Partie I · La Trinité de Dieu · Chapitre 8

La sagesse, la prédestination et la prescience de Dieu

La sagesse divine connaît clairement toutes les choses bonnes et mauvaises, passées, présentes et futures, actuelles et possibles et par là les choses qui nous sont incompréhensibles et les infinies. Elle les connaît cependant de telle sorte qu’en Dieu la sagesse n’est nullement diversifiée bien qu’elle soit assortie de divers noms.

Résumé de la matière

En effet, en tant qu’elle connaît tous les possibles, on l’appelle science ou connaissance,

En tant qu’elle connaît tout ce qui arrive dans l’univers, on l’appelle vision,

En tant qu’elle connaît tout ce qui est bien, on l’appelle approbation,

En tant qu’elle connaît tout ce qui arrivera, on l’appelle prescience ou prévision,

En tant qu’elle connaît tout ce que Dieu fera, on l’appelle disposition,

En tant qu’elle connaît tout ce qui est digne de récompense, on l’appelle prédestination,

En tant qu’elle connaît tout ce qui mérite d’être condamné, on l’appelle réprobation.

Or, elle n’est pas seulement connaissance, mais aussi raison du connaître. Donc, en tant qu’elle est raison de connaître toutes les choses connues, on l'appelle lumière.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses vues et approuvées, on l’appelle miroir.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses prévues et disposées, on l’appelle exemplaire.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses prédestinées et réprouvées, on l’appelle livre de vie.

Le livre de vie se rapporte donc aux choses en tant qu’elles retournent à Dieu.

L’exemplaire, en tant qu’elles sortent de lui, le miroir, en tant qu’elles se passent devant la lumière se rapporte à toutes les choses.

A l’exemplaire se rapporte l’idée, le verbe, l’art et la raison l’idée selon l’acte qui prévoit, le verbe selon l’acte qui propose, l’art selon l’acte qui réalise, la raison selon l’acte qui achève, parce que s’y ajoute l’intention de la fin.

Mais parce que tous ces actes sont un en Dieu, l’un est fréquemment pris pour un autre.

Et bien que la sagesse divine en raison de la diversité des objets de connaissance soit assortie de divers noms, elle n’est cependant pas diversifiée pour une raison intrinsèque. Car elle connaît infailliblement les contingents, immuablement les choses sujettes au changement, les futurs comme étant présents, éternellement les choses temporelles, les choses dépendantes d’une manière indépendante, les choses créées d’une connaissance incréée, les choses autres qu’elle-même, en elle-même, et par elle-même.

Et puisque la sagesse divine connaît les contingents infailliblement, la liberté et la possibilité qu’a la volonté créée de changer ses décisions existent en même temps que la prédestination et la prescience.

Explication

Le premier principe, par le fait qu’il est premier et souverain, possède une connaissance à la fois simple et parfaite.

Parce que cette connaissance est parfaite, elle connaît toutes choses distinctement sous toutes les conditions que les choses ont ou peuvent avoir. Elle connaît donc les futures comme futures, les présentes comme présentes, elle sait les choses bonnes qui doivent être récompensées et les mauvaises réprouvées. De là, elle est assortie de divers noms selon qu’il a été dit plus haut.

Mais la perfection de la sagesse subsiste avec la souveraine simplicité. De là, elle connaît toutes les choses autres qu’elle-même, en elle-même et par elle-même.

Il suit de là qu’elle connaît les choses créées d’une manière incréée, les choses qui dépendent d’autres, d’une manière indépendante,

Les choses temporelles dans l’éternité,

Les futures dans le présent,

Les choses sujettes au changement, immuablement,

Les contingents infailliblement.

Ainsi les contingents, demeurant contingents, n’en sont pas moins infailliblement prévus par la sagesse divine, tant les contingents qui sont soumis à la nature que ceux qui sont soumis à la liberté de la volonté humaine.

De là, celui qui veut comprendre vraiment comment demeurent en même temps la liberté de la volonté créée et l’infaillibilité de la prédestination éternelle, doit commencer à résoudre le dernier degré puis remonter les sept degrés susmentionnés jusqu’à la première proposition que nous avons établie, à savoir que le premier principe connaît parfaitement toutes choses par lui-même, ce qui est certainement vrai. A partir de cette proposition, se conclut par un raisonnement infaillible tout ce qui a été dit plus haut.

De même que la certitude de la connaissance divine coexiste avec la contingence des choses connues, parce que la sagesse divine est à la fois simple et parfaite, ainsi, pour la même raison, l’unité de la sagesse divine demeure en même temps que la diversité des raisons et des idées. En effet, la sagesse divine est parfaite, elle connaît donc distinctement toutes choses et chacune, les représente toutes distinctement et parfaitement. On dit donc qu’elle possède de chacune, des raisons et des idées comme similitudes parfaitement expressives de ces choses.

Parce que la sagesse divine est simple, toutes ces similitudes sont une en elle. Il s’ensuit que de même que Dieu, par sa puissance une, produit dans le temps, tous les êtres selon leur parfaite intégrité, ainsi en une unique vérité exprime-t-il toutes choses éternellement. Et de même qu’en Dieu très-haut et tout-puissant, une est l’opération active considérée en elle-même, cependant on dit qu’il y a plusieurs productions à cause de la pluralité des choses produites ; ainsi une est la vérité de l’acte unique d’intelligence en Dieu et cependant on distingue plusieurs similitudes, idées et raisons, à cause de la pluralité des choses pensées ou existantes, ou futures ou possibles. Ces raisons ou idées, bien qu’elles soient une vérité, une lumière et une essence, ne sont pas cependant appelées une seule raison, ou une seule idée. En effet, dans l’ordre de la connaissance, la raison ou l’idée est ainsi appelée pour autant qu’elle se rapporte à un objet, car elle désigne la similitude de la chose connue. Cette similitude est réellement en Dieu, bien que dans l’ordre de la connaissance elle semble appartenir au monde idéal.

Si l’on recherche quelque chose de semblable dans la créature, on devra y renoncer, car il faut dire que cela est propre à cet exemplaire divin. Comme on l’a dit, il est à la fois simple, infini et parfait. Cela étant compris, tout le reste suit par voie de conséquence. Car parce que cet exemplaire est simple et parfait, il est donc acte pur. Et parce qu’il est infini et immense, il est donc en dehors de tout genre. C’est pourquoi cet exemplaire, alors qu’il est un, peut devenir la similitude expressive de tous les autres êtres.