Partie IV · L'Incarnation du Verbe · Chapitre 8

La souffrance du Christ

Après avoir considéré l’union des natures dans le Verbe incarné et la plénitude de ses charismes, il faut maintenant parler de la souffrance des passions au sujet de laquelle nous verrons l’état du patient, le mode et les fruits de la passion.

Résumé de la matière.

Le Christ n’a pas assumé seulement une nature humaine, il en a aussi assumé les défauts. Il a assumé, en effet, les peines corporelles, comme la faim, la soif et la lassitude ; il a assumé aussi les peines spirituelles comme la tristesse, les gémissements et la crainte ; mais il n’assuma pas toutes les pénalités corporelles, comme le sont les défauts des multiples maladies ; ni toutes les pénalités spirituelles comme le sont l’ignorance et les rébellions de la chair contre l’esprit ; il n’assuma pas n’importe comment ces défauts, car il reçut la nécessité de souffrir de telle façon qu’il ne pouvait rien souffrir contre son gré, que ce soit le gré de la Déité ou le gré de la raison, bien que la passion fut contre la volonté de la sensualité et de la chair, comme l’exprime la prière du Sauveur : « Non comme je le veux, mais comme tu veux »

Explication.

Le principe réparateur remplit nécessairement l’office de médiateur dans la réconciliation. Il est donc nécessaire qu’il ait une convenance avec les deux extrêmes, non seulement quant à la nature, mais aussi quant aux conditions de cette nature. Donc, puisque Dieu est juste et bienheureux, impassible et immortel, puisque l’homme tombé est pécheur et misérable, passible et mortel, il était nécessaire que le Christ fût médiateur de Dieu et des hommes, pour pouvoir reconduire l’homme à Dieu, communier avec Dieu dans la justice et la béatitude, avec l’homme dans la passibilité et la mortalité de sorte que, possédant « la mortalité passagère et la béatitude permanente » il reconduisit l’homme de la misère présente à la vie bienheureuse, comme au contraire, l’ange mauvais, possédant l’immortalité avec la misère et l’injustice, fut le médiateur faisant tomber l’homme dans la faute et la misère par sa suggestion. Donc, puisque le Christ médiateur a dû posséder l’innocence et la béatitude céleste en même temps que la mortalité et la passibilité, il dut être en même temps pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.

Il eut en lui quelque chose de chacun de ces états, selon qu’il est dit avoir assumé de l’état d’innocence l’immunité du péché, de l’état de nature déchue la mortalité, de l’état de gloire la béatitude de la jouissance parfaite.

En outre, parce, que les pénalités dues au péché, comme le sont ces quatre pénalités infligées à cause du péché originel, l’ignorance, l’infirmité, la méchanceté et la concupiscence ne peuvent subsister avec la parfaite innocence : en conséquence, le Christ ne devait pas les assumer et ne les assuma pas. Par contre, les peines qui sont exercice de la vertu parfaite et témoignage d’une humanité vraie et non feinte, sont surtout celles qui concernent la nature en général, comme la faim et la soif en l’absence d’aliment, la tristesse et la crainte en présence d’un préjudice en conséquence, le Christ devait les assumer et les assuma.

Enfin, aucun innocent ne doit endurer une peine contre son gré, car ce serait contre l’ordre de la justice divine ; aucun mortel ne veut mourir et souffrir selon le désir de la nature, qui fuit naturellement la mort. Le Christ devait endurer ces pénalités sans cependant souffrir contre le gré de sa raison, non seulement à cause de la béatitude et de la Déité toute-puissante unie à lui, par laquelle il pouvait toutes les chasser, mais aussi à cause de sa parfaite innocence qui, selon l’ordre de la justice naturelle, lui permettait de ne rien souffrir contre son gré ; ainsi, souffrait-il, mais bien contre l’inclination et l’appétit naturel qui est dans la sensibilité et dans la chair.

C’est pourquoi quand le Christ pria selon la raison, il exprimait la volonté de sa chair par laquelle il fuyait la passion, lorsqu’il disait « Que ce calice s’éloigne de moi. » Il conforma cependant la volonté de sa raison à la volonté du Père et la posa avant l’appétit de sa chair, lorsqu’il disait : « Non ma volonté, mais la tienne. »

Donc, une volonté n’était pas contraire à l’autre, car « il voulait selon la volonté divine ce qui était juste, il consentait selon la volonté de la raison à la justice, mais il récusait la peine selon la volonté de sa chair, sans cependant accuser la justice. Chaque volonté opérait son oeuvre et suivait son objet : la volonté divine la justice, la volonté de chair la nature". Il n’y avait donc dans le Christ aucune lutte ni combat, mais un ordre paisible et une tranquillité ordonnée.