Résumé de la matière
De tout ce que l’on vient de dire, on peut conclure que la création du monde est semblable à un livre dans lequel éclate, est représentée et est lue la Trinité créatrice selon un triple degré d’expression par mode de vestige, d’image et de ressemblance. L’idée de vestige se trouve dans toutes les créatures l’idée d’image, dans les seules créatures intelligentes ou esprits raisonnables ; l’idée de ressemblance, dans les seules créatures déiformes. Ainsi, comme par les degrés d’une échelle, l’intelligence humaine est capable de s’élever graduellement jusqu’au principe souverain, qui est Dieu.
Explication
Toutes les créatures ont un rapport et une dépendance vis-à-vis de leur Créateur. Elles peuvent lui être comparées d’une triple manière, soit comme au principe de création, soit comme à l’objet qui les meut, soit comme au don qui les habite. De la première manière, tout ce qui est fait lui est comparé, de la seconde manière toute intelligence, de la troisième tout esprit juste et agréable à Dieu.
Tout ce qui est fait, si peu d’être ait-il, a Dieu pour principe. Toute intelligence, si peu de lumière ait-elle, est capable de saisir Dieu par la connaissance et l’amour. Tout esprit juste et saint possède le don du Saint Esprit infus en lui.
La créature ne peut avoir Dieu pour principe sans lui être configurée selon l’unité, la vérité et la bonté. Elle ne peut avoir Dieu pour objet sans le saisir par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Elle ne peut posséder Dieu comme don infus sans lui être configurée par la foi, l’espérance et la charité, qui sont le triple don. Or, la première conformité est lointaine, la deuxième proche, la troisième toute proche. On appelle donc la première vestige de la Trinité, la deuxième image, et la troisième ressemblance.
L’esprit raisonnable tient donc le milieu entre la première et la dernière ; la première est inférieure, la deuxième intérieure, la troisième supérieure. Donc, dans l’état d’innocence, lorsque l’image n’était pas viciée, mais rendue déiforme par la grâce, le livre de la créature suffisait, dans lequel l’homme pouvait s’exercer lui-même à saisir la lumière de la sagesse divine. De sorte qu’il était si sage qu’il voyait toutes choses en lui-même, qu’il les voyait en elles-mêmes et qu’il les voyait dans l’art éternel, par le fait que les choses ont un triple être, l’être dans la matière, c’est-à-dire dans leur nature propre, l’être dans l’intelligence créée et l’être dans l’art éternel, ainsi que le dit l’Ecriture Sainte, Dieu dit : « Que soit, il fit et ce fut fait ».
A cause de cette triple vision, l’homme a reçu un triple regard comme le dit Hugues de Saint Victor un regard de chair, un regard de raison et un regard de contemplation : le regard de chair pour voir le monde et tout ce qui est dans le monde, le regard de raison pour voir l’esprit et tout ce qui est dans l’esprit, le regard de contemplation pour voir Dieu et tout ce qui est en Dieu. Ainsi, par le regard de chair, l’homme voit les choses qui sont hors de lui, par le regard de raison les choses qui sont en lui, par le regard de contemplation les choses qui sont au-dessus de lui. Ce regard de contemplation n’atteint la perfection de son acte que dans la gloire, s’il perd par la faute et récupère par la grâce, la foi et la connaissance des Ecriture Saintes. Par elles l’esprit humain est purifié, illuminé et perfectionné pour contempler les choses célestes.
L’homme déchu ne peut y parvenir sans d’abord reconnaître ses défauts et ses propres ténèbres. Il ne peut le faire qu’en considérant et en observant la ruine de la nature humaine.
