Le Christ vainqueur et rédempteur
254 Dans la Tradition de l'Église, l'oeuvre du Christ est dite de rédemption. Le mot ne fait guère partie du vocabulaire commun des hommes d'aujourd'hui. Dans celui de la Bible il renvoie à une pratique connue : celle de la rançon payée pour libérer un esclave, en le "rachetant". Le terme sert alors à caractériser plusieurs interventions décisives de Dieu en faveur des hommes, notamment la délivrance de l'esclavage d'Égypte, qui prélude à l'Alliance que ce même Dieu entendait conclure avec Israël.
Le terme est bien propre à désigner l'oeuvre du Christ, avec tout ensemble : ce qui lui en a "coûté", le sacrifice de sa vie ; et ce qui en est résulté, la libération d'une humanité établie sous l'empire du péché et de la mort ; la constitution, à partir de là, d'une "race choisie", d'un "sacerdoce royal", d'une "nation Sainte", d'un "peuple qui appartient à Dieu" (d'un peuple qu'il s'est "acquis") - l'Église, la communauté de la Nouvelle Alliance (cf. [1P 2,9).
La victoire de la croix a été onéreuse : elle a coûté le sang du Christ. "Ce qui vous a libérés de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères, ce n'est pas l'or et l'argent, car ils seront détruits ; c'est le sang précieux du Christ, l'Agneau sans défaut et sans tache" (1P 1,18-19). Dans l'Écriture, le sang c'est la vie même (cf Lv 17,11.14). C'est son sang que le Christ a versé pour que nous soyons sauvés. Notre vie, il la paie de la sienne quand il se livre aux hommes pécheurs et s'offre au Père par amour.
Le Christ libérateur
255 Saint Paul lie le thème du salut à celui de la liberté. Lui, l'observant rigoureux de la Loi, a été libéré par la grâce de Jésus Christ : "Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N'ai-je pas vu Jésus, notre Seigneur ?" ([1Co 9,1). C'est pourquoi il rappelle aux Galates : "Si le Christ nous a libérés, c'est pour que nous soyons vraiment libres. Alors tenez bon, et ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage. Vous avez été appelés à la liberté" (Ga 5,1 Ga 5,13).
Irénée, évêque de Lyon (deuxième siècle), aimera montrer que le salut des hommes passe par la conversion de leur liberté.
Dans son commentaire de la scène de la tentation de Jésus, il explique que, par sa résistance à l'adversaire, Jésus a détruit l'effet d'asservissement de la chute originelle. Le nouvel acte de liberté du Christ annule en quelque sorte le résultat de l'acte ancien de la liberté de l'homme. En donnant une issue contraire à la tentation, il renverse la situation et rend l'homme à sa liberté première.
Plus tard, Saint Augustin (354-430) fera l'expérience de cette libération intérieure de son être pécheur par la grâce du Christ et il deviendra le grand docteur de la grâce qui libère notre libre arbitre.
256 Le Christ libère "homme tout entier, corps et âme. L'homme n'est pas seulement un individu isolé. Il vit en société, dans l'histoire. Si le salut s'adresse à lui de manière personnelle, il ne s'adresse pas à lui de manière purement individuelle. Le salut concerne l'homme dans sa vie sociale : dans sa famille, mais aussi dans la cité, jusqu'au sein de la communauté nationale et internationale. Le salut chrétien se doit donc de donner des signes historiques et sociaux de sa réalité. Le croyant peut légitimement discerner dans les progrès de la justice et de la liberté parmi les hommes un signe et une ébauche du Royaume qui vient (cf. GS 39).
"Éclairée par l'Esprit du Seigneur, l'Église du Christ peut discerner dans les signes des temps ceux qui sont prometteurs de libération et ceux qui sont trompeurs et illusoires. Elle appelle l'homme et les sociétés à vaincre les situations de péché et d'injustice, et à établir les conditions d'une vraie liberté" (Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération, 1986, no. 60).
