I. : ASPECTS BIBLIQUES
a) : L’homme, pauvreté et richesse
Dans l’Ancien Testament, on constate une double attitude vis-à-vis des biens économiques et de la richesse. D’un côté, l’appréciation positive pour la disponibilité des biens matériels considérés comme nécessaires pour la vie : parfois l’abondance — mais pas la richesse ni le luxe — est considérée comme une bénédiction de Dieu. Dans la littérature sapientielle, la pauvreté est décrite comme une conséquence négative de l’oisiveté et du manque de diligence (cf. Pr x, 4), mais aussi comme un fait naturel (cf. Pr xxii, 2). D’un autre côté, les biens économiques et la richesse ne sont pas condamnés pour eux-mêmes, mais pour leur mauvais usage. La tradition prophétique stigmatise les imbroglios, l’usure, l’exploitation, les injustices criantes, en particulier à l’égard des plus pauvres (cf. Is lviii, 3-11 ; Jr vii, 4-7 ; Os iv, 1-2 ; Am ii, 6-7 ; Mi ii, 1-2). Cette tradition, bien que considérant la pauvreté des opprimés, des faibles, des indigents comme un mal, voit aussi en elle un symbole de la situation de l’homme devant Dieu ; c’est de lui que provient tout bien, comme un don à administrer et à partager.
Celui qui reconnaît sa pauvreté devant Dieu, en quelque situation qu’il vive, est l’objet d’une attention particulière de Dieu : quand le pauvre cherche, le Seigneur répond ; quand il crie, il l’écoute. C’est aux pauvres que s’adressent les promesses divines : ils seront les héritiers de l’Alliance entre Dieu et son peuple. L’intervention salvifique de Dieu se réalisera à travers un nouveau David (cf. Ez xxxiv, 22-31) qui, comme et plus que le roi David, sera le défenseur des pauvres et le promoteur de la justice ; il établira une nouvelle Alliance et écrira une nouvelle loi dans le cœur des croyants (cf. Jr xxxi, 31-34).
Lorsqu’elle est acceptée ou recherchée dans un esprit religieux, la pauvreté prédispose à la reconnaissance et à l’acceptation de l’ordre de la création. Dans cette perspective, le « riche » est celui qui met sa confiance dans les choses qu’il possède plutôt qu’en Dieu ; c’est l’homme qui se fait fort de l’œuvre de ses mains et qui ne compte que sur ses forces. La pauvreté s’élève au rang de valeur morale quand elle se manifeste comme une humble disponibilité et comme une ouverture à Dieu, comme une confiance en lui. Ces attitudes rendent l’homme capable de reconnaître la relativité des biens économiques et de les traiter comme des dons divins à administrer et à partager, car la propriété originelle de tous les biens appartient à Dieu.
Jésus reprend à son compte l’ensemble de la tradition de l’Ancien Testament, notamment sur les biens économiques, sur la richesse et sur la pauvreté, en leur conférant une clarté et une plénitude définitives (cf. Mt vi, 24 et xiii, 22 ; Lc vi, 20-24 et xii, 15-21 ; Rm xiv, 6-8 et 1Tm iv, 4). En donnant son Esprit et en changeant les cœurs, il vient instaurer le « Règne de Dieu », afin de rendre possible une nouvelle vie en commun dans la justice, dans la fraternité, dans la solidarité et dans le partage. Le Règne inauguré par le Christ perfectionne la bonté originelle de la création et de l’activité humaine, compromise par le péché. Libéré du mal et réintroduit dans la communion avec Dieu, tout homme peut poursuivre l’œuvre de Jésus, avec l’aide de son Esprit : rendre justice aux pauvres, affranchir les opprimés, consoler les affligés, rechercher activement un nouvel ordre social qui offre des solutions appropriées à la pauvreté matérielle et qui puisse endiguer plus efficacement les forces qui entravent les tentatives des plus faibles à sortir d’une condition de misère et d’esclavage. Quand cela se produit, le Règne de Dieu est déjà présent sur cette terre, bien que ne lui appartenant pas. En lui, les promesses des prophètes trouveront finalement leur accomplissement.
