Partie III · La corruption du péché · Chapitre 5

La corruption du péché originel

Après avoir parlé de la chute de nos premiers parents, il faut maintenant traiter de la transmission du péché originel au sujet duquel il faut considérer le mode de corruption, le mode de transmission et le mode de guérison.

Résumé de la matière

Le mode selon lequel le genre humain est corrompu par le péché originel est le suivant : Tout être engendré par l’union de l’homme et de la femme naît par nature fils de la colère, parce qu’il est privé de la rectitude de la justice originelle.

L’absence de cette rectitude nous fait encourir, quant à l’âme, un quadruple châtiment la faiblesse, l’ignorance, la méchanceté et la concupiscence, quadruple châtiment qui est infligé à cause du péché originel.

Ces châtiments spirituels sont bien sûr accompagnés dans le corps par un châtiment multiple, de multiples imperfections, de multiples travaux, de multiples maladies et de multiples douleurs.

A ces châtiments s’ajoutent celui de la mort et du retour à la poussière, celui de l’absence de la vision de Dieu et de la perte de la gloire céleste, non seulement chez les adultes, mais aussi chez les enfants non baptisés. Ceux-ci cependant sont punis, par rapport aux autres, d' « un châtiment très adouci » car ils ne subissent que la peine du dam, sans la peine du sens.

Explication

Le premier principe fait toutes choses par lui, selon lui et pour lui. Il est donc nécessaire qu’il soit souverainement bon et absolument droit, et par là souverainement pieux et juste. Ainsi, tous les sentiers de Dieu sont amour et vérité ou jugement. Or si, dès le commencement, Dieu avait créé l’homme au milieu de tant de misères, il n’y aurait ni pitié, ni justice, parce qu’une telle misère opprimerait son oeuvre, sans qu’auparavant il y ait eu de faute. De même, si Dieu nous avait remplis de tant de misères ou permis que nous le soyons sans aucune faute, la divine providence ne nous gouvernerait ni avec piété, ni selon la justice.

Donc, s’il est très certain que le premier principe est, dans la création et dans la providence, absolument droit et souverainement clément, il est nécessaire qu’il ait créé le genre humain de telle façon que dès le commencement il n’y ait en lui ni faute, ni misère ; il est nécessaire aussi, qu’il l’administre de telle façon qu’il ne permette en nous la misère qu’en raison d’une faute préalable.

Donc, parce qu’il est très certain que nous avons contracté, de par notre origine, une multiple misère de châtiment, il est certain que nous naissons tous par nature, fils de la colère, et pour cela privés de la rectitude de la justice originelle, cette privation nous l’appelons la faute originelle

Toute faute signifie qu’on s’est éloigné du bien immuable pour aller vers le bien changeant. S’éloigner du bien immuable, c’est s’éloigner de la force, de la vérité et de la bonté souveraines ; aller vers le bien changeant c’est tendre à lui d’un amour indu ; ainsi la perte de la justice originelle conduit à la faiblesse, à l’ignorance, à la méchanceté et à la concupiscence.

En outre, abandonner le bien immuable pour le bien changeant, c’est se rendre indigne de l’un et de l’autre. Ainsi, en raison de l’absence de la justice originelle, l’âme perd le repos temporel dans le corps par une multiple corruption et par la mort, elle est enfin privée de la vision de la lumière éternelle, perdant le bonheur de la gloire tant pour l’âme que pour le corps.

Enfin, l’absence de cette justice chez ceux qui naissent n’est pas due au mouvement de leur volonté ni à une délectation actuelle. Ainsi, après cette vie, la peine du sens dans l’enfer n’est pas la dette du péché originel, car la justice divine punit non au-dessus de la mesure, mais en dessous. La miséricorde surabondante l’accompagne toujours.

Il faut croire que le bienheureux Augustin l’a pensé, bien que les mots dans leur lettre semblent sonner autrement, à cause de son aversion pour l’erreur des pélagiens qui concédaient à ces enfants une certaine félicité. Pour les ramener à une juste mesure, il a trop abondamment glissé aux extrêmes.