Le Christ divinisateur
257 Par l'oeuvre de salut réalisée par le Christ, nous sommes mis en communion avec Dieu en devenant ses fils adoptifs. Le baptême, par excellence sacrement du salut, nous plonge dans la mort du Christ pour que, ensevelis avec lui pour mourir au péché, nous renaissions avec lui à une vie nouvelle pour Dieu (cf. [Rm 6,4-8). Cette vie nouvelle n'est autre que l'entrée dans les relations d'amour des personnes divines.
"Il y a une certaine ressemblance entre l'union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l'amour" (GS 24).
C'est en étant, par la grâce de Dieu, élevé à participer à sa propre vie, que l'homme atteint la perfection de son humanité. En se communiquant lui-même à l'homme, Dieu le hausse au-delà de sa condition naturelle. "Telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est fait homme et le Fils de Dieu, Fils de l'homme : c'est pour que l'homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive, devienne fils de Dieu" (Saint Irénée, Contre les hérésies, III, 19, 1).
Le Christ "justice" de Dieu
258 Jésus a accompli toute justice en " s'ajustant " parfaitement, pourrait-on dire, à la volonté de Dieu son Père (cf. [Mt 3,15).
Le mot biblique de "justice", qui indique la totale conformité aux vues de Dieu, ne doit pas être réduit au sens qu'il a dans son emploi courant.
Il a été persécuté pour la justice et reconnu comme un juste par le centurion au pied de la croix (cf. Lc 23,47). Mais sa justice personnelle était aussi une "justice pour nous", une justice qui condamne le péché, mais qui "justifie", c'est-à-dire qui rend juste le pécheur, en le rétablissant dans sa vraie relation à Dieu.
Saint Paul est le grand docteur de la justification du pécheur par la grâce du Christ, moyennant la foi en lui. Il a fait l'expérience personnelle de son incapacité à réaliser sa propre justice par les oeuvres de la Loi. Il a compris que nul ne peut dire de lui-même : "je suis juste", et que Dieu seul peut nous dire : "Tu es juste". "A cause de lui, j'ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue d'un seul avantage, le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. Cette justice ne vient pas de moi-même, c'est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse, mais de la foi au Christ : c'est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi" (Ph 3,8-9).
L'expérience de Saint Augustin est analogue, à bien des égards, à celle de Saint Paul et se transforme, comme chez l'Apôtre, en doctrine de la souveraineté de la grâce justifiante du Christ. Tout notre salut vient de la grâce de Dieu et notre réponse de foi est elle-même un don de la grâce.
259 Justifiés par la grâce venue du Christ, nous n'en sommes pas moins sauvés librement. La grâce vient libérer notre liberté, pour lui permettre de répondre aux prévenances divines.
Ainsi l'amour des parents, qui guide leur action éducative, bien loin d'entraver la liberté de leurs enfants, les aide à se constituer progressivement en personnes libres, capables à leur tour d'aimer en vérité.
La grâce de Dieu, dans laquelle s'exprime son amour pour nous, libère l'homme des servitudes engendrées par le péché. Elle guérit notre liberté blessée. Elle la rend à elle-même pour nous permettre d'aimer Dieu et nos frères en vérité. Dans ce jeu intérieur de la grâce et de la liberté, tout vient de Dieu, mais s'opère réellement au coeur de l'homme.
La question de la grâce et de la liberté fut au premier plan des débats doctrinaux au temps de la Réforme. Le concile de Trente (1545-1563) clarifie les choses. Il souligne la priorité absolue de la grâce, mais montre que la réponse de la liberté de l'homme est exigée, tout simplement parce qu'elle est donnée. La coopération de l'homme à son salut, tout en étant un don de la grâce, demeure un acte de sa liberté. L'homme consent au salut dans l'amour qu'il professe et vit. "Celui qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi" (Saint Augustin).
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