et abstrait, mais à travers la totalité de l'histoire de Jésus, où se révèle la présence des trois personnes divines, le Père, le Fils et l'Esprit Saint.
Aussi ce mystère n'est-il pas sans conséquence pratique. Il structure la foi chrétienne en Dieu, puisqu'il exprime les relations du croyant avec le Père, le Fils et l'Esprit.
231 Préface de la Sainte Trinité
Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t'offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu à toi, Père très Saint, Dieu éternel et tout-puissant. Avec ton Fils unique et le Saint-Esprit, tu es un seul Dieu, tu es un seul Seigneur, dans la trinité des personnes et l'unité de leur nature. Ce que nous croyons de ta gloire, parce que tu l'as révélé, nous le croyons pareillement, et de ton Fils et du Saint-Esprit, et quand nous proclamons notre foi au Dieu éternel et véritable, nous adorons en même temps chacune des personnes, leur unique nature, leur égale majesté.
Une nouvelle révélation de Dieu
232 Déjà dans l'Ancien Testament, Dieu se révèle comme celui qui se fait proche de son peuple Israël (cf. Dt 4,7). "Notre Dieu est un Dieu qui s'approche", dira plus tard Clément d'Alexandrie. Sa,toute-puissance est telle qu'elle est capable d'assumer pour nous "toute faiblesse". Lorsqu'il se livre totalement dans son Fils sur la croix, Dieu se révèle à la fois comme le plus proche et le plus 'transcendant. Notre Dieu est avant tout celui qui veut se communiquer, c'est-à-dire se faire connaître et se donner. C'est une révolution dans l'idée que les hommes peuvent se faire de Dieu et une conversion radicale de certaines images idolâtriques inventées au sujet de Dieu par le péché des hommes.
Mais si Dieu se communique à nous, s'il communie avec nous, c'est qu'il est en lui-même communion et don. S'il nous aime, c'est qu'il est en lui-même l'Amour (cf. 1Jn 4,8).
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Le mystère pascal, sommet de la révélation trinitaire
233 Toute la vie et la mission de Jésus, depuis sa conception par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie, se déroulent à l'intérieur de sa relation au Père dans l'Esprit. Mais c'est dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, et dans le don de l'Esprit Saint à la Pentecôte, que les relations qui unissent les trois personnes divines, en même temps que leurs relations avec les hommes, se révèlent et s'expriment de manière définitive.
Dans sa passion Jésus se révèle plus que jamais le Fils. Sa nourriture, on pourrait dire sa vie elle-même, a toujours été de faire la volonté de celui qui l'a envoyé (cf. [Jn 4,34). Sa prière est la respiration de sa vie. Dans sa passion et jusqu'à la mort en croix inclusivement il donne tout au Père, il se remet totalement à lui : il lui remet son "esprit" (Lc 23,46 Jn 19,30).
A la résurrection, le Père se manifeste comme celui qui donne la vie au Fils. Il est celui qui déjà lui disait : "C'est toi mon Fils. Moi aujourd'hui, je t'ai engendré" (Lc 3,22 cf. Ps 2,7).
234 Entre le Père et le Fils il y a donc un échange total d'amour donné et rendu. L'un comme l'autre peuvent dire : "Tout ce qui est à moi est à toi" (Jn 17,10). De l'unité entre le Père et le Fils, le fruit éternel c'est l'Esprit, l'Esprit que le Père donne éternellement à son Fils, et qui repose sur Jésus, Verbe incarné, depuis sa conception et son baptême jusqu'à sa résurrection pour qu'il le répande sur nous (cf Ac 2,33). Ce même Esprit, le Fils le retourne au Père dans un mouvement incessant, en même temps qu'il nous le donne. Déjà au soir de sa résurrection, Jésus répand son souffle sur les disciples et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint" (Jn 20,22). Le jour de la Pentecôte, la communauté des disciples rassemblés au cénacle reçoit l'effusion de l'Esprit de manière spectaculaire. Il en sera de même pour les païens (cf Ac 10,44-48). Enfin, ceux qui reçoivent le baptême au nom de Jésus pour le pardon de leurs péchés reçoivent aussi le don du Saint-Esprit (cf. Ac 2,38).