À la lumière de la Révélation, l’activité économique doit être considérée et accomplie comme une réponse reconnaissante à la vocation que Dieu réserve à chaque homme. Celui-ci est placé dans le jardin pour le cultiver et le garder, en en usant selon des limites bien précises (cf. Gn ii, 16-17) dans l’engagement à le perfectionner (cf. Gn i, 26-30 ; ii, 15-16 ; Sg ix, 2-3). En se faisant témoin de la grandeur et de la bonté du Créateur, l’homme marche vers la plénitude de la liberté à laquelle Dieu l’appelle. Une bonne administration des dons reçus, notamment des dons matériels, est une œuvre de justice envers soi-même et envers les autres hommes : ce que l’on reçoit doit être bien utilisé, conservé, fructifié, comme l’enseigne la parabole des talents (cf. Mt xxv, 14-30 ; Lc xix, 12-27).
L’activité économique et le progrès matériel doivent être mis au service de l’homme et de la société ; si l’on s’y consacre avec la foi, l’espérance et la charité des disciples du Christ, l’économie et le progrès peuvent aussi être transformés en lieux de salut et de sanctification ; dans ces domaines aussi il est possible d’exprimer un amour et une solidarité plus qu’humains et de contribuer à la croissance d’une humanité nouvelle, qui préfigure le monde des temps derniers683. Jésus résume toute la Révélation en demandant au croyant de s’enrichir en vue de Dieu (cf. Lc xii, 21) : l’économie aussi est utile pour ce faire quand elle ne trahit pas sa fonction d’instrument au service de la croissance globale de l’homme et de la société et au service de la qualité humaine de la vie.
La foi en Jésus-Christ permet une compréhension correcte du développement social, dans le contexte d’un humanisme intégral et solidaire. La réflexion théologique du Magistère social offre à ce propos une contribution très utile : « La foi au Christ Rédempteur, tout en apportant un éclairage de l’intérieur sur la nature du développement, est également un guide dans le travail de collaboration. Dans la Lettre de saint Paul aux Colossiens, nous lisons que le Christ est le “Premier-né de toute créature” et que “tout a été créé par lui et pour lui” (i, 15-16). En effet, tout “subsiste en lui”car “Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui” (ibid., i, 20). Dans ce plan divin, qui commence par l’éternité dans le Christ, “image” parfaite du Père, et qui culmine en lui, “Premier-né d’entre les morts” (ibid., i, 15, 18), s’inscrit notre histoire, marquée par notre effort personnel et collectif pour élever la condition humaine, surmonter les obstacles toujours renaissants sur notre route, nous disposant ainsi à participer à la plénitude qui “habite dans le Seigneur” et qu’il communique “à son Corps, c’est-à- dire l’Église” (ibid., i, 18 ; cf. Ep i, 22-23), tandis que le péché, qui sans cesse nous poursuit et compromet nos réalisations humaines, est vaincu et racheté par la “réconciliation” opérée par le Christ (cf. Col i, 20)684 ».
b) : La richesse existe pour être partagée
Les biens, même légitimement possédés, conservent toujours une destination universelle ; toute forme d’accumulation indue est immorale, car en plein contraste avec la destination universelle assignée par le Dieu Créateur à tous les biens. De fait, le salut chrétien est une libération intégrale de l’homme, libération par rapport au besoin, mais aussi par rapport à la possession en soi : « Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi (1Tm vi, 10) ». Les Pères de l’Église insistent sur la nécessité de la conversion et de la transformation des consciences des croyants, plus que sur les exigences de changement des structures sociales et politiques de leur époque, en pressant ceux qui s’adonnent à une activité économique et possèdent des biens de se considérer comme des administrateurs de ce que Dieu leur a confié.
