Partie V · La grâce du Saint-Esprit · Chapitre 6

La ramification de la grâce dans les habitus des béatitudes et par voie de conséquence dans les habitus des fruits et des sens

Résumé de la matière

A ces béatitudes, à cause de leur perfection et de leur plénitude se rattachent douze fruits de l’Esprit et cinq sens spirituels. Ce ne sont pas de nouveaux habitus mais un état de jouissance et un usage des spéculations spirituelles qui remplissent et consolent les esprits des justes.

Explication

Le principe réparateur étant parfait et parfaite ment réparateur et réformateur par le don gratuit, le don de la grâce émanant de lui avec libéralité et abondance doit donc se ramifier jusqu’aux habitus des perfections qui, parce qu’elles sont proches de la fin reçoivent, à juste titre, le nom de béatitudes. De l’intégrité de la perfection, des modes de perfection et des dispositions à la perfection, on comprend leur suffisance, leur nombre et leur ordre.

En premier lieu, l’intégrité de la perfection exige nécessairement une retraite complète devant le mal, une progression à fond dans le bien et une parfaite stabilité dans le mieux. Parce que le mal procède de l’enflure de l’orgueil, de la rancoeur de la méchanceté ou de la langueur de la concupiscence, pour s’éloigner au mieux de ce triple genre de mal, trois béatitudes sont nécessaires, à savoir la pauvreté en esprit éloignant du mal de l’orgueil, la douceur éloignant du mal de la rancoeur et les larmes éloignant du mal de la sensualité et de la langueur de la concupiscence.

Puisque le parfait progrès dans le bien est tendu dans l’imitation de Dieu et toutes les voies du Seigneur étant miséricorde et vérité, il existe donc une double béatitude selon ces deux voies, la faim ou zèle de la justice et l’amour de la miséricorde. La stabilité dans le mieux vient d’une connaissance claire ou d’un amour paisible. Il existe donc deux béatitudes ultimes, la pureté du coeur pour voir Dieu et la paix de l’esprit pour jouir parfaitement de lui.

En second lieu, si l’on considère les modes de perfection, il faut sept béatitudes. Car c’est la perfection de la religion, du gouvernement et de la sainteté intérieure. La perfection de la religion requiert nécessairement le renoncement au bien privé, la considération du bien fraternel et le désir du bien éternel : la première est l’affaire de la pauvreté en esprit, la seconde de la douceur de l’amour, la troisième de l’amertume des larmes. La perfection du gouvernement requiert nécessairement deux béatitudes, le zèle de la justice et l’amour de la miséricorde, car la miséricorde et la vérité gardent le roi. Le gouvernement dans l’Eglise militante doit être organisé selon ces deux béatitudes.

La perfection de la sainteté intérieure requiert nécessairement la pureté de la conscience et la tranquillité de toute l’âme par la paix divine sur passant tout ce que l’homme peut penser.

En troisième lieu, si l’on considère les dispositions préalables, il doit exister sept béatitudes. Car la crainte doit éloigner du mal et de l’occasion du mal. La racine de tous les maux étant la cupidité, la crainte dispose donc à la pauvreté en esprit dans laquelle l’humilité se joint à la pauvreté pour qu’ainsi l'homme parfait soit éloigné de la source de toute faute, c’est-à-dire de l’orgueil et de la cupidité. La pauvreté en esprit est donc le fondement de toute perfection évangélique. Il doit d’abord partir de ce fondement, celui qui veut parvenir au sommet de toute perfection évangélique, selon ce que dit Matthieu au ch. 19 : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes » : c’est là l’humilité qui fait que l’homme, en se renonçant, prend sa croix et suit le Christ qui est le principal fondement de toute perfection.

La crainte dispose donc à la pauvreté en esprit. La piété dispose à la douceur, car celui qui aime quelqu’un ne l’irrite pas et n’est pas irrité par lui. La science dispose aux larmes, parce que nous savons par la science que nous sommes écartés de l’état de béatitude dans cette vallée de misère et de larmes. La force dispose à la faim de la justice, car celui qui est fort tient si avidement à la justice qu’il préfère se séparer de la vie corporelle plutôt que de la justice. Le conseil dispose à la miséricorde et place cet acte au-dessus de tous les holocaustes.

L’intelligence dispose à la pureté du coeur, car la spéculation de la vérité purifie notre coeur de toutes les imaginations. La sagesse dispose à la paix ? Car la sagesse nous unit au vrai et au bien souverain dans lesquels se trouvent la fin et la tranquillité de tout notre appétit rationnel.

Lorsque cette paix est acquise, il s’ensuit nécessairement une délectation spirituelle surabondante qui est contenue dans les douze fruits pour insinuer la surabondance des délectations. Le nombre douze est, en effet, surabondant qui insinue l’exubérance des charismes spirituels par lesquels l’âme sainte jouit et se délecte. Alors, l’homme est apte à la contemplation, à la vision et à l’embrassement de l’époux et de l’épouse, lesquels surviennent quand il possède les sens spirituels par lesquels il voit la souveraine harmonie sous l’aspect du Verbe, il goûte la souveraine douceur sous l’aspect de la Sagesse comprenant les deux précédents aspects, le Verbe et la Splendeur, il sent le parfum souverain sous l'aspect du Verbe inspiré dans le coeur, il étreint la souveraine suavité sous l’aspect du Verbe incarné habitant en nous corporellement et se laissant par nous toucher, embrasser, étreindre par l’ardente charité qui, par l’extase et le transport, fait passer notre esprit de ce monde au Père.

De là découle manifestement que les habitus des vertus disposent principalement à l’exercice de la vie active, les habitus des dons au loisir de la vie contemplative, les habitus des béatitudes à la perfection des deux.

Les fruits de l’Esprit qui sont la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la mansuétude, la confiance, la modestie, la continence, la chasteté, désignent les délectations qui suivent les oeuvres parfaites.

Les sens spirituels désignent les perceptions mentales de la vérité contemplée. Cette contemplation exista chez les Prophètes par révélation dans une triple vision corporelle imaginative et intellectuelle, chez les autres justes, elle part de la spéculation qui commence dans le sens et parvient à l’imagination et passe de l’imagination à la raison, de la raison à l’entendement, de l’entendement à l’intelligence, de l’intelligence à la sagesse ou connaissance excessive qui commence en cette vie et s’achève dans la gloire éternelle.

Dans ces degrés consiste l’échelle de Jacob dont le sommet touche le ciel et le trône de Salo mon sur lequel est assis le Roi très sage, vraiment pacifique et plein d’amour comme l’époux très beau et tout désirable que les anges désirent contempler et vers lequel soupire le désir des âmes saintes comme le cerf désire les fontaines des eaux. Ce désir fer vent, à la manière d’un feu, rend notre esprit non seulement agile pour monter mais aussi, par une certaine docte ignorance, il l’élève au-dessus de lui-même dans la ténèbre et l’extase pour qu’il dise non seulement avec l’épouse : « Nous courons à l’odeur de tes parfums », mais aussi avec le prophète : « La nuit est ma lumière au milieu des délices ». Cette lumière nocturne et délicieuse, personne ne l’a vue hormis celui qui l’éprouve, personne ne l’éprouve que par la grâce divine qui n’est donnée qu’à celui qui s’y exerce. Il faut donc considérer maintenant les oeuvres méritoires.