Un seul Dieu, mais trois personnes divines
235 La révélation chrétienne de Dieu comporte un paradoxe. Il n'y a qu'un seul Dieu et le monothéisme de l'Ancien Testament est fidèlement maintenu. Ce Dieu se manifeste comme le Père qui a un Fils, avec lequel il est en relation dans l'unité d'un même Esprit. Non pas trois dieux, mais un seul Dieu en trois personnes, auxquelles l'Écriture donne trois noms divins, en les distinguant avec précision : Père, Fils et Saint-Esprit, qui accomplissent, dans cette communion divine, un même salut pour les hommes.
Déjà la première annonce faite par Pierre le jour de la Pentecôte est marquée par cette présence trinitaire : Dieu (le Père) a accrédité Jésus qui a répandu l'Esprit (cf. [Ac 2,22-36). De même Saint Paul unit les trois personnes divines en les distinguant de tout l'univers créé. "Les dons de la grâce sont variés, mais c'est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l'Église sont variées, mais c'est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c'est toujours le même Dieu qui agit en tous" (1Co 12,4-7). Ou encore : "Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il n'y a qu'un seul Corps et un seul Esprit. Il n'y a qu'un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui règne au-dessus de tous, par tous, et en tous" (Ep 4,4-6).
L'invocation du nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit qui conclut l'évangile de Matthieu (cf. Mt 28,19) comporte un ordre : car tout vient du Père, tout arrive par le Fils et s'achève dans l'Esprit. Réciproquement, recevant le don de l'Esprit, nous sommes associés au Fils qui nous fait monter vers le Père. Mais cet ordre ne signifie pas que le Fils et l'Esprit soient inférieurs au Père.
La Trinité à l'oeuvre pour notre salut révèle la Trinité éternelle
236 Pour entrer en vérité dans le mystère de la Trinité, il faut toujours partir de la révélation biblique, qui nous la montre à l'oeuvre dans l'histoire pour notre salut. Mais l'Église a toujours compris que Dieu se révèle à nous tel qu'il est en lui-même. A quoi bon parler d'une action du Père, du Fils et de l'Esprit si, par là, rien ne nous est révélé du mystère même de Dieu ? La révélation trinitaire ne serait alors qu'un faux-semblant. Déjà l'évangile selon Saint Jean emploie des expressions sur les relations intimes du Père et du Fils, qui dépassent ce qui concerne notre salut. Le Fils est le Verbe qui était au commencement auprès de Dieu (cf. [Jn 1,1). De même Jésus affirme qu'il est dans le Père et que le Père est en lui (cf. Jn 14,11). Ou encore, l'Esprit recevra du Fils ce qu'il communique aux hommes (cf. Jn 16,14).
Ainsi, selon l'Ecriture, les relations qui unissent le Père, le Fils et l'Esprit dans la réalisation de notre salut révèlent les relations qui les unissent dans leur vie éternelle. Le Père est Père depuis toujours et n'est que Père ; le Fils est éternellement engendré par le Père et de même nature que lui ("consubstantiel"), comme le définissent les conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381, et comme le dit encore aujourd'hui le Credo.
237 De même l'Esprit n'est pas une créature du Fils : "Il est Seigneur et il donne la vie : avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire, il procède du Père" : telle est la séquence du 3e article du Symbole de Nicée-Constantinople, définie en 381, contre ceux qui faisaient de l'Esprit une créature.
Plus tard, l'Église latine ajoutera à cette séquence l'affirmation que l'Esprit procède du Père "et du Fils", afin de souligner la relation propre de l'Esprit à l'unité d'amour du Père et du Fils. Cet ajout se fera sans l'accord de l'Église d'Orient et deviendra malheureusement une pierre d'achoppement entre les deux "poumons de l'Église" (Jean-Paul II) : l'Orient disant que l'Esprit procède "du Père par le Fils" et l'Occident qu'il procède "du Père et du Fils". Il n'y a pas ici divergence dans la foi, mais différence dans la manière de rendre compte d'un mystère qui reste mystère.
Enfin, pour désigner pareillement le Père, le Fils et l'Esprit qui ne font pas trois dieux, la Tradition de l'Église a élaboré le terme de personne en le distinguant de celui de nature. Chacune des personnes est constituée par la relation spécifique qui l'unit aux autres. Mais les personnes s'inscrivent dans l'unité de la même nature divine et ne la multiplient pas. Simplement, chaque personne a une place et un rôle originaux dans l'éternel mouvement d'échange, de don et de retour qui habite la même nature. Le dogme de la Trinité se résume donc dans la formule : trois personnes égales et distinctes en une seule nature.