Les richesses remplissent leur fonction de service à l’homme quand elles sont destinées à produire des bénéfices pour les autres et pour la société685 : « Comment pourrions-nous faire du bien au prochain — se demande Clément d’Alexandrie — si tous ne possédaient rien ? 686 ». Dans la vision de saint Jean Chrysostome, les richesses appartiennent à quelques-uns pour qu’ils puissent acquérir du mérite en les partageant avec les autres687. Elles sont un bien qui vient de Dieu : ceux qui le possèdent doivent l’utiliser et le faire circuler, de sorte que les nécessiteux aussi puissent en jouir ; le mal consiste dans l’attachement démesuré aux richesses, dans la volonté de se les accaparer. Saint Basile le Grand invite les riches à ouvrir les portes de leurs magasins et s’exclame : « Un grand fleuve se déverse, en mille canaux, sur le terrain fertile : ainsi, par mille voies, tu fais arriver la richesse dans les maisons des pauvres688 ». La richesse, explique saint Basile, est comme l’eau qui jaillit toujours plus pure de la fontaine si elle est fréquemment puisée, tandis qu’elle se putréfie si la fontaine demeure inutilisée689. Le riche, dira plus tard saint Grégoire le Grand, n’est qu’un administrateur de ce qu’il possède ; donner le nécessaire à celui qui en a besoin est une œuvre à accomplir avec humilité, car les biens n’appartiennent pas à celui qui les distribue.
II. : MORALE ET ÉCONOMIE
La doctrine sociale de l’Église insiste sur la connotation morale de l’économie. Dans une page de l’encyclique « Quadragesimo anno », Pie XI affronte le rapport entre l’économie et la morale : « Car, s’il est vrai que la science économique et la discipline des mœurs relèvent, chacune dans sa sphère, de principes propres, il y aurait néanmoins erreur à affirmer que l’ordre économique et l’ordre moral sont si éloignés l’un de l’autre, si étrangers l’un à l’autre, que le premier ne dépend en aucune manière du second. Sans doute, les lois économiques, fondées sur la nature des choses et sur les aptitudes de l’âme et du corps humain, nous font connaître quelles fins, dans cet ordre, restent hors de la portée de l’activité humaine, quelles fins au contraire elle peut se proposer, ainsi que les moyens qui lui permettront de les réaliser ; de son côté la raison déduit clairement de la nature des choses et de la nature individuelle et sociale de l’homme la fin suprême que le Créateur assigne à l’ordre économique tout entier. Mais seule la loi morale Nous demande de poursuivre, dans les différents domaines entre lesquels se partage Notre activité, les fins particulières que Nous leur voyons imposées par la nature ou plutôt par Dieu, l’auteur même de la nature, et de les subordonner toutes, harmonieusement combinées, à la fin suprême et dernière qu’elle assigne à tous Nos efforts691 ».
Le rapport entre morale et économie est nécessaire et intrinsèque : activité économique et comportement moral sont intimement liés l’un à l’autre. La distinction nécessaire entre morale et économie ne comporte pas une séparation entre les deux domaines mais, au contraire, une réciprocité importante. Comme dans le domaine moral il faut tenir compte des raisons et des exigences de l’économie, en œuvrant dans le domaine économique il faut s’ouvrir aux questions morales : « Dans la vie économico- sociale aussi, il faut honorer et promouvoir la dignité de la personne humaine, sa vocation intégrale et le bien de toute la société. C’est l’homme en effet qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale692 ». Donner le poids juste et nécessaire aux raisons spécifiques à l’économie ne signifie pas rejeter comme irrationnelle toute considération d’ordre méta-économique, précisément parce que la fin de l’économie ne réside pas dans l’économie elle-même, mais dans sa destination humaine et sociale693. En effet, l’économie n’a pas pour objectif, au niveau scientifique et au plan pratique, d’assurer la réalisation de l’homme et la bonne convivialité ; sa tâche est partielle : la production, la distribution et la consommation de biens matériels et de services.
