Partie V · La grâce du Saint-Esprit · Chapitre 2

La grâce aide pour le bien méritoire

En second lieu, il nous faut considérer la grâce de l’Esprit Saint par rapport au libre-arbitre et cela sous deux aspects : la grâce est d’abord aide pour le mérite, elle est ensuite remède contre le péché.

Résumé de la matière

Le mot « grâce » présente trois significations quand on parle de la grâce comme aide pour le mérite, on doit se rappeler que ce terme peut s’employer dans un triple sens : général, spécial et propre. Dans un sens général, il désigne le secours divin libéralement et gratuitement départi à la créature pour tout acte sans distinction, quelle que soit la nature de l’acte de cette créature. Sans un tel secours, nous ne pouvons ni faire quelque chose, ni durer dans l’être. Dans son sens spécial, la grâce est une aide que Dieu donne pour préparer à recevoir le don de l’Esprit Saint par lequel il accède ainsi à l’état de mérite. On appelle cette aide, grâce gratis data. Sans elle, nul ne peut faire en suffisance ce qu’il peut pour se préparer au salut.

Dans son sens propre, la grâce est une aide que Dieu nous donne pour mériter ; on l’appelle grâce gratum faciens. Sans elle, nul ne peut mériter, ni avancer dans le bien, ni parvenir au salut éternel. Cette grâce, en effet, comme racine du mérite, précède tout mérite. Pour cela, il est dit qu’elle « prévient la volonté pour qu’elle veuille et qu’elle l’accompagne pour qu’elle ne veuille pas en vain ».

Personne donc ne peut la mériter en justice, mais « c’est elle qui mérite son accroissement par Dieu ici-bas, afin qu’ayant augmenté, elle mérite d’être consommée » au ciel et dans la gloire sans fin par Dieu lui-même auquel appartient d’infuser, d’augmenter et de consommer la grâce selon la coopé ration de notre volonté et selon le dessein ou bon plaisir de la prédestination éternelle.

Explication

Dieu, le premier principe, par sa vertu toute-puissante et sa magnanime libéralité a produit à l’être toute créature à partir du néant. La créature a donc de soi le non-être, elle reçoit tout son être d’un autre. Elle fut ainsi créée pour que, par son indigence, elle ait toujours besoin de son principe et pour que le premier principe, par sa bonté, ne cesse de se communiquer à elle. Donc, puisque l’esprit raisonnable, par le fait même qu’il est tiré du néant, est en soi imparfait puisque, du fait de sa nature limitée et indigente, l’esprit raisonnable est replié sur lui-même et aime son propre bien ; du fait qu’il doit tout à Dieu, il est totalement dépendant de Dieu. Imparfait, il tend de soi au non-être ; replié sur lui-même, il ne peut par lui-même s’élever jusqu’à la rectitude de la parfaite justice ; totalement dépendant de Dieu, et Dieu n’ayant pas besoin de ses biens, il ne peut rien faire de lui-même et par sa propre vertu qui constituât Dieu son débiteur surtout à l’égard de la récompense éternelle qui est Dieu, si ce n’est par la divine condescendance. Donc, pour être sauvé dans l’être, étant imparfait, il a besoin perpétuelle ment de l’aide de la présence, du soutien et de l’influence de Dieu par laquelle il est maintenu dans l’être. Bien que cette influence soit universelle dans toutes les créatures, on l’appelle cependant grâce, car elle ne procède pas d’une dette, mais de la libéralité de la bonté divine.

Donc aussi, pour se préparer au don de la grâce d’en haut, l’esprit raisonnable, étant replié sur lui même, a besoin surtout après la chute, du don d’une autre grâce gratis data, afin d’être habilité aux actes moralement bons qui sont bons en vertu des circonstances. Ces actes ne peuvent aucunement être appelés bons que s’ils procèdent d’une intention droite, c’est-à-dire s’ils sont faits non pour nous mais en vue du souverain Bien vers lequel notre esprit replié sur lui-même ne s’élève que si Dieu le prévient par quelque grâce gratis data.

Donc enfin, pour faire des oeuvres méritant la récompense éternelle, l’esprit raisonnable étant totalement dépendant de Dieu et son entier débiteur, a besoin du don de la grâce gratum faciens par laquelle Dieu condescend jusqu’à lui, en acceptant son image et sa volonté avant d’accepter l’oeuvre qui en émane. Car, « la cause étant plus noble que l’effet », nul ne peut se rendre meilleur, ni faire oeuvre agréable qui plaise à Dieu, à moins de se complaire d’abord à ce que Dieu le regarde lui-même avant de regarder ses offrandes. Et c’est pourquoi le mérite s’enracine dans la grâce gratum faciens dont le propre est de rendre l’homme digne de Dieu. Aussi bien nul ne peut-il la mériter en justice, mais seulement en convenance.

Une fois possédée, la grâce mérite son propre accroissement ici-bas par son bon usage et le mérite en justice. En effet, Dieu seul étant le principe et la source de cette grâce, il est le seul principe de son accroissement en l’infusant, la grâce en est aussi le principe en le méritant et s’en rendant digne, le libre-arbitre en coopérant et en méritant, dans la mesure où il coopère à la grâce et fait sien ce qui est l’oeuvre de grâce.

Ainsi, le libre-arbitre, par la grâce, mérite en justice non seulement l’accroissement de cette grâce ici-bas, mais aussi en toute justice, son achèvement dans l’état de gloire et cela à cause de la sublimité de don de l’Esprit Saint chez celui qui coopère au mérite ; à cause de la vérité du Dieu qui l’a promis à cause du caractère instable du libre-arbitre consentant et persévérant jusqu’à la fin ; à cause de la difficulté de l’état de mérite ; à cause de la dignité du Christ médiateur, lui notre chef qui doit être glorifié avec ses membres ; à cause de la libéralité du Dieu rémunérateur qui ne peut décemment rétribuer avec parcimonie l’hommage d’une obéissance fidèle ; à cause de la supériorité de l’oeuvre procédant de la charité, qui au regard du juge pèse autant que l’amour dont elle émane, amour qui préfère incomparablement Dieu à toutes les créatures et ne peut donc être récompensé en suffisance et en convenance si ce n’est par Dieu souverain Bien.

Pour ces sept raisons, la grâce septiforme ne fait pas mériter la gloire éternelle seulement en convenance, mais aussi en justice.