Les hommes appelés à participer au mystère trinitaire
238 Le Dieu Trinité se révèle pour se communiquer. Dieu nous introduit dans sa propre vie de communion. L'amour est la raison essentielle et l'accomplissement total de nos existences d'hommes. Tel est le salut. Dieu le Père engendre son Fils qui, en prenant chair de la Vierge Marie, lui permet de se donner des fils ; il envoie aussi l'Esprit d'amour pour nous faire vivre de sa propre vie. Par le baptême, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, nous devenons fils adoptifs du Père (cf. [Rm 8,15), frères du Fils (cf. Rm 8,29) et temples de l'Esprit (cf. 1Co 6,19). Ce qui vaut de chacun d'entre nous vaut pour l'Église tout entière, "peuple qui tire son unité de l'unité du Père, et du Fils et de l'Esprit Saint" (LG 4, citant Saint Cyprien). C'est pourquoi la liturgie fait remonter sa prière dans l'Esprit, par le Fils, vers le Père.
Le mystère de Jésus dans la Tradition de l'Eglise
239 "A la suite des Saints Pères, nous enseignons donc tous unanimement à confesser un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, composé d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l'humanité, en tout semblable à nous sauf en péché" ([He 4,15). Avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et né en ces derniers jours, né pour nous et pour notre salut, de Marie, la Vierge, mère de Dieu, selon l'humanité. Un seul et même Christ Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. La différence des natures n'est nullement supprimée par leur union, mais plutôt les propriétés de chacune sont sauvegardées et réunies en une seule personne et une seule hypostase. Il n'est ni partagé ni divisé en deux personnes, mais il est un seul et même Fils unique, Dieu Verbe, Seigneur Jésus Christ, comme autrefois les prophètes nous l'ont enseigné de lui, comme lui-même Jésus Christ nous l'a enseigne, comme le Symbole des apôtres nous l'a fait connaître" (concile de Chalcédoine, DS 301-313).
240 C'est en 451, au concile oecuménique de Chalcédoine qu'a été ainsi ex rimée la foi de l'Église sur Jésus, Fils de Dieu fait homme. En même temps, en effet, qu'elle continuait à sonder les profondeurs du mystère intime de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, l'Église était amenée à préciser toujours davantage l'identité du Christ, son Seigneur.
Elle y était provoquée aussi par le passage d'un christianisme exprimé dans des mots venant de la tradition juive à un christianisme qui se vivait désormais dans un monde culturel grec. Ce passage allait poser des questions de traduction et d'interprétation des affirmations fondamentales. En même temps, la raison des hommes, devant le paradoxe d'un Dieu fait homme, allait multiplier les objections en essayant de rendre plus facilement compréhensible ce mystère, mais en courant le risque de trahir la véritable identité du Christ et de son oeuvre de salut.
Vrai homme
241 Pour les disciples, nous l'avons vu, l'humanité de Jésus est une évidence. Il n'en va plus de même par la suite : des chrétiens, habitués à contempler le Christ dans sa gloire ou subissant des influences philosophiques qui développent le mépris du corps, éprouvent de la répugnance à admettre que la divinité ait pu s'unir un corps.
Ces tendances peuvent se retrouver aujourd'hui dans certaines formes de spiritualisation de la foi qui ne donnent pas au corporel et donc à l'Incarnation toute son importance.
Dès les premiers siècles, on en est venu, ici ou là, à penser que le Christ n'avait pris qu'une apparence d'humanité et qu'il n'avait pas pu souffrir en croix. Contre cette hérésie, l'Église a réagi avec fermeté, soulignant de manière très réaliste la condition charnelle de Jésus. Si Jésus n'est pas un homme comme chacun d'entre nous, alors ce n'est pas nous qu'il peut sauver, ce n'est pas notre souffrance qu'il partage, ce n'est pas de notre péché qu'il peut nous libérer. Et tous les sacrements, en particulier l'eucharistie, sont alors vides de contenu.
La réaction de la foi ecclésiale a été la même quand, plus tard, au quatrième siècle, un certain Apollinaire en est venu à nier l'existence en Jésus d'une âme vraiment humaine, capable d'exercer humainement sa liberté. Comment, en effet, celui qui n'aurait pas assumé une liberté vraiment humaine pourrait-il libérer notre liberté ?
Vrai Dieu
242 La contestation se retourne alors du côté de la divinité de Jésus. Si Dieu est unique, comment peut-on concevoir que Jésus est Dieu ?.
