Le sacrifice du Christ
260 L'aspect ascendant de la médiation du Christ se manifeste dans le caractère sacrificiel de sa mort.
L'épître aux Hébreux développe un parallèle entre les sacrifices de l'Ancien Testament et le sacrifice du Christ, non sans souligner la profonde différence entre lui et eux. Alors que les sacrifices anciens étaient d'abord des sacrifices rituels où il y avait substitution d'une victime, le sacrifice du Christ est essentiellement un sacrifice existentiel, c'est-à-dire le don de sa propre vie à son Père pour ses frères.
Notre compréhension du sacrifice du Christ ne se construit pas à partir de l'histoire générale des religions, mais à partir des données de l'Écriture, Ancien et Nouveau Testament.
De l'agneau pascal à Jésus
261 L'événement de la libération d'Égypte est lié au sacrifice de l'agneau pascal (cf. [Ex 12). C'est le sacrifice de la première Alliance, célébré chaque année par le peuple juif comme un mémorial. Le souvenir de cette libération d'Égypte est ainsi évoqué selon un rituel précis. Le sacrifice de Jésus, crucifié précisément au moment de la célébration de la Pâque, est le sacrifice du véritable Agneau pascal, dont le premier n'était que la figure anticipatrice.
Plus généralement, la mort sacrificielle de Jésus récapitule toute la visée des sacrifices de l'ancienne Loi, tout en présentant une nouveauté radicale.
Les prophètes, les premiers, avaient vigoureusement critiqué la dégradation d'une pratique sacrificielle dans laquelle le geste extérieur en venait à servir d'alibi à une vie menée dans l'injustice. Deux formules clés résument cet enseignement, deux formules qui seront reprises par Jésus lui-même : "C'est l'amour que je désire, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, plutôt que les holocaustes" (Os 6,6 cf. Mt 9,13), et : "L'obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers" (1S 15,22 cf. Mc 12,33).
La nouveauté du sacrifice du Christ
262 La nouveauté du sacrifice de Jésus vient de ce que le contenu de son offrande au Père, c'est sa propre vie, toute donnée, jusqu'à la mort. Ainsi y a-t-il identité du prêtre et de la victime.
Selon l'épître aux Hébreux, le Christ est le nouveau grand prêtre. S'offrant lui-même à Dieu "une fois pour toutes", comme victime sans tache, "il a obtenu ainsi une libération définitive" ([He 9,12). Ce sacrifice est donc la suppression de tous les autres sacrifices : "Tu n'as pas voulu de sacrifices ni d'offrandes, mais tu m'as fait un corps. (...) alors, je t'ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté" (He 10,5-7). Ainsi est résumée l'offrande sacrificielle faite par le Christ dès l'instant de son entrée dans le monde, avant d'être consommée sur la croix.
Le sacrifice des chrétiens
263 La vie sacrificielle du Christ devient la loi de la vie sacrificielle du chrétien. "Vivez dans l'amour comme le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire" ([Ep 5,2).
A ce propos aussi, pour comprendre le sacrifice chrétien, nous ne devons pas nous référer d'abord à l'histoire des religions, mais toujours penser à la vie et à la mort du Christ, assumées dans l'amour et l'obéissance. Le sacrifice chrétien est essentiellement, lui aussi, un sacrifice existentiel, "spirituel" (cf. 1P 2,5), que Dieu nous demande, non pas parce qu'il en a besoin, mais pour notre bien. Nous l'exprimons dans la célébration eucharistique : "Que l'Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire."
264 Ce qui semble se présenter d'abord comme un don de l'homme à Dieu est en réalité un don de Dieu à l'homme. Comme l'a bien montré Saint Augustin, le sacrifice n'est pas d'abord ce qui fait souffrir : il est ce qui nous met en communion avec Dieu et donc nous donne accès au véritable bonheur. "Est vrai sacrifice toute oeuvre accomplie pour nous attacher à Dieu, autrement dit toute oeuvre rapportée à ce bien suprême grâce auquel nous pouvons être véritablement heureux" (Saint Augustin, La Cité de Dieu, X, vi).