La dimension morale de l’économie permet de saisir comme des finalités inséparables, et non pas séparées ou alternatives, l’efficacité économique et la promotion d’un développement solidaire de l’humanité. Constitutive de la vie économique, la morale ne s’y oppose pas, et elle n’est pas neutre : si elle s’inspire de la justice et de la solidarité, elle constitue un facteur d’efficacité sociale de l’économie elle-même. C’est un devoir d’exercer de manière efficace l’activité de production des biens, pour ne pas gaspiller les ressources ; mais une croissance économique obtenue au détriment des êtres humains, de peuples entiers et de groupes sociaux, condamnés à l’indigence et à l’exclusion, n’est pas acceptable. L’expansion de la richesse, visible à travers la disponibilité de biens et de services, et l’exigence morale d’une diffusion équitable de ces derniers doivent stimuler l’homme et la société dans son ensemble à pratiquer la vertu essentielle de la solidarité694 pour combattre, dans l’esprit de la justice et de la charité, où qu’elles se présentent, les « structures de péché695 » qui engendrent et maintiennent la pauvreté, le sous-développement et la dégradation. Ces structures sont édifiées et consolidées par de nombreux actes concrets d’égoïsme humain.
Pour assumer une orientation morale, l’activité économique doit avoir pour sujets tous les hommes et tous les peuples. Tous ont le droit de participer à la vie économique et le devoir de contribuer, selon leurs capacités, au progrès de leur pays et de la famille humaine tout entière696. Si, dans une certaine mesure, tous sont responsables de tous, chacun a le devoir de s’engager pour le développement économique de tous697 : c’est un devoir de solidarité et de justice, mais c’est aussi la meilleure voie pour faire progresser l’humanité tout entière. Si elle est vécue moralement, l’économie est donc la prestation d’un service réciproque, à travers la production de biens et de services utiles à la croissance de chacun, et devient une opportunité pour tout homme de vivre la solidarité et la vocation à la « communion avec les autres hommes pour lesquelles Dieu l’a créé698 ». L’effort pour concevoir et réaliser des projets économiques et sociaux capables de favoriser une société plus juste et un monde plus humain représente un âpre défi, mais aussi un devoir stimulant, pour tous les agents économiques et pour les spécialistes en sciences économiques699.
L’objet de l’économie est la formation de la richesse et son accroissement progressif, en termes non seulement quantitatifs, mais qualitatifs : tout ceci est moralement correct si l’objectif est le développement global et solidaire de l’homme et de la société au sein de laquelle il vit et travaille. En effet, le développement ne peut pas être réduit à un simple processus d’accumulation de biens et de services. Au contraire, la pure accumulation, même si elle se faisait en vue du bien commun, n’est pas une condition suffisante pour la réalisation d’un authentique bonheur humain. En ce sens, le Magistère social met en garde contre le piège que cache un type de développement uniquement quantitatif, car « la disponibilité excessive de toutes sortes de biens matériels pour certaines couches de la société, rend facilement les hommes esclaves de la »possession« et de la jouissance immédiate (…). C’est ce qu’on appelle la civilisation de “consommation”700 ».
Dans la perspective du développement intégral et solidaire, on peut correctement apprécier l’évaluation morale que fournit la doctrine sociale sur l’économie de marché ou, simplement, économie libre : « Si sous le nom de »capitalisme« on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’ »économie d’entreprise”, ou d’“économie de marché”, ou simplement d’“économie libre”. Mais si par “capitalisme” on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative701 ». C’est ainsi qu’est définie la perspective chrétienne quant aux conditions sociales et politiques de l’activité économique : non seulement ses règles, mais aussi sa qualité morale et sa signification.
