Après le traité de l’Incarnation du Verbe, origine et source de tout don gratuit, il nous faut parler de la grâce de l’Esprit Saint. Nous aborderons cette étude sous quatre aspects : en premier lieu, en tant que don de Dieu ; en second lieu, dans son rapport avec le libre-arbitre ; en troisième lieu, dans son rapport avec les vertus ; en quatrième lieu, dans son rapport avec les oeuvres méritoires.
Résumé de la matière
En tant que don venant de Dieu, la grâce est un don qui est donné et infusé par Dieu, sans intermédiaire ; car, avec elle et en elle est donné l’Esprit Saint qui est le don incréé, excellent et parfait, descendant du Père des lumières par le Verbe incarné, selon que Jean, dans l’Apocalypse, vit un fleuve splendide, semblable à du cristal, jaillir du trône de Dieu et de l’Agneau.
Elle est aussi un don, par lequel l’âme acquiert la perfection et la dignité d’épouse du Christ, de fille du Père éternel et de temple du Saint Esprit ; ce qui ne peut s’obtenir d’aucune façon sinon par la bienveillante condescendance et la condescendante bienveillance de la Majesté éternelle par le don de sa grâce.
Elle est enfin un don qui purifie l’âme, l’illumine et la parfait, ce don qui la vivifie, la réforme et la stabilise ; l’élève, l’assimile et l’unit à Dieu et ainsi la rend acceptable. C’est pourquoi un tel don est appelé, à juste titre, et doit être appelé grâce gratum faciens.
Explication
Le premier principe créateur, dans sa souveraine bienveillance, a fait l’esprit raisonnable capable de la béatitude éternelle. Le principe réparateur a réparé pour le salut cette capacité rendue caduque par le péché. Or, la béatitude éternelle consiste dans la possession du souverain Bien. Ce bien est Dieu, bien infiniment supérieur au service humain le plus éminent. Nul homme n’est digne d’accéder à ce bien souverain qui transcende toutes les limites de la nature, à moins que Dieu, dans sa condescendance, ne l’élève au-dessus de lui-même.
Or, Dieu ne condescend pas par son essence immuable, mais par une influence émanant de lui. L’esprit n’est pas élevé au-dessus de lui-même en un endroit dans l’espace, mais par une qualité déiforme. Il est donc nécessaire à l’esprit raisonnable, pour devenir digne de l’éternelle béatitude, de participer à cette influence déiforme. Or, cette influence déiforme, parce qu’elle est de Dieu, selon Dieu et pour Dieu, rend l’image de notre esprit semblable à la bienheureuse Trinité, non seulement quant à son mode d’origine, mais aussi en ce qui concerne la droiture du choix et la quiétude de la, jouissance. Qui possède cela est immédiatement ramené à Dieu, comme il lui est immédiatement rendu semblable. C’est pourquoi ce don est donné immédiatement par Dieu, principe influent.
Tant et si bien que de même qu’émane immédiate ment de Dieu l’image de Dieu, ainsi émane immédiatement de Dieu la similitude de Dieu, qui est la perfection déiforme de l’image divine. On peut donc l’appeler l’image de recréation.
En outre, parce que celui qui jouit de Dieu possède Dieu, avec la grâce qui, par sa déiformité, dispose à la jouissance de Dieu, est donné le don incréé qui est l’Esprit Saint. Quiconque la possède, possède Dieu.
Et parce que nul ne possède Dieu qu’il ne soit très spécialement possédé par lui, nul ne possède et n’est possédé par Dieu qu’il ne l’aime par-dessus tout et incomparablement et ne soit aimé par lui comme l’épouse par l’époux, nul n’est ainsi aimé qu’il ne soit adopté comme fils pour l’héritage éternel, la grâce sanctifiante rend donc l’âme temple de Dieu, épouse du Christ et fille du Père éternel.
Cela ne pouvant se réaliser que par la souveraine bienveillance et condescendance de Dieu, cette réalisation ne vient pas d’un habitus quelconque naturellement présent en nous, mais seulement d’un don divin, gratuitement infus. C’est l’évidence pour qui pèse ce qu’il en est d’être temple de Dieu, fils de Dieu, uni indissolublement et comme matrimonialement à Dieu par le lien de l’amour et de la grâce.
Enfin, parce que notre esprit ne peut être rendu conforme à la bienheureuse Trinité que selon la droiture de l’élection, que par la force de la vertu, la splendeur de la vérité et la ferveur de la charité : la force de la vertu purifie l’âme, la stabilise et l’élève ; la splendeur de la vérité l’illumine, la réforme et l’assimile à Dieu ; la ferveur de la charité la perfectionne, la vivifie et l’unit à Dieu. Et à cause de tout cela, l’homme plaît à Dieu et en est agréé ; cette influence déiforme renferme donc les dix actes précédemment indiqués tout en portant un nom qui correspond au dernier, le plus parfait : on l’appelle, en effet, grâce gratum faciens, car celui qui la possède est rendu agréable à Dieu puisqu’elle est non seulement donnée gratuitement par Dieu, mais qu’elle est aussi selon Dieu et pour Dieu. En cela, l’oeuvre émanant de Dieu fait retour à Dieu en qui s’achève, à la manière d’un cercle intelligible, la consommation de tous les esprits raisonnables.