Si le sacrifice implique une souffrance, celle-ci est due aux conséquences du péché qui nous habite, de même que le péché des hommes a rendu sanglant le sacrifice du Christ.
Dans l'eucharistie, le Christ associe à son sacrifice l'Église, et en elle chaque chrétien. En célébrant l'eucharistie, nous sommes offerts par le Christ au Père et nous devenons un seul corps dans le Christ. Toute l'existence du chrétien devient ainsi une existence sacrificielle et eucharistique. "Je vous exhorte, mes frères, écrit Saint Paul, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice Saint, capable de plaire à Dieu : c'est là pour vous l'adoration véritable" (Rm 12,1).
L'expiation souffrante
265 Le sacrifice du Christ est un sacrifice "expiatoire".
Le terme d'expiation souligne le côté souffrant du sacrifice et la nécessité de réparer le désordre causé par le péché. Elle n'implique pas pour autant l'idée d'un quelconque besoin de vengeance.
Dans l'un et l'autre Testament, l'idée d'expiation est plutôt liée à celle d'intercession, c'est-à-dire d'intervention en faveur de bénéficiaires.
Saint Paul déclare : "Dieu a exposé Jésus Christ, instrument de propitiation (on pourrait traduire aussi : instrument d'expiation) par son sang moyennant la foi" ([Rm 3,25). Le corps de Jésus recouvert du sang de sa passion est ici symboliquement comparé au "propitiatoire", c'est-à-dire au couvercle de l'arche d'Alliance, qui dans le Saint des Saints était aspergé du sang des victimes. Dans les deux cas, il s'agit d'abord et avant tout d'une intercession, d'une demande de pardon, ordonnée à la réconciliation. De même, le Serviteur souffrant d'Isaïe, auquel pensaient les auteurs du Nouveau Testament pour comprendre la passion de Jésus, offrait sa vie en expiation et "intercédait pour les pécheurs" (Is 53,12). Jésus est également établi "propitiation" (ou "expiation") pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi "pour ceux du monde entier" (1Jn 2,2). Il a "été un grand prêtre miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple" (He 2,17).
La souffrance de Jésus, qui est la conséquence du péché des hommes, et que Jésus accepte en communiant à la volonté du Père, est l'expression de toute sa force d'intercession pour le pardon des pécheurs. En Jésus l'intercession se fait sacrifice de la vie, don du sang exprimant un amour plus fort que la mort.
La réparation d'amour
266 On retrouve l'idée d'expiation dans l'expression médiévale de "réparation d'amour". Cette réparation est offerte par le chrétien en raison de ses propres péchés, mais aussi en raison des péchés du monde. La dévotion au Sacré-Coeur s'inscrit dans cette même ligne.
La dévotion au Coeur du Christ s'est greffée sur la contemplation des blessures du Christ : très particulièrement la plaie du côté (cf. [Jn 19,37). Dans le coeur de Jésus on voyait l'amour de Dieu blessé par nos péchés.
Ce courant spirituel d'inspiration johannique, déjà marquant au Moyen Age, s'est répandu au dix-septième siècle grâce à Saint Jean Eudes et à Sainte Marguerite-Marie. Cette dévotion devait corriger l'influence de certains courants de l'époque, inspirés du calvinisme et du jansénisme, et marqués par l'idée d'un Dieu inexorable. Quelles que soient les colorations qu'elle peut comporter, son sens est d'amener à la rencontre de l'humanité souffrante et aimante du Sauveur.
La satisfaction
267 Ce mot n'est pas à prendre au sens devenu courant : "On est satisfait de ceci ou de cela." De quoi s'agit-il donc ?
Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109) a mis en valeur la place de la satisfaction dans la doctrine du salut. Anselme développe, en effet, l'idée suivante : l'homme pécheur doit pouvoir "satisfaire" à Dieu, c'est-à-dire non pas compenser exactement le mal commis, mais "en faire assez", selon l'étymologie du mot, et réparer autant qu'il peut pour montrer la sincérité de son repentir et de sa conversion. Or l'homme pécheur est devenu incapable de présenter une satisfaction digne de Dieu. Et pourtant seul un homme peut satisfaire au nom des hommes, mais Dieu seul serait capable d'accomplir une satisfaction digne de Dieu. Il est donc nécessaire que ce soit un Dieu-Homme qui l'accomplisse. Ce sera l'oeuvre du Christ, qui, "réparant" du poids de toute sa vie et de sa mort le péché des hommes, fera par son amour infiniment plus que ce qui était nécessaire. Il n'y a pas, chez Anselme, l'ombre d'une idée de justice vindicative de la part de Dieu.
268 Le Christ a agi comme chef de l'humanité. Il a fait le premier, lui l'innocent, ce que, par lui, nous pouvons désormais faire pour retourner à Dieu. Il nous trace la voie par laquelle nous devons passer et nous obtient du même coup la force d'y passer après lui. Bien plus, il nous fait accomplir en lui notre retour. Nous n'avons plus qu'à nous laisser unir à lui pour nous trouver, avec lui, purifiés devant Dieu. Dans une certaine mesure il s'est substitué à nous mais, bien plus encore, il voulut prendre sur lui notre responsabilité de pécheur, l'assumant jusque dans la mort.
Le sacrifice du Christ, l'Innocent qui accepte d'aller à la mort pour les coupables, "satisfait" à la justice de Dieu : "Le Fils unique bien-aimé de Dieu, notre Seigneur Jésus Christ, qui, alors que nous étions ennemis ([Rm 5,10), à cause de l'extrême amour dont il nous a aimés (cf. Ep 2,4), a mérité notre justification par sa très Sainte passion sur le bois de la croix et a satisfait pour nous à Dieu son Père" (concile de Trente, DS 1529 FC 563).
Doxologie de la prière eucharistique
Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. Amen.
"Notre paix"
269 Un certain nombre de termes traditionnels à travers lesquels s'exprime l'oeuvre du Christ, ou du moins l'un ou l'autre aspect de cette oeuvre, sont devenus étrangers aux oreilles de beaucoup de nos contemporains, ou hermétiques. Ils demandent, pour être bien entendus, des explications. Ainsi en est-il des mots "justification", "expiation", "satisfaction", voire des mots plus courants de "rédemption" et de "salut".
L'Église contemporaine a remis en valeur un terme du Nouveau Testament qui, au contraire, parle aux hommes de notre temps : le terme de "réconciliation", auquel est étroitement associé celui de "paix".
Peu de termes sont, en fait, aussi appropriés pour définir l'oeuvre du Christ à l'égard de l'homme pécheur et d'une humanité éloignée de Dieu, traversée par les divisions et les haines meurtrières, et qui va même souvent jusqu'à la rupture de ses liens avec la nature.
Avant d'accomplir son oeuvre de réconciliation sur la croix, Jésus l'a prêchée et annoncée. La parabole du fils retrouvé (cf [Lc 15,11-32) la présente comme l'expression de l'initiative du Père. Sous sa double dimension de réconciliation avec Dieu et de réconciliation avec les frères, la réconciliation fait aussi partie intégrante de la prière enseignée par Jésus à ses disciples : le Notre Père.
270 La réconciliation est déjà donnée en son principe dans la personne de celui qui est en même temps "vrai Dieu" et "vrai homme". C'est cependant dans le mystère pascal de Jésus qu'elle trouve son accomplissement.
Sur la croix s'opère d'abord la réconciliation des hommes pécheurs avec Dieu. Telle est la bonne nouvelle que Saint Paul annonce aux Romains : "Si Dieu nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils, quand nous étions encore ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, nous serons sauvés par la vie du Christ ressuscité. Bien plus, nous mettons notre orgueil en Dieu, grâce à Jésus Christ, notre Seigneur, qui nous a réconciliés avec Dieu" (Rm 5,10-11).
