Partie V · La grâce du Saint-Esprit · Chapitre 4

La ramification de la grâce dans les habitus des vertus

En troisième lieu, il reste à traiter de la grâce dans son rapport avec les habitus des vertus. A ce sujet, il nous faut considérer trois choses : 1° comment la grâce une se ramifie dans les habitus des vertus, 2° comme elle se ramifie dans les habitus des dons, 3° comme elle se ramifie dans les habitus des béatitudes.

Résumé de la matière

Bien que la grâce gratum faciens soit une, il y a pourtant sept vertus gratuites qui dirigent la vie humaine : trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité ; quatre vertus cardinales, la prudence, la tempérance, la force et la justice. Celle-ci, en un sens, est vertu générale, en un autre sens, une vertu spéciale et propre.

Ces sept vertus, bien que distinctes et possédant leur excellence propre, sont cependant connexes et égales entre elles au regard du même objet. Bien qu’informées gratuitement par la grâce, les vertus gratuites peuvent cependant devenir informes par la faute, à l'exception de la charité seule. Elles peuvent être à nouveau informées par la pénitence lorsque survient la grâce qui est l’origine, la fin et la forme des vertus.

Explication

De même que le principe créateur, par sa perfection suprême, en donnant la vie de la nature non seulement donne de vivre quant à l’acte premier, mais aussi quant à l’acte second qui est l’agir, il est de même nécessaire que le principe réparateur donne la vie à l’esprit dans l’être gratuit quant à l’être et quant à l’agir. Et parce que, d’un vivant selon la vie première, multiples sont les opérations vitales pour la parfaite manifestation de cette vie, puisque les actes se diversifient par leur objet et que la diversité des actes requiert la distinction des habitus, bien qu’il n’existe qu’une seule grâce vivifiante, elle doit cependant se ramifier dans divers habitus à cause des diverses opérations.

Certaines oeuvres morales sont premières comme croire, certaines intermédiaires comme comprendre le donné de la foi, certaines enfin sont dernières comme voir les choses comprises. Dans les premières, l’âme est rectifiée, dans les secondes, elle est équipée, aidée dans ses opérations par les seconds, et élevée enfin à la perfection par les derniers, dans les troisièmes, elle est consommée. La grâce gratum faciens doit donc se ramifier en habitus des vertus qui rectifient l’âme, en habitus des dons qui l’équipent [pour la rendre plus souple, plus opérante] et en habitus des béatitudes qui la consomment.

En outre, parce que la rectitude parfaite de l’âme requiert d’être rectifiée dans sa double face, supérieure et inférieure et par rapport à la fin et par rapport à ce qui conduit à la fin, il est donc nécessaire que, dans sa face supérieure en qui réside l’image de la Trinité, l’âme soit rectifiée par les trois vertus théologales. De cette façon, comme l’image de création consiste dans la trinité des puissances en l’unité d’essence, ainsi l’image de recréation consiste dans la trinité des habitus en l’unité de grâce par lesquels l’âme est portée en droite ligne vers la souveraine Trinité selon les appropriations des trois personnes. Ainsi, la foi conduit à croire et à assentir à la vérité souveraine, l’espérance à prendre appui sur la grandeur suprême et à attendre tout d’elle, la charité à désirer et à aimer le Bien souverain.

Il est nécessaire aussi que l’âme, quant à sa face inférieure, soit rectifiée par les quatre vertus cardinales. Car la prudence rectifie le rationnel, la force l’irascible, la tempérance le concupiscible, la justice rectifie toutes ces puissances dans leur rapport avec autrui. Et parce que cet « autrui » peut être d’une façon déterminée le prochain, un même homme peut être rapporté à soi-même en tant qu’autrui, cet autrui peut être aussi Dieu lui-même, la justice englobe ainsi toutes les puissances. Elle est non seule ment vertu cardinale, mais aussi vertu générale embrassant la rectitude de toute l’âme puisqu’elle est appelée « rectitude de la volonté ». De là vient qu’elle ne comprend pas seulement les vertus ordon nées au prochain, comme l’équité et la libéralité, mais aussi les vertus ordonnées à soi-même comme la pénitence et l’innocence et enfin les vertus ordon nées à Dieu comme l’adoration, la piété et l’obéissance.

  ;Enfin, parce que toute rectitude des vertus, selon l’être gratuit découle de la grâce comme de son origine et de sa racine, et selon l’être méritoire elle se réfère à la charité comme à son origine, à sa forme et à sa fin, les autres vertus gratuites sont connexes quant à leur habitus et égales quant aux actes méritoires. De là aussi, les autres habitus des vertus peuvent être informes, la charité seule exceptée qui est la forme des vertus. Lorsqu’on les possède sans la grâce et la charité qui sont la vie des vertus, alors elles sont informes. Lorsque la grâce s’y surajoute, alors elles sont formées, ornées et rendues acceptables par Dieu. Comme les couleurs sont invisibles sans la lumière, lorsque celle-ci survient, elles deviennent alors lumineuses, belles et plaisantes à l’oeil. Ainsi, de même que la lumière et les couleurs ne font qu’une seule chose au point de départ et qu’une seule lumière suffit à rendre visibles de multiples couleurs, ainsi en est-il de la grâce et des habitus informes : lorsqu’ils sont formés, ils ne font qu’un sous l’angle du mérite et de la grâce, et une seule grâce suffit néanmoins à informer et à sanctifier les divers habitus.