III. : INITIATIVE PRIVÉE ET ENTREPRISE
La doctrine sociale de l’Église considère la liberté de la personne dans le domaine économique comme une valeur fondamentale et comme un droit inaliénable à promouvoir et à protéger : « Chacun a le droit d’initiative économique, chacun usera légitimement de ses talents pour contribuer à une abondance profitable à tous, et pour recueillir les justes fruits de ses efforts702 ». Cet enseignement met en garde contre les conséquences négatives qui dériveraient de la mortification ou négation du droit d’initiative économique : « L’expérience nous montre que la négation de ce droit ou sa limitation au nom d’une prétendue »égalité« de tous dans la société réduit, quand elle ne le détruit pas en fait, l’esprit d’initiative, c’est-à-dire la personnalité créative du citoyen703 ». Dans cette perspective, l’initiative libre et responsable dans le domaine économique peut aussi être qualifiée d’acte qui révèle l’humanité de l’homme en tant que sujet créatif et relationnel. Cette initiative doit donc jouir d’un vaste espace. L’État a l’obligation morale de n’établir de restrictions qu’en fonction des incompatibilités entre la poursuite du bien commun et le type d’activité économique mise en œuvre ou ses modalités de déroulement704.
La dimension créative est un élément essentiel de l’action humaine, notamment dans le domaine de l’entreprise, et elle se manifeste spécialement dans l’attitude de programmation et d’innovation : « Organiser un tel effort de production, planifier sa durée, veiller à ce qu’il corresponde positivement aux besoins à satisfaire en prenant les risques nécessaires, tout cela constitue aussi une source de richesses dans la société actuelle. Ainsi devient toujours plus évident et déterminant le rôle du travail humain maîtrisé et créatif et, comme part essentielle de ce travail, celui de la capacité d’initiative et d’entreprise705 ». À la base de cet enseignement se trouve la conviction que « la principale ressource de l’homme, c’est l’homme lui-même. C’est son intelligence qui lui fait découvrir les capacités productives de la terre et les multiples manières dont les besoins humains peuvent être satisfaits706 ».
a) : L’entreprise et ses fins
L’entreprise doit se caractériser par la capacité de servir le bien commun de la société grâce à la production de biens et de services utiles. En cherchant à produire des biens et des services dans une logique d’efficacité et de satisfaction des intérêts des divers sujets impliqués, elle crée des richesses pour toute la société : non seulement pour les propriétaires, mais aussi pour les autres sujets intéressés à son activité. Au-delà de cette fonction typiquement économique, l’entreprise remplit aussi une fonction sociale, en créant une opportunité de rencontre, de collaboration, de mise en valeur des capacités des personnes impliquées. Par conséquent, dans l’entreprise la dimension économique est une condition pour atteindre des objectifs non seulement économiques, mais aussi sociaux et moraux, à poursuivre simultanément.
L’objectif de l’entreprise doit être réalisé en termes et avec des critères économiques, mais les valeurs authentiques permettant le développement concret de la personne et de la société ne doivent pas être négligées. Dans cette vision personnaliste et communautaire, « l’entreprise ne peut être considérée seulement comme une “société de capital” ; elle est en même temps une “société de personnes” dans laquelle entrent de différentes manières et avec des responsabilités spécifiques ceux qui fournissent le capital nécessaire à son activité et ceux qui y collaborent par leur travail707 ».
Les membres de l’entreprise doivent être conscients que la communauté dans laquelle ils œuvrent représente un bien pour tous et non pas une structure permettant de satisfaire exclusivement les intérêts personnels de quelqu’un. Seule cette conscience permet de parvenir à la construction d’une économie qui soit véritablement au service de l’homme et d’élaborer un projet de coopération réelle entre les parties sociales.
Un exemple très important et significatif dans cette direction est donné par l’activité en rapport avec les coopératives, les petites et moyennes entreprises, les entreprises artisanales et les exploitations agricoles à dimension familiale. La doctrine sociale a souligné la contribution qu’elles offrent à la mise en valeur du travail, à la croissance du sens de responsabilité personnelle et sociale, à la vie démocratique, aux valeurs humaines utiles au progrès du marché et de la société708.
