Partie III · La corruption du péché · Chapitre 8

L’origine des péchés actuels

Après avoir parlé de la transmission du péché originel, il faut maintenant traiter quelque peu de l’origine du péché actuel.

Résumé de la matière

Il faut tenir en somme que le péché actuel prend son origine dans la volonté libre de chacun par suggestion, délectation, consentement et accomplissement, selon ce que dit S. Jacques : « Chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre. Puis la convoitise ayant conçu, donne naissance au péché, et le péché parvenu à son terme, enfante la mort ».

Si la suggestion et la délectation demeurent en deçà du consentement, le péché est véniel.

S’il y a consentement et oeuvre accomplie en matière défendue par la loi divine, c’est un péché mortel consommé.

Si le péché reste entre les deux, de sorte que le consentement ne va pas jusqu’à l’acte, ou bien parce que le voulant il ne le peut pas, alors la volonté est imputée de ce fait et n’est pas moins coupable que si elle avait été jusqu’au fait ; ou bien si ne voulant pas aller jusqu’à l’acte il veut pourtant jouir intérieurement de la délectation, alors la femme mange, mais non l’homme. Bien que le péché ne soit pleinement consommé, il est cependant considéré comme un péché mortel parce que quand la femme mange, tout l’homme a mérité d’être condamné. Cela a sur tout lieu dans les péchés charnels.

Explication

Le péché signifiant un éloignement de la volonté par rapport au premier principe, en tant que la volonté est faite pour agir à partir de lui-même, selon lui et par lui, tout péché est un détournement de l’esprit, c’est-à-dire de la volonté qui, par nature, est capable de vertu ou de vice Le péché actuel est donc le détournement actuel de la volonté. Ce détournement peut être si grand qu’il anéantit l’ordre de la justice, c’est le péché mortel qui enlève la vie, en séparant l’âme de Dieu vie de l’âme juste. Ou bien ce détournement est si minime que, sans anéantir cet ordre de la justice, il le perturbe quelque peu, c’est le péché véniel, ainsi appelé parce que nous pouvons en obtenir rapidement le pardon du fait qu’il n’enlève pas la grâce et ne fait pas encourir l’inimitié de Dieu.

L’ordre de la justice veut que le bien immuable soit préféré au bien passager, le bien honnête au bien utile, la volonté de Dieu à la volonté propre, de sorte que le jugement de la droite raison passe avant la sensualité. La loi de Dieu prescrit cet ordre et interdit son contraire. C’est pourquoi quand le bien changeant est préféré au bien éternel, quand le bien utile est préféré au bien honnête, quand notre volonté est préférée à la volonté de Dieu, quand l’appétit sensuel est préféré à la droite raison, alors c’est le péché mortel, dont S. Ambroise dit qu’il est « transgression de la loi divine et désobéissance aux commandements célestes ». Le péché mortel est commis soit en omettant ce que prescrit la loi divine, soit en faisant ce qu’elle défend. Ainsi il y a deux genres de péché, l’omission et la transgression

Quand le bien changeant est ainsi aimé plus qu’il ne doit, mais non préféré au bien immuable, quand l’utilité n’est pas préférée à l’honnêteté, quand notre volonté est aimée plus qu’il ne faut mais non préférée à la volonté divine, quand la chair désire mais n’est pas préférée au jugement de la droite raison, alors ce n’est pas le péché mortel, mais le péché véniel, car bien qu’il soit à côté de la loi, il n’est cependant pas directement contre elle. L’appétit sensuel n’est préféré à la droite raison que si la raison y consent. On ne peut donc commettre de péché mortel en deçà du consentement.

Si cependant la sensualité est mue d’une façon désordonnée, ce désordre inclinant au mal, bien que la raison n’y consente pas, il y a quelque péché parce que l’ordre de la justice est lésé en quelque façon.

Dans l’état d’innocence, la sensualité n’était mue que selon le mouvement de la raison. Tant que l’homme y demeurait, il ne pouvait y avoir de péché véniel.

Maintenant, la sensualité s’oppose à la raison que nous le voulions ou non. Aussi commettons-nous nécessairement des péchés véniels par les mouvements premiers, qui certes peuvent être rejetés un à un mais ne peuvent être globalement évités, car ils sont si bien péchés qu’ils sont aussi peines du péché. Ils sont donc, à juste titre, appelés véniels car de ce fait ils méritent le pardon.

Mais la raison n’est pas obligée de consentir. Si donc après la délectation elle consent à l’oeuvre, il y a plein consentement et par là péché consommé, car il parvient jusqu’à l’homme, c’est-à-dire jusqu’à la partie supérieure de la raison dont dépend la plénitude du consentement.

Le consentement n’est pas seulement dans l’acte, il est aussi dans la délectation ; en lui, la partie inférieure de la raison suit la sensualité. Donc si dans la délectation sensuelle la raison succombe à la sensualité, la femme obéit au serpent, et ainsi y a-t-il boule versement de l’ordre établi et donc de la justice. Pour cette raison on commet un péché mortel — bien que de moindre gravité. Il n’est pas imputé seulement à la femme, mais aussi à l’homme qui devait la retenir et l’empêcher d’obéir au serpent. Ainsi il apparaît que dans tout péché actuel se trouve une certaine imitation du premier péché, comme l’explique le Grand Docteur, Augustin, au chapitre du De Trinitate.