Partie III · La corruption du péché · Chapitre 6

La transmission du péché originel

Résumé de la matière

Le mode de transmission du péché originel est le suivant : Bien que l’âme ne vienne pas à l’existence par transmission, le péché originel est cependant passé de l’âme d’Adam dans celles de sa postérité par la médiation de la chair engendrée dans la concupiscence. De sorte que, comme la chair d’Adam avait été infectée par l’âme pécheresse et portée au désir désordonné, de même engendrée dans le désir désordonné et traînant avec elle l’infection des vices, elle a infecté et vicié l’âme.

Cette infection dans l’âme n’est pas seulement châtiment, elle est aussi péché. Ainsi, la personne corrompt la nature et la nature corrompue corrompt à son tour la personne En tout ceci, la justice divine est sauve, à laquelle on ne peut nullement imputer l’infection de l’âme, bien que Dieu en la créant l’infuse et en l’infusant l’unit à la chair infectée.

Explication

Le premier principe avait fait l’homme à son image pour s’exprimer lui-même. Il l’avait ainsi créé dans son corps de telle sorte que tous les hommes sortiraient du premier homme comme d’un principe radical, et dans son âme afin qu’elle fût sa ressemblance expresse, tant dans l’être que dans la durée, tant dans l’intelligence que dans l’amour, de sorte que tous les esprits raisonnables émaneraient immédiatement de Dieu lui-même comme d’un principe premier et immédiat. Et parce que l’esprit, plus excellent s’approche davantage du premier principe, Dieu créa l’homme de façon que l’esprit commande au corps et que le corps soit soumis à l’esprit créé aussi long temps qu’il obéirait à l’Esprit incréé. Par contre, si l’esprit n’obéissait plus à Dieu, par le juste jugement divin, son corps se rebellerait contre lui. Ce qui eut lieu lorsqu’Adam pécha.

Donc, si Adam avait résisté, son corps serait demeuré obéissant à l’esprit, et il l'aurait transmis tel à sa postérité, et Dieu lui aurait infusé l’âme de sorte que, unie à un corps immortel et lui obéissant, elle aurait possédé l’ordre de la justice et l’immunité contre tout châtiment. Du fait qu’Adam a péché et que la chair s’est rebellée contre l’esprit, il fallait qu’il la transmette telle à sa postérité et que Dieu infuse l’âme comme il l’avait instituée dès l’origine. Or, l’âme, dès lors qu’elle s’est unie à une chair rebelle, ne possède plus l’ordre naturel de la justice par lequel elle devait régner sur tout ce qui lui est inférieur. Unie à la chair, l’âme doit la conduire ou être conduite par elle. Puisqu’elle ne peut plus conduire une chair rebelle, elle se laisse nécessairement conduire par elle, et encourt la maladie de la concupiscence. Ainsi encourt-elle en même temps l’absence de la justice due et la maladie de la concupiscence. De ces deux châtiments comme de l’aversion et de la conversion, on dit que le péché originel est, selon Augustin et Anselme, établi dans son intégralité.

Il était dans l’ordre absolu que la nature humaine soit ainsi créée, et une fois créée ainsi propagée ; et que si elle péchait, elle soit ainsi châtiée, comme on l’a dit plus haut. Dans la création a été sauvegardé l’ordre de la sagesse, dans la propagation l’ordre de la nature, dans la punition l’ordre de la justice. Il apparaît qu’il n’est pas contraire à la justice divine que le péché soit transmis à la postérité.

En outre, le péché originel ne pouvait être transmis dans l’âme que si le châtiment de la rébellion avait précédé dans la chair. Le châtiment n’existait que si l’avait précédé la faute. La faute procède non d’une volonté ordonnée, mais d’une volonté désordonnée et ainsi non de la volonté divine, mais de la volonté humaine. La transmission du péché originel vient donc du péché du premier homme et non de Dieu, non de la nature créée, mais du vice perpétré. Ainsi, ce que dit Augustin est vrai que « ce n’est pas la propagation mais le désir désordonné qui transmet le péché originel à la postérité ».