Arius, au quatrième siècle, résout le problème en disant qu'un Dieu-Fils ne peut être qu'un Dieu engendré à un certain moment, donc un Dieu qui n'est pas co-éternel au Père, un Dieu en fait créé et, de par sa nature, inférieur au Père. D'ailleurs est-il tolérable de penser qu'un vrai Dieu ait pu souffrir les humiliations de la passion ?
Cette fois encore l'Église réagit avec une extrême vigueur, nom de l'Écriture qui a toujours refusé d'imposer une limite à l'affirmation de la divinité du Christ. Comment, en effet, celui qui serait pas lui-même vrai Dieu serait-il capable de nous communiquer la vie même de Dieu ? C'est pourquoi le concile de Nicée, ayant établi que le Fils est consubstantiel au Père, permet d'affirmer que Jésus est Dieu. Le premier concile de Constantinople (en 381) précisera "vrai Dieu, né du vrai Dieu", expression que l'on retrouve dans le Credo.
L'unité du Christ
243 Maintenant qu'il a été clairement formulé que Jésus est homme et vrai Dieu, la contestation se porte sur le mode d'unité qui existe entre la divinité et l'humanité du Christ. Pour dépasser le de la raison devant le paradoxe de l'Incarnation, on a cherché à mettre une certaine distance entre la divinité du Verbe et son humanité. Le Verbe habiterait l'homme Jésus comme un dieu habite son temple.
Nestorius (vers 428) ne veut pas que les événements arrivés à Jésus selon son humanité soient attribués au Verbe de Dieu. Mais si Nestorius avait raison, il ne serait plus vrai de dire, avec l'évangile selon Saint Jean, que "le Verbe s'est fait chair" ([Jn 1,14) et, avec Paul, que "le Seigneur de gloire" (1Co 2,8) a été crucifié.
Aussi le concile d'Éphèse (431) proclame que l'union de la divinité et de l'humanité dans le Christ se fait à l'intérieur de l'unique personne du Verbe (union dite "hypostatique" en vocabulaire technique). C'est pourquoi Marie, mère du Christ, peut être réellement dite Mère de Dieu.
244 De nouveaux débats ayant été soulevés concernant alors le maintien de la pleine humanité du Christ dans l'unité de la personne, le concile de Chalcédoine (451) promulgue une célèbre formule que l'on peut résumer en ces termes : c'est le même Christ, Verbe, Fils de Dieu, qui est à la fois vrai Dieu et vrai homme ; les deux natures, la nature humaine et la nature divine, se rencontrent dans l'unique personne divine de Jésus. L'expression peut paraître abstraite, mais son sens est réel et fondamental : il vient préciser comment cet unique Jésus Christ, qui a accompli notre salut, est à la fois vraiment Dieu et vraiment homme.
Comme pour les autres éléments de la réalité de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, la question de la conscience de Jésus doit être abordée dans les perspectives tracées par le pape Saint Léon dans sa lettre à Flavien (449), lettre dont les arguments sont repris par le III concile de Constantinople (681) : "La génération singulièrement admirable et admirablement singulière (du Fils de Marie) n'est pas à comprendre comme si la nouveauté de cette création avait fait disparaître les conditions de notre race" (DS 292 FC 308)
245 Le Nouveau Testament ne laisse planer aucun doute sur la conscience qu'a toujours eue Jésus de se recevoir tout entier de Dieu son Père, de ne faire qu'un avec lui et donc d'être le Fils unique de Dieu, et en ce sens, d'être lui-même Dieu.
De la même façon, il connaissait le but de sa mission, avec ce qu'elle comportait, son sacrifice "pour que les hommes aient la vie" (Jn 10,10).
Mais Jésus avait une conscience humaine de sa divinité et de ce qu'elle impliquait pour sa mission. Dans sa traduction réfléchie, cette conscience participait des conditionnements de toute conscience humaine : elle passait par les mots disponibles de la langue et prenait appui sur les choses, les situations ou les événements rencontrés. Ainsi a-t-elle pu connaître, sur ce plan, un développement, conformément à ce que Saint Luc déclare de la croissance de Jésus, non seulement en taille, mais aussi "en sagesse" et "en grâce" (Lc 2,52). L'expérience devait donc aussi, pour l'homme qu'il était, jouer le rôle qui lui revient dans la connaissance des choses qui relèvent précisément de l'expérience.