La doctrine sociale reconnaît la juste fonction du profit, comme premier indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise : « Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés709 ». Cela n’empêche pas d’avoir conscience du fait que le profit n’indique pas toujours que l’entreprise sert correctement la société710. Par exemple, « il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu’en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité711 ». C’est ce qui se produit quand l’entreprise est insérée dans des systèmes socio-culturels caractérisés par l’exploitation des personnes, et qui ont tendance à se dérober aux obligations de justice sociale et à violer les droits des travailleurs.
Il est indispensable qu’au sein de l’entreprise la poursuite légitime du profit soit en harmonie avec la protection incontournable de la dignité des personnes qui y travaillent à différents titres. Ces deux exigences ne sont pas du tout opposées l’une à l’autre, à partir du moment où, d’une part, il ne serait pas réaliste de penser garantir un avenir à l’entreprise sans la production de biens et de services et sans obtenir de profits qui soient le fruit de l’activité économique accomplie et où, d’autre part, on favorise une meilleure productivité et efficacité du travail lui-même en permettant à la personne qui travaille de grandir. L’entreprise doit être une communauté solidaire712 qui n’est pas renfermée dans ses intérêts corporatifs ; elle doit tendre à une « écologie sociale713 » du travail et contribuer au bien commun, notamment à travers la sauvegarde de l’environnement naturel.
Si dans l’activité économique et financière la recherche d’un profit équitable est acceptable, le recours à l’usure est moralement condamné : « Les trafiquants, dont les pratiques usurières et mercantiles provoquent la faim et la mort de leurs frères en humanité, commettent indirectement un homicide. Celui-ci leur est imputable714 ». Cette condamnation s’étend aussi aux rapports économiques internationaux, en particulier en ce qui concerne la situation des pays moins avancés, auxquels ne peuvent pas être appliqués « des systèmes financiers abusifs sinon usuraires715 ». Le Magistère plus récent a eu des paroles fortes et claires contre une pratique dramatiquement répandue aujourd’hui encore : « Ne pas pratiquer l’usure, une plaie qui à notre époque également, constitue une réalité abjecte, capable de détruire la vie de nombreuses personnes716 ».
L’entreprise agit aujourd’hui dans le cadre de scénarios économiques de dimensions toujours plus vastes, au sein desquels les États nationaux montrent des limites dans la capacité de gérer les processus rapides de mutation qui touchent les relations économiques et financières internationales ; cette situation conduit les entreprises à assumer des responsabilités nouvelles et plus grandes par rapport au passé. Jamais autant qu’aujourd’hui leur rôle n’apparaît aussi déterminant en vue d’un développement authentiquement solidaire et intégral de l’humanité ; tout aussi décisif, en ce sens, est leur niveau de conscience du fait que « ou bien le développement devient commun à toutes les parties du monde, ou bien il subit un processus de régression même dans les régions marquées par un progrès constant. Ce phénomène est particulièrement symptomatique de la nature du développement authentique : ou bien tous les pays du monde y participent, ou bien il ne sera pas authentique717 ».
b) : Le rôle de l’entrepreneur et du dirigeant d’entreprise
L’initiative économique est une expression de l’intelligence humaine et de l’exigence de répondre aux besoins de l’homme d’une façon créative et en collaboration. C’est dans la créativité et dans la coopération qu’est inscrite la conception authentique de la compétition des entreprises : cum-petere, c’est-à-dire chercher ensemble les solutions les plus appropriées, pour répondre de la façon la plus adéquate aux besoins qui émergent petit à petit. Le sens de responsabilité qui jaillit de la libre initiative économique apparaît non seulement comme une vertu individuelle indispensable à la croissance humaine de chaque personne, mais aussi comme une vertu sociale nécessaire au développement d’une communauté solidaire : « Entrent dans ce processus d’importantes vertus telles que l’application, l’ardeur au travail, la prudence face aux risques raisonnables à prendre, la confiance méritée et la fidélité dans les rapports interpersonnels, l’énergie dans l’exécution de décisions difficiles et douloureuses mais nécessaires pour le travail commun de l’entreprise et pour faire face aux éventuels renversements de situations718 ».
