Partie IV · L'Incarnation du Verbe · Chapitre 9

Comment le Christ a souffert

Résumé de la matière

Le Christ a souffert d’une souffrance générale, d’une souffrance dure, d’une souffrance ignominieuse, d’une souffrance à la fois mortelle et vivifiante.

Le Christ a souffert d’une souffrance générale, quant à sa nature humaine, non seulement dans tous ses membres corporels, mais aussi dans toutes les puissances de son âme, bien qu’il ne pouvait rien souffrir selon sa nature divine.

Il a souffert d’une souffrance dure, non seulement en éprouvant de la douleur par la souffrance des plaies, mais aussi en compatissant, à cause de nos péchés.

Il a souffert d’une souffrance ignominieuse, à cause du gibet de la croix qui était un supplice des plus abjects et à cause de la compagnie des méchants, les larrons parmi lesquels il a été compté.

Il a souffert d’une souffrance mortelle par la séparation de l’âme et du corps, étant cependant sauve l’union de l’une et de l’autre avec la Déité. Car est anathème qui dit que le Fils de Dieu a, pendant un temps, quitté la nature qu’il avait assumée.

Explication

Le principe réparateur, ayant produit le genre humain dans l’ordre, a dû aussi le réparer dans l’ordre. Il doit donc le réparer de façon que soit sauve la liberté de l’arbitre, sauf aussi l’honneur de Dieu, sauf enfin l’ordre du gouvernement universel.

Donc, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant la liberté de l’arbitre, il a réparé en donnant l’exemple le plus efficace l’exemple le plus efficace est celui qui invite et conduit au sommet des vertus. Or, rien ne conduit mieux l’homme à la vertu que l’exemple de subir la mort à cause de la justice et de l’obéissance divine, la mort, dis-je, pas n’importe laquelle, mais la mort la plus pénible. Rien ne peut mieux inciter à la vertu qu’une telle bonté par laquelle le Fils de Dieu très haut, a livré son âme pour nous, sans aucun mérite de notre part, mais plutôt de nombreux démérites. Cette bonté nous est montrée d’autant plus qu’il a souffert et voulu souffrir pour nous des peines plus lourdes et plus abjectes. Dieu n’a pas voulu épargner son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous ; comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? Par quoi nous sommes invités à l’aimer et en l’aimant à l’imiter.

En outre, parce qu’il a dû réparer en sauve gardant l’honneur de Dieu, le Christ a réparé en offrant un sacrifice de satisfaction. « C’est satisfaire que de payer à Dieu l’honneur qui lui est dû ». Or, l’honneur soustrait à Dieu par l’orgueil et la désobéissance à l’égard de quoi l’homme est tenu, n’est restitué que par l'humiliation et l’obéissance à ce à quoi l’homme n’est aucunement tenu. Donc, parce que le Christ Jésus en tant que Dieu était égal au Père dans la forme de Dieu, en tant qu’homme innocent il n’était nullement débiteur de la mort ; lorsqu’il s’anéantit lui-même et devint obéissant jusqu’à la mort il remboursa Dieu de ce qu’il ne lui avait pas arraché, par le sacrifice d’une satisfaction parfaite et offrit le sacrifice très agréable pour une expiation parfaite envers Dieu,

Enfin, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant l’ordre du gouvernement universel, le Christ a donc réparé par un remède convenable. Or, il est très convenable que les contraires Soient guéris par les contraires L’homme voulait être aussi sage que Dieu. Il pécha en voulant se délecter de l’arbre défendu de sorte qu’il tomba dans la débauche et s’éleva dans la présomption et que tout le genre humain a été infecté, a perdu l’immortalité et encouru la mort. Pour que l’homme soit racheté par un remède convenable, Dieu-fait-homme a voulu s’humilier et souffrir sur le bois de la croix contre l’universelle infection, il a souffert d’une souffrance générale, contre la débauche d’une souffrance dure, contre la présomption d’une souffrance ignominieuse, contre la mort méritée et non voulue, il a voulu souffrir une mort non méritée mais volontaire.

La corruption générale avait infecté en nous non seulement le corps et l’âme, mais aussi toutes les parties du corps et toutes les puissances de l’âme. Le Christ a donc souffert dans toutes les parties de son corps et dans toutes les puissances de son âme et dans la portion supérieure de sa raison qui se délectait souverainement en Dieu en tant que raison et à cause de son union à ce qui lui était supérieur, mais qui souffrait souverainement en tant que nature et à cause de son union à ce qui lui était inférieur, car le Christ était tout à la fois pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.

En outre, parce que la débauche avait infecté violemment en nous l’âme et la chair, nous induisant aux péchés charnels et aux péchés spirituels, le Christ a souffert d’une souffrance dure dans la chair et compati d’une souffrance amère dans son âme. Et parce que sa chair avait une complexion parfaitement équilibrée et une parfaite vivacité des sens, parce que son âme possédait une charité suprême envers Dieu et une piété souveraine envers le prochain il était normal que la douleur de l’une et de l’autre ait été très intense.

De plus, parce que l’enflure de l’orgueil surgit parfois intérieurement par la présomption, par fois extérieurement par l’ostentation et la flatterie, pour racheter toute superbe, le Christ a donc souffert ces deux genres d’ignominie en souffrant en lui-même et dans la compagnie qu’il eût dans sa passion.

Enfin, parce que toutes ces souffrances n’atteignaient pas la nature divine impassible mais seulement la nature humaine, dans la mort du Christ la division de l’âme et de la chair s’est donc opérée de façon que soit sauve l’unité de la personne et l’union tant de la chair que de l’âme avec la Déité.

L’union de l’âme avec le corps fait un homme et le fait vivant. Le Christ n’était plus homme durant les trois jours de sa mort, bien que son âme et sa chair soient demeurées unies au Verbe. Parce que la mort dans la nature humaine ne pouvait entraîner la mort dans la personne qui a toujours été vivante : la mort est donc morte dans la vie, et par la mort du Christ, la mort a été absorbée dans la victoire et le prince de la mort a été vaincu, et par là, l’homme a été délivré de la mort et de la cause de la mort par le mérite de la mort du Christ comme par le moyen le plus efficace.