Jésus Christ sauveur
246 En traitant de l'identité du Christ, vrai Dieu et vrai homme, en rappelant sa vie et son oeuvre parmi les hommes, en recevant le témoignage des apôtres sur sa mort et sa résurrection, nous parlions déjà du salut. Non seulement, en effet l'itinéraire de Jésus est ordonné à notre salut, mais Jésus lui-même est, dans sa personne, notre Sauveur et notre Salut. Il convient cependant de s'arrêter davantage sur cette donnée centrale de notre foi, d'autant plus qu'elle est loin aujourd'hui d'être toujours entendue et comprise.
Dieu qui sauve, un homme en attente de salut
247 Le Dieu d'Israël est un Dieu sauveur. Le Dieu qui créa l'univers, c'est lui qui se présente à Moïse : "La clameur des fils est parvenue jusqu'à moi et j'ai vu l'oppression que leur font subir les Égyptiens. Tu feras sortir d'Égypte mon peuple" ([Ex 3,9-10). C'est de ce même Dieu que parle le prophète Isaïe "Ton Époux, c'est ton Créateur (...). Ton Rédempteur, c'est le Dieu Saint d'Israël. (...) Dans mon amour éternel j'ai pitié de toi, dit Seigneur, ton Rédempteur" (Is 54,5-8).
Quand, au seuil de l'Évangile, est annoncée la venue du Messie attendu, il reçoit le nom de Jésus, dont l'étymologie est "Yahvé sauve." En effet, "son nom, donné aux hommes, est le seul qui puisse nous sauver" (Ac 4,12). Ainsi, tout au long de l'Écriture, pour faire alliance avec l'homme, Dieu le sauve, le délivre, le rachète.
248 L'homme a-t-il donc besoin d'être sauvé ? L'homme d'aujourd'hui en a-t-il encore besoin ? Sauvé de quoi ? Se pose-t-il encore de telles questions ?
Pourtant nous sommes habités, bon gré mal gré, par le désir du bonheur, par celui de donner un sens à notre existence et de la réussir. C'est le désir de vivre, pleinement et toujours, dans une "qualité de vie", qui comporte la joie d'aimer et d'être aimé. Ce désir est absolu et il est la marque en "creux" de notre vocation. Car nous avons été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, dans le dessein de le voir et de communier éternellement à sa propre vie, dans une vie de ressuscités avec le Christ. Qu'il en ait ou non conscience, l'homme a faim de Dieu pour se réaliser pleinement lui-même.
L'incapacité de l'homme à réaliser son salut
249 Les hommes sont contredits dans leur désir, non seulement parce que Dieu, qui seul pourrait combler leurs désirs, demeure inaccessible à leurs propres forces, mais aussi parce qu'ils rencontrent toujours l'échéance de la mort et le risque constant de la maladie et de la souffrance. De même, ils font l'expérience de la division qui existe entre eux et la nature (travail comportant de la "peine", désastres écologiques...). De plus, la division règne entre eux, qu'il s'agisse de la famille, des structures économiques et sociales ou de la vie politique et internationale. Enfin, chacun se trouve divisé en lui-même : "Ce qui est à ma portée, écrivait Saint Paul à propos de l'homme dont la foi n'a pas transformé la vie, c'est d'avoir envie de faire le bien, mais pas de l'accomplir. je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas" ([Rm 7,18-19). Chacun découvre en soi une inclination au mal qui le fait trop souvent tomber dans le péché. De cette situation fondamentale, l'humanité ne peut sortir par ses seules forces.
Le salut, délivrance et plénitude de vie
250 Pour faire entendre à ce propos son message, la Bible se sert de deux images. La première est celle du retour à la santé de l'homme malade, menacé et vivant l'angoisse de la mort. Le salut, c'est alors la santé, la plénitude de la vie. C'est ainsi que Jésus, quand il guérit les malades les "sauve" : le retour à la santé physique est le signe du salut total de la personne. La seconde image est celle de la libération de la servitude, soit celle de l'esclave, soit celle du peuple injustement condamné à un esclavage collectif. Ainsi la libération d'Égypte du peuple d'Israël, à travers le passage de la mer Rouge, est la figure permanente de la libération de tout mal, et l'entrée dans la Terre promise est déjà la préfiguration de l'entrée dans le royaume de Dieu pour une vie pleinement heureuse.