Les rôles de l’entrepreneur et du dirigeant revêtent une importance centrale du point de vue social, car ils se situent au cœur du réseau de liens techniques, commerciaux, financiers et culturels qui caractérisent la réalité moderne de l’entreprise. À partir du moment où les décisions de celle-ci produisent, en raison de la complexité croissante de son activité, une multiplicité d’effets conjoints d’une grande importance, non seulement économique, mais aussi sociale, l’exercice des responsabilités de l’entrepreneur et du dirigeant exige, en plus d’un effort continuel d’aggiornamento spécifique, une réflexion constante sur les motivations morales qui doivent guider les choix personnels de ceux à qui incombent ces tâches.
Les entrepreneurs et les dirigeants ne peuvent pas tenir compte exclusivement de l’objectif économique de l’entreprise, des critères d’efficacité économique, des exigences de l’entretien du « capital » comme ensemble des moyens de production : ils ont aussi le devoir précis de respecter concrètement la dignité humaine des travailleurs qui œuvrent dans l’entreprise719. Ces derniers constituent « le patrimoine le plus précieux de l’entreprise720 », le facteur décisif de la production721. Dans les grandes décisions stratégiques et financières, d’acquisition ou de vente, de restructuration ou de fermeture des établissements, et dans la politique des fusions, on ne peut pas se limiter exclusivement à des critères de nature financière ou commerciale.
La doctrine sociale insiste sur la nécessité pour l’entrepreneur et le dirigeant de s’engager à structurer le travail dans leurs entreprises de façon à favoriser la famille, en particulier les mères de famille dans l’accomplissement de leurs tâches722 ; à la lumière d’une vision intégrale de l’homme et du développement, ils doivent encourager la « demande de qualité : qualité des marchandises à produire et à consommer ; qualité des services dont on doit disposer ; qualité du milieu et de la vie en général723 » ; ils doivent investir, lorsque les conditions économiques et la stabilité politique le permettent, dans les lieux et les secteurs de production qui offrent à l’individu, et à un peuple, « l’occasion de mettre en valeur son travail724 ».
IV. : INSTITUTIONS ÉCONOMIQUES AU SERVICE DE L'HOMME
Une des questions prioritaires en économie est l’emploi des ressources725, c’est-à-dire de tous les biens et services auxquels les sujets économiques, producteurs et consommateurs privés et publics, attribuent une valeur pour l’utilité qui leur est inhérente dans le domaine de la production et de la consommation. Les ressources sont dans la nature quantitativement rares et ceci implique nécessairement que tout sujet économique individuel, de même que toute société, doit imaginer une stratégie pour les employer de la façon la plus rationnelle possible, en suivant la logique dictée par le principe d’économicité. De cela dépendent aussi bien la solution effective du problème économique — plus général et fondamental — du caractère limité des moyens par rapport aux besoins individuels et sociaux, privés et publics, que l’efficacité globale, structurelle et fonctionnelle, de l’ensemble du système économique. Cette efficacité met directement en cause la responsabilité et la capacité de différents sujets, tels que le marché, l’État et les corps sociaux intermédiaires.
a) : Rôle du marché libre
Le marché libre est une institution socialement importante en raison de sa capacité de garantir des résultats suffisants dans la production de biens et de services. Historiquement, le marché a prouvé qu’il pouvait lancer et soutenir à long terme le développement économique. Il existe de bonnes raisons d’estimer qu’en de nombreuses circonstances « le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins726 ». La doctrine sociale de l’Église considère positivement les avantages sûrs qu’offrent les mécanismes du marché libre, aussi bien pour une meilleure utilisation des ressources que pour la facilitation de l’échange des produits ; « surtout, ils [les mécanismes] placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d’une autre personne727 ».
Un vrai marché concurrentiel est un instrument efficace pour atteindre d’importants objectifs de justice : modérer les excès de profit des entre- prises ; répondