Résumé de la matière
Si l'on considère l’état final, il faut distinguer ce qui précède, ce qui accompagne et ce qui suit le jugement. La peine du purgatoire et les prières de l’Eglise sont comme deux préambules au jugement général. Le feu du purgatoire est un feu corporel qui touche l’esprit des justes, dans la mesure où ils n’ont pas accompli en cette vie la pénitence proportionnée à leur faute, dans la mesure où ils ont des restes de péché à consumer. La souffrance du purgatoire est moins douloureuse qu’en enfer mais plus lourde qu’en ce monde ; toutefois, les âmes du purgatoire gardent toujours l’espérance car elles savent qu’elles ne sont pas en enfer ; et pourtant en raison de l’intensité de leur peine, il leur arrive peut-être de ne pas y penser. Ce feu corporel infligé aux esprits les purifie des dettes, des souillures et des restes du péché ; et lorsque leur purification est suffisante, ils prennent immédiatement leur envol et sont introduits dans la gloire du paradis.
Explication
Le principe premier, parce qu'il est premier, est Bon et Parfait. C'est la raison pour laquelle il aime infiniment le bien et déteste le mal ; or cette Bonté ne tolère pas que le bien demeure sans récompense, elle ne tolère pas davantage que le mal demeure impuni. Lorsqu’il arrive à des hommes justes de décéder sans avoir totalement payé la dette de leurs fautes en cette vie, il est nécessaire également qu’ils soient temporairement punis à la mesure de leur dette et de leur culpabilité. Ce n'est qu'ensuite qu'il est nécessaire qu’ils soient finalement récompensés. Sans cela, l’harmonie de l’ordre universel serait troublée. Toute faute commise, surtout la faute mortelle, mais aussi le péché véniel qui y dispose provoque trois désordres : elle offense la divine majesté, fait tort à l’Eglise, et déforme l’image divine, inscrite en notre esprit. Or toute offense requiert son châtiment. Le dommage exige satisfaction et la difformité appelle la purification. La peine requise aura donc les trois effets : elle sera 1- punition juste, 2- satisfaction équitable et 3- purification suffisante.
1- Tout d’abord cette peine devra punir justement. Dès lors, l’esprit qui a dédaigné le bien éternel pour se soumettre à un bien infime se verra soumis à des réalités inférieures. Il est juste qu'il reçoive la peine des êtres qui occasionnèrent sa faute ; à cause d’eux, il a dédaigné Dieu et il s’est avili lui-même. Par conséquent, l’ordre de la justice exige que l’esprit soit puni par un feu matériel. Puisque l’ordre de la nature unit l’âme au corps pour lui influer la vie, l’ordre de justice unira l’âme au feu matériel ; digne de châtiment, l’âme recevra la punition du feu. Cependant l’homme juste parce qu'il est en état de grâce, ne recevra qu'une peine transitoire. Sa peine sera proportionnée à la gravité de son péché et à la légèreté de sa pénitence passée. C’est pourquoi la peine temporaire du feu matériel sera plus ou moins longue, plus ou moins vive en fonction de la dette exigée par l’offense. « Il est nécessaire, affirme saint Augustin, que la douleur consume autant que l’amour du vice adhérait. » Plus l’amour mondain avait d’adhérence dans les fibres du coeur, plus la purification sera difficile.
2- En second, la peine doit être satisfactoire. Or, pour satisfaire à un péché, il faut la liberté du vouloir et l’état de voie. Mais le purgatoire n’est pas un état de mérite et sa peine est très peu volontaire. Le manque de liberté dans la volonté qui souffre sera donc remplacé, pour produire son effet, par l’intensité de la souffrance. Toutefois ceux qui sont au purgatoire possèdent la grâce et ils ne peuvent plus la perdre. C’est pourquoi ils ne peuvent ni ne veulent être totalement absorbés par la tristesse, ils ne peuvent sombrer dans le désespoir ou se révolter dans le blasphème. Leur châtiment est certes lourd, mais il est tout autre que le tourment de l’enfer et incomparablement plus léger ; car ils savent sans erreur possible que leur état diffère de l’enfer où les damnés sont torturés sans fin.
3- Enfin cette peine doit provoquer un effet de purification spirituelle. Pour le comprendre, deux hypothèses : ou bien le feu possède un effet spirituel qui lui est divinement donnée, ou bien, comme je le pense, la vertu même de la grâce présente à l'intime de l'âme est aidée par la peine extérieure, et ainsi l’âme qui déjà punie pour ses offenses et en remboursement de ses dettes, subit en outre une purification. Une fois cette purification suffisante, il ne reste plus en elle aucune tache empêchant l'entrée dans la gloire. Dès l’instant où l'esprit en sa fine pointe est disposé à recevoir l’influence déiforme de la gloire, lorsque sa purification est consommée et que la porte est ouverte, il prend son envol. Le feu de sa charité le soulève, plus rien ne l’appesantit, ni l’impureté de l’âme, ni la dette du péché. En conséquence, la miséricorde ou à la justice divine ne différent plus le don de la gloire et trouve dans cette âme une demeure appropriée. Retarder davantage la récompense serait une peine non raisonnable, et un esprit déjà purifié ne doit n'a pas à se purifier davantage.
