Partie IV · L'Incarnation du Verbe · Chapitre 2

L’union des natures dans l’Incarnation

Résumé de la matière.

Au sujet du Verbe incarné, il nous faut considérer trois questions l’union des natures, la plénitude des charismes et le martyre des souffrances pour le rachat du genre humain. Au sujet de l’union des natures, il faut considérer trois aspects pour comprendre le mystère de l’Incarnation : l’oeuvre, le mode et le temps.

L’incarnation est l’opération de la Trinité dans laquelle eut lieu l’assomption d’une chair par la Déité et l'union de la Déité avec une chair. Ainsi, ce n’est pas seulement l’assomption de la chair sensible, mais aussi de l’esprit raisonnable avec ses puissances végétative, sensitive et intellective. Ainsi encore, l’union n’a pas lieu dans l’unité de la nature mais de la personne, non d’une personne humaine mais d’une personne divine, non d’une personne assumée mais d’une personne assumante, non de n’importe quelle personne mais de la personne du seul Verbe. L’union est telle dans la personne que tout ce qui est dit du Fils de Dieu est dit du fils de l’homme et vice versa, sauf cependant ce en quoi est exprimée l’union ou ce qui renferme une négation

Explication.

L’oeuvre de l’incarnation est opérée par le premier principe, non seulement en tant que principe effectif dans la production, mais aussi en tant que principe réparateur dans la guérison, dans la satisfaction et dans la réconciliation. Donc, l’incarnation, en tant qu’elle signifie un certain effet est l’oeuvre du premier principe qui fait toutes choses par sa souveraine Puissance. Or, la substance, la force et l’opération sont absolument unes et indivises entre les trois personnes. Il est donc nécessaire que l’oeuvre de l’incarnation découle de la Trinité tout entière.

L’incarnation est aussi l’oeuvre du premier principe, en tant q principe réparateur par la guérison. Or, tout le genre humain était tombé et vicié, non seulement dans son âme, mais aussi dans sa chair. Il était donc nécessaire qu’il soit assumé tout entier pour être tout entier guéri Et parce que la partie charnelle nous est plus connue et est plus distante de Dieu, pour que la dénomination en soit plus expressive, l’humiliation mieux exprimée et notre sanctification plus profondément expliquée, on nomme cette oeuvre non pas inanimation, mais incarnation.

En outre, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur dans la satisfaction. Or, il n’y a satisfaction que par celui qui le doit et le peut. L’homme seul le doit, Dieu seul le peut. Il fallait donc que dans la satisfaction concourent les deux natures, la nature divine et la nature humaine. Et parce qu’il est impossible que la nature divine concourre avec une autre nature comme partie dans la constitution d’un tiers, parce que la nature divine ne se transforme pas dans une autre nature et qu’une autre nature ne se transforme pas, dans la nature divine, à cause de sa simplicité et de son immutabilité absolues, la Déité et l’humanité ne sont pas unies dans l'unité d’une nature ou d’un accident, elles sont unies dans l’unité d’une personne et hypostase. Et parce que la nature divine ne peut subsister en aucun autre suppôt qu’en sa propre hypostase, cette union peut exister non dans l’hypostase ou personne d’un homme, mais dans une hypostase ou personne divine. Ainsi, par cette union, le premier principe dans l’une de ses hypostases s’est fait lui-même suppôt d’une nature humaine. Il n’y a donc ici qu’une seule personnalité et qu’une seule unité personnelle, celle de celui qui assume.

Enfin, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur dans la réconciliation. En réconciliant, il est médiateur. Or, la médiation convient en propre au Fils de Dieu, donc aussi l’incarnation. Car le médiateur doit être le milieu entre l’homme et Dieu pour reconduire l’homme à la connaissance, à la conformité et à la filiation divines Nul n’est plus valable médiateur que la personne qui produit et qui est pro duite, qui est milieu des trois personnes. Nul ne peut mieux reconduire à la connaissance de Dieu que le Verbe, par lequel le Père se déclare, ce Verbe qui est unissable à la chair, comme le verbe humain l’est à la voix. Personne ne peut mieux reconduire à la conformité divine que celui qui est l’image du Père. Personne ne peut mieux reconduire à la filiation adoptive que le Fils par nature. Et pour cela, à nul autre ne convient de se faire fils de l’homme qu’au Fils de Dieu lui-même

En raison de l’incarnation, le même est à la fois fils de l'homme et Fils de Dieu, puisque « deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles ». Il y a donc nécessairement « communication des idiomes », à moins qu’il ne s’agisse d’un mot incluant quelque répugnance : tels sont les mots incluant l’idée d’union d’une nature à l’autre, comme unir, s’incarner, assumer et être assumé ; en des mots incluant la négation de quelque chose dont l’opposé appartient à l’autre nature, comme commencer d’être, être créé, etc. mots dans lesquels s’ajoute une instance contre la règle donnée, pour la raison que nous avons dite.