Partie IV · L'Incarnation du Verbe · Chapitre 3

Le mode de l’Incarnation

Résumé de la matière.

L’ange ayant annoncé à la bienheureuse Vierge Marie que le mystère de l’incarnation devait s’opérer en elle, la Vierge le crut, le désira et l’accepta. L’Esprit Saint survint en elle pour la sanctifier et la féconder. Par sa puissance, « la Vierge conçut le fils de Dieu, Vierge elle l’enfanta et demeura Vierge après sa naissance ».

Elle conçut non seulement une chair, mais aussi une chair animée et unie au Verbe, pure de tout péché et absolument sainte et immaculée, en raison de quoi on la dit mère de Dieu et en raison de quoi elle est la très douce Vierge Marie.

Explication.

L’incarnation est l’oeuvre provenant du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode convenable, universel et parfait. Car il convient que la sagesse de Dieu opère convenablement, que sa libéralité opère universellement, que sa force opère parfaitement.

L’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant q principe réparateur selon un mode convenable. Or, il est convenable que le médicament corresponde à la maladie, la réparation à la chute, le remède au préjudice. Puisque le genre humain était tombé par la suggestion du diable, par le consentement de la femme trompée, il fallait qu’ici, au contraire, un bon Ange conseillât le bien, que la Vierge crût et consentît au bon conseil et que la charité de l’Esprit Saint la sanctifiât et la fécondât en vue d’une conception immaculée, afin qu’ainsi « les contraires puissent être guéris par les contraires » De même que la femme, trompée par le diable, connue dans la concupiscence et cor rompue par l’homme, a transmis à tous la faute, la maladie et la mort, de même la femme, instruite par l’Ange, sanctifiée et fécondée par l’Esprit Saint, sans aucune corruption de l’esprit ou du corps pour rait engendrer une progéniture qui donnerait à tous ceux qui s’en approchent la grâce, la santé et la vie.

En outre, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode universel. Par le Verbe incarné, en effet, est réparée la chute des hommes et des anges, des êtres célestes et des êtres terrestres et des hommes dans les deux sexes. Pour que le remède soit universel, il convenait qu’au mystère de l’incarnation concourent l’Ange, la femme et l’homme : l’Ange comme annonciateur, la Vierge comme génitrice, l’homme comme enfant conçu. L’ange Gabriel était le messager du Père éternel, la Vierge immaculée était le temple de l’Esprit Saint, l’enfant conçu était la personne même du Verbe. Ainsi, dans la rédemption universelle le concours a été réuni des trois de la triple hiérarchie, divine, angélique et humaine pour faire voir non seulement la Trinité de Dieu, mais aussi la généralité du bienfait et la libéralité du souverain rédempteur. Parce que la libéralité est appropriée à l’Esprit Saint, l’est aussi la sanctification de la Vierge en laquelle fut opérée la conception du Verbe, bien que cette oeuvre soit agie par la Trinité entière. On dit cependant, par appropriation, que la Vierge a conçu de l’Esprit Saint.

Enfin, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode parfait. C’est pourquoi la conception devait s’accomplir avec perfection dans l’enfant, dans l’acte de concevoir et dans la force de conception. La perfection fut complète dans l’enfant, c’est-à-dire qu’à l’instant même de la conception, il y eut non seulement séparation d’un germe, mais aussi affermissement, configuration, vivification par l’âme et déification par la Déité qui s’unissait. Ainsi, la Vierge a vraiment conçu le Fils de Dieu en raison de l’union de la chair à la Déité par le moyen de l’esprit raisonnable qui, en tant que moyen de convenance, rendait la chair capable de cette union.

La perfection fut aussi complète dans l’acte de concevoir, car parmi les quatre manières de faire un homme, trois avaient déjà été utilisés : le premier, sans homme ni femme en Adam ; le deuxième, d’un homme sans femme en Eve ; le troisième, d’un homme et d’une femme, en tous les enfants nés dans la concupiscence. Il convenait pour achever la perfection de l’univers que la quatrième manière fût introduite : d’une femme sans semence de l’homme, par la force du souverain créateur. La perfection fut enfin complète dans la force ou vertu, c’est-à-dire que dans la conception du Fils de Dieu ont concouru ensemble la vertu innée, la vertu infuse et la vertu incréée. La vertu innée a préparé la matière, la vertu infuse l’a mise à part en la purifiant, la vertu incréée a achevé en un instant ce que la vertu créée n’aurait pu faire que successive ment. Ainsi, la bienheureuse Vierge Marie fut mère d’une manière absolument parfaite, en concevant le Fils de Dieu lui-même sans le secours d’un homme, par la fécondation de l’Esprit Saint. Car dans l’âme de la Vierge, l’amour de l’Esprit Saint brûlait de façon si singulière que dans sa chair la force de l’Esprit Saint accomplissait des merveilles, sa grâce excitant, aidant et élevant la nature, selon que l’exigeait une conception aussi admirable.