De cette réconciliation l'Apôtre est le ministre. Il est essentiellement porteur de cette "parole de réconciliation". "Au nom du Christ, nous vous le demandons, déclare-t-il aux Corinthiens, laissez-vous réconcilier avec Dieu" (2Co 5,20).
271 Mais la réconciliation avec Dieu est immédiatement principe d'une réconciliation avec soi-même. L'homme pécheur est toujours un homme intérieurement divisé, désuni, tiraillé, voire déchiré par des passions contradictoires. Le fruit de la réconciliation avec Dieu est d'abord la paix du coeur.
Cependant, cette réconciliation avec Dieu et avec soi-même est inséparable de celle à laquelle sont appelés les hommes entre eux et dont le principe est également posé sur la croix.
Dans le Nouveau Testament, la réconciliation fraternelle est représentée de manière exemplaire par celle des juifs et des païens. "Maintenant, écrit Saint Paul aux Éphésiens, en Jésus Christ, vous qui étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. C'est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, Israël et les païens, il a fait un seul peuple ; par sa chair crucifiée, il a fait tomber ce qui les séparait, le mur de la haine, en supprimant les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Il voulait ainsi rassembler les uns et les autres en faisant la paix, et créer en lui un seul Homme nouveau. Les uns comme les autres, réunis en un seul corps, il voulait les réconcilier avec Dieu par la croix" (Ep 2,13-16 cf. Col 1,19-20).
272 L'Église est le lieu dans et par lequel ne cesse de se poursuivre l'oeuvre réconciliatrice du Christ (cf. LG 1). Elle l'est par sa prédication, par ses sacrements, par ses initiatives au sein de la société humaine.
Ces initiatives gagneront d'autant plus en efficacité qu'elles seront le fait de l'ensemble des chrétiens. A cet égard le mouvement oecuménique est inséparable des efforts menés et faveur de la paix entre les peuples et les nations.
Oeuvrer à la réconciliation et à la paix, telle est bien pour l'Église la manière de montrer, à l'intérieur du monde, ce qu'elle est au plus intime de son mystère : une communauté d'alliance, la communauté de la Nouvelle Alliance, scellée dans le sang du Christ.
273 Le Christ est la lumière des peuples : réuni dans l'Esprit Saint, le Saint concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes les créatures la bonne nouvelle de l'Évangile, répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l'Église (cf. Mc 16,15). L'Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain, elle se propose de préciser davantage, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l'enseignement des précédents conciles, sa propre nature et sa mission universelle. A ce devoir qui est celui de l'Église, les conditions présentes ajoutent une nouvelle urgence : il faut en effet que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques, culturels, réalisent également leur pleine unité dans le Christ. (Constitution dogmatique sur l'Église LG 1, Concile Vatican II).
274 Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis ! Ps 132,1
275 Prenons une comparaison : notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. Tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés dans l'unique Esprit pour former un seul corps. Tous nous avons été désaltérés par l'unique Esprit. Le corps humain se compose de plusieurs membres, et non pas d'un seul. Le pied aura beau dire : "Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps", il fait toujours partie du corps. L'oreille aura beau dire : "Je ne suis pas l'oeil, donc je ne fais pas partie du corps", elle fait toujours partie du corps. Si, dans le corps, il n'y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S'il n'y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l'a voulu. Or, vous êtes le corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps. Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l'Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui sont chargés d'enseigner, puis ceux qui font des miracles, ceux qui ont le don de guérir, ceux qui ont la charge d'assister leurs frères ou de les guider, ceux qui disent des paroles mystérieuses. Tout le monde évidemment n'est pas apôtre, tout le monde n'est pas prophète, ni chargé d'enseigner ; tout le monde n'a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter. 1Co 12,12-18 1Co 12,27-30