L'oeuvre salvifique de Jésus se situe directement dans ces perspectives. Dans la scène de la Transfiguration il parle de "l'exode qu'il va accomplir à Jérusalem" (cf [Lc 9,31). Il sera le véritable Agneau pascal dont, conformément au rituel, "aucun de ses os ne sera brisé" (Jn 19,36).
251 Ainsi le salut chrétien comporte dans son unité concrète deux aspects. C'est la délivrance de tout mal, du mal et de la souffrance qui nous atteignent de l'extérieur et auxquels nous ne pouvons rien, ou si peu, comme du mal qui vient de nous, le péché, avec sa conséquence dernière, la privation éternelle de Dieu. C'est, plus encore, le don de la vie, d'une vie éternelle qui a les traits du Royaume que Jésus est venu instaurer, d'une vie dans l'amour, la justice et la paix. Une telle vie ne peut venir que de Dieu. Elle est le fait de notre adoption filiale (cf. Rm 8,15-23 Ga 4,5) et nous fait participer à la nature divine" (cf. 2P 1,4) et à l'échange d'amour entre le Père et le Fils dans l'Esprit. Elle est déjà secrètement sente et donnée ici bas. Elle se manif estera pleinement et définitivement dans la gloire de Dieu.
Le salut est annoncé à toutes les pages du Nouveau Testament. C'est la Bonne Nouvelle, l'Evangile. Mais ce salut s'exprime en des formules multiples et variées qu'on ne résumerait pas sans risque.
Jésus Christ, l'unique médiateur
252 Pour rendre compte de la doctrine du salut, il existe cependant une perspective centrale. C'est la personne de Jésus, considéré dans son rôle de médiateur : "Il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous les hommes" ([1Tm 2,5-6)
Le titre de médiateur précise, en effet, le rôle propre du Sauveur. Un médiateur est celui qui, par sa solidarité avec les deux parties en cause, est capable de leur permettre de "faire alliance", de se réconcilier et de vivre en communion. Ainsi Jésus est-il porteur de l'Alliance, proposée aux hommes par le Père, accueillie par eux dans la foi, célébrée dans l'eucharistie. Il est "le médiateur d'une Alliance nouvelle" (He 12,24).
Qui dit médiation dit échange et donc double mouvement : le mouvement de don qui va de Dieu à l'homme et le mouvement de réponse et d'offrande qui va de l'homme à Dieu. Le premier mouvement peut être dit "descendant" et le second "ascendant". Le propre du médiateur est, en effet, d'assumer en sa propre personne les deux côtés de l'échange. Jésus est d'abord du côté de Dieu qui se donne aux hommes, mais il est aussi du côté des hommes qui se donnent à Dieu. Selon ce premier mouvement on peut dire qu'en Jésus Dieu aime l'homme à en mourir ; selon le second, en Jésus l'homme aime Dieu à en mourir. Les grandes expressions du mystère du salut attestées dans l'Écriture et la Tradition peuvent s'éclairer selon ces deux perspectives unies de manière parfaite dans l'oeuvre sacrificielle du Fils bien-aimé.
253 Le point de départ de l'affirmation du salut dans le Nouveau Testament se situe dans les expressions "pour nous", "pour vous", "pour la multitude". Jésus a vécu "pour nous" ; il a institué l'eucharistie "pour nous" et il est mort "pour nous" (Rm 5,8 Ep 5,2 etc.) ; il "s'est donné lui-même en rançon pour tous les hommes" (1Tm 2,6).
Ce "pour nous" a un triple sens. D'abord il veut dire en notre faveur, car il s'agit d'une initiative bienveillante de l'amour de Dieu et de Jésus pour notre bien. Mais ce sens dominant implique aussi celui de à cause de c'est en raison de notre situation de pécheurs que le Christ a dû souffrir pour nous. Enfin, le "pour nous" signifie également que Jésus, solidaire des hommes pécheurs, sans l'être de leur péché, s'est offert à leur place, prenant sur lui la mort introduite dans le monde par le péché.
Ce "pour nous" se développe spontanément en un "pour nos péchés" (Ga 1,4 1Co 15,3 etc.), c'est-à-dire en raison de (cf. Rm 4,25), mais aussi pour nous libérer de nos péchés. Il s'explicite également en un "pour notre salut". C'est donc à bon droit que le Symbole de Nicée-Constantinople a commenté le "pour nous" de l'Écriture en lui ajoutant "et pour notre salut". Située au coeur du Credo, cette formule en résume toute l'intention.
