Résumé de la matière
Le libre-arbitre, bien que « tout-puissant sous la main de Dieu », peut néanmoins se précipiter par lui-même dans le péché. Mais il ne peut absolument pas se relever sans le secours de la grâce divine appelée grâce gratum faciens.
Cette grâce, bien que remède suffisant contre le péché, n’est cependant donnée à l’adulte que si son libre-arbitre y consent. D’où l’on peut conclure que la justification de l’impie requiert le concours de quatre éléments
Le don de la grâce
L’expulsion de la faute la contrition
Le mouvement du libre-arbitre.
La faute est expulsée par le don de Dieu, non par le libre-arbitre, mais cependant pas sans lui. Car il est du rôle de la grâce gratis data de rappeler le libre-arbitre du mal et de l’exciter au bien ; il est du rôle du libre-arbitre de consentir à cette grâce ou de la rejeter ; celui qui y consent reçoit la grâce et la recevant coopère avec elle afin de parvenir enfin au salut.
Explication
Dieu, le premier principe, par le fait qu’il est premier et tout-puissant, est la cause de tout ce qui a lieu dans l’univers, sauf des péchés qui sont des « transgressions de la loi divine et des désobéissances aux commandements célestes ». Rien ne lui est rebelle, injurieux et offensant sinon le péché qui, en méprisant le précepte de Dieu et en nous détournant du bien immuable, offense Dieu, déforme le libre-arbitre, détruit le don gratuit et enchaîne au supplice éternel. Or, la déformation de l’image et la destruction de la grâce est comme un anéantissement dans l’être du bien, de l’état et de la vie de la grâce ; l’offense faite à Dieu a autant de poids que Dieu lui-même est grand, comme la peine éternelle possède un aspect infini, il est donc impossible que l’homme se relève de sa faute s’il n’est pas recréé dans la vie surnaturelle, si l'offense ne lui est remise, s’il n’est pas gracié de la peine éternelle. Seul celui qui fut le principe créateur est aussi principe re-créateur, le Verbe éternel du Père qui est le Christ Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes, qui créant tout à partir du néant, crie par lui-même sans aucun intermédiaire.
Parce qu’il recrée en reformant par l’habitus de grâce et de justice celui que le mal de la faute a déformé, en absolvant par une satisfaction de justice celui qui a été condamné à la peine, c’est dire qu’il nous répare en supportant pour nous la peine dans la nature humaine qu’il a assumée et en infusant la grâce réformatrice qui, en nous unissant à son origine, nous fait membres du Christ. Par là, de l’âme pécheresse qui avait été ennemie de Dieu, prostituée du diable et esclave du péché, la grâce fait l’épouse du Christ, le temple de l’Esprit Saint et la fille du Père éternel. C’est là l’oeuvre de l’infusion gratuite et condescendante du don de la grâce.
En outre, Dieu reformant sans infirmer les lois inscrites dans la nature, il donne donc cette grâce au libre-arbitre de telle manière qu’il ne force pas mais laisse libre son consentement. Et donc, pour que la faute soit expulsée, il est non seulement nécessaire que la grâce soit introduite mais aussi que le libre-arbitre de l’adulte — car chez les enfants, la foi de l’Eglise et le mérite du Christ suffit, et leur impuissance obtient l’impunité — il faut, dis-je, que le libre-arbitre se conforme à l'expulsion de la faute en détestant tous les péchés c’est ce que nous appelons contrition. Il est nécessaire aussi que l’adulte se conforme à l’introduction de la grâce en goûtant et en acceptant le don divin : c’est ce que nous appelons le mouvement du libre-arbitre. Ainsi, le concours de ces quatre éléments est nécessaire à la justification de l’impie.
Enfin, la prédisposition à une forme complémentaire devant lui être conforme, pour que le libre-arbitre se dispose à la grâce gratum faciens, il a besoin de l’appui d’une grâce gratis data. Parce qu’il est du rôle de la grâce de ne pas forcer le libre-arbitre mais de la prévenir et de passer ensemble à l’acte, dans notre justification concourent l’acte du libre-arbitre et celui de la grâce, harmonieuse ment et avec ordre, de sorte que le rôle de la grâce est d’exciter le libre-arbitre, celui du libre-arbitre est de consentir à cette excitation ou de la rejeter. S’il y consent, il se prépare à la grâce gratum faciens, car c’est là faire ce qui est en lui ; ainsi disposé, la grâce gratum faciens lui est infusée à laquelle il peut coopérer s’il le veut, alors il mérite, ou qu’il peut contrarier par le péché, alors il démérite. S’il coopère jusqu’à la fin, il mérite de parvenir au salut éternel.
Est donc vrai ce que dit Augustin que « celui qui t’a créé sans toi ne te justifie pas sans toi ». Est vrai aussi que ce n’est pas l’oeuvre de celui qui veut ou qui concourt, mais de Dieu qui fait miséricorde. Est vrai aussi que nul ne peut s’enorgueillir de ses mérites car Dieu ne couronne rien d’autre en nous que ses dons. Dieu s’est, en effet, réservé de distribuer libéralement les dons de sa grâce afin que l’homme apprenne à n’être pas ingrat et à ne pas se glorifier en lui-même comme s’il n’avait rien reçu, mais à se glorifier dans le Seigneur.
Est vrai aussi que, bien que le libre-arbitre ne puisse par lui-même accomplir la loi, ni produire en lui la grâce, il est -cependant inexcusable s’il ne fait pas ce qu’il peut, car la grâce gratis data est toujours prête à la prévenir, par l’appui de laquelle il peut faire ce qui est en lui. Quand il le fait, il possède la grâce gratum faciens. Lorsqu’il a obtenu cette grâce, il accomplit la loi divine et fait la volonté de Dieu. Lorsqu’il l’a faite, il parvient enfin à la béatitude éternelle à cause des oeuvres méritoires qui sont totalement oeuvres de la grâce et totalement oeuvres du libre-arbitre, bien que la grâce en soit la cause principale, comme le dit saint Augustin : « La grâce est au libre-arbitre comme le cavalier au cheval. » Comme un cavalier, la grâce dirige, mène et conduit le libre-arbitre jusqu’au port de la félicité éternelle en nous exerçant dans les oeuvres de la vertu parfaite selon le don de cette grâce septiforme.
