Préambule · Prologue · § 6

Comment enseigner l'Ecriture Sainte

Comme cette Ecriture Sainte a un mode spécial de procéder, elle doit être, selon ce mode, d’une manière spéciale, comprise et exposée. Puisqu’elle cache sous une lettre unique un sens multiple, celui qui l’expose doit amener au jour ce qui était caché et manifester ce qui est ainsi mis en lumière par un autre texte plus clair. Ainsi, si j’exposais ce verset de psaume : « Prends armure et bouclier et te lève à mon aide », et si je voulais expliquer ce que sont les armes divines, je dirais que c’est la vérité et la bonne volonté et je le prouverais par un texte très clair de l’Ecriture Sainte. Car il est écrit ailleurs : « Tu nous couvres du bouclier de ta bonne volonté », et encore : « Il te couvre du bouclier de sa vérité. »

On ne peut atteindre aisément à ceci, que si l’on confie à sa mémoire le texte et la lettre de la Bible par une lecture assidue. Autrement, on ne pourrait jamais être capable d’exposer les Ecriture Saintes. Ainsi, comme celui qui dédaigne d’apprendre les premiers éléments dont est composé le discours n’arrivera jamais à connaître le sens des paroles ni la loi correcte des constructions, de même celui qui méprise la lettre de l'Ecriture Sainte ne s’élèvera jamais à ses intelligences spirituelles.

Celui qui expose l’Ecriture Sainte doit savoir que l’allégorie n’est pas requise partout et que tous les textes ne sont pas à exposer mystiquement. C’est pourquoi il faut noter que l’Ecriture Sainte a quatre parties. La première dans laquelle la lettre traite des choses naturelles de l’univers et, par elles, signifie notre salut, comme il apparaît dans le récit de la formation du monde. La deuxième dans la quelle la lettre traite des actes et des événements de l’histoire du peuple d’Israël et signifie par eux la rédemption du genre humain. La troisième dans laquelle, en paroles claires, la lettre signifie et exprime ce qui regarde notre salut quant à la foi et aux moeurs. La quatrième dans laquelle la lettre annonce le mystère de notre salut, partie en paroles claires, partie en paroles énigmatiques et obscures. C’est pourquoi l’Ecriture Sainte ne peut, dans ces différents passages, être l’objet d’une exposition uniforme.

Celui qui expose, doit diriger son exposition de l’Ecriture Sainte selon une triple règle qui peut être tirée des paroles du bienheureux Augustin, dans son livre De doctrina christiania.

Première règle. Partout dans cette Ecriture Sainte où le sens premier des mots signifie la réalité de la création ou les actes singuliers de la vie humaine, les choses signifiées par les mots sont signifiées en premier, et ensuite seulement les mystères de notre salut. Là où le premier sens des mots exprime la foi ou la charité, il ne faut chercher aucune allégorie.

Deuxième règle. Là où les mots de cette Ecriture Sainte signifient la réalité de la création ou la vie du peuple d’Israël on peut chercher dans un autre texte de l’Ecriture Sainte ce que chaque chose signifie et ensuite tirer son sens par les mots signifiant clairement la vérité de la foi ou l’honnêteté des moeurs. Par exemple, si l’on dit : « Les brebis engendrent des jumeaux », il faut montrer que « brebis » signifie ici les hommes et « jumeaux » la double charité.

Troisième règle. Quand un texte scripturaire possède un sens littéral et un sens spirituel, celui qui expose doit déterminer si cette attribution convient au sens historique ou au sens spirituel, si par hasard les deux sens ne conviennent pas. Si les deux sens conviennent, alors on doit affirmer le sens littéral et le sens spirituel. Si l’un seulement con vient, on doit l’entendre spirituellement. Ainsi, le sabbat de la Loi est perpétuel, le sacerdoce éternel, la possession de la terre éternelle et le pacte de la circoncision éternel : tout ceci est à entendre dans un sens spirituel.

Pour pénétrer, en scrutant et en exposant avec sûreté la forêt des saintes Ecriture Saintes, il faut tout d’abord connaître la vérité de cette sainte Ecriture Sainte par des paroles explicites, c’est-à-dire observer comment l’Ecriture Sainte décrit l’origine, le développe ment et la consommation des deux corps qui s’affrontent en s’opposant, le corps des bons qui s’humilient ici-bas pour être exaltés éternellement dans le ciel et le corps des méchants qui s’exaltent ici-bas et seront éternellement abattus. Ainsi l’Ecriture Sainte traite de l’univers entier quant au sommet et au fond, quant au premier et au dernier et quant au déroulement intermédiaire, sous la forme d’une croix intelligible dans laquelle on peut décrire et, en un certain sens, voir par la lumière de l’esprit, toute la création universelle. Pour la comprendre, il faut connaître le principe des choses, Dieu, leur création, leur chute, la rédemption par le sang de Jésus-Christ, la réformation par la grâce, la guérison par les sacrements et enfin la rétribution par la peine et la gloire éternelle.

Mais cette doctrine est transmise d’une manière si diffuse tant dans les écrits des saints que dans ceux des docteurs, qu'elle ne peut être vue et entendue durant longtemps et les jeunes théologiens prennent fréquemment en dégoût l’Ecriture Sainte elle-même, comme incertaine et désordonnée, comme une forêt obscure.

Prié par des confrères de dire avec notre pauvre petite science quelque chose de bref, dans une somme, sur la vérité de la théologie, et cédant à leurs prières, j’ai consenti à écrire un bref traité (Breviloquium), dans lequel j’ai traité brièvement non pas toutes les vérités à croire, mais seulement les plus utiles, y ajoutant quelques explications selon les circonstances.

Parce que la théologie traite de Dieu et du premier principe, parce que, comme la science et la doctrine la plus élevée, elle résout toutes choses en Dieu comme dans le principe premier et souverain, dans l’assignation des raisons, en tout ce qui est contenu dans ce petit traité, je me suis efforcé de chercher l’explication dont le premier principe pour montrer ainsi que la vérité de l'Ecriture Sainte vient de Dieu, traite de Dieu, est conforme à Dieu, a Dieu pour fin, de façon que justement cette science apparaisse une, ordonnée et, non à tort, nommée théologie.

Si l’on trouve en cet opuscule quoi que ce soit d’imparfait, d’obscur, de superflu ou de moins correct, qu’on m’en accorde le pardon à cause de mes occupations, de mon manque de temps et de la pauvreté de ma science. Si l’on y trouve quelque chose de correct, qu’on en rende à Dieu seul l’honneur et la gloire.

Pour que la suite apparaisse plus clairement, j’ai pris soin de présenter d’abord les titres particuliers des chapitres, afin d’en faciliter la mémoire et d’en rendre plus claire une vue d’ensemble. Ces chapitres sont groupés en sept parties et sont au nombre de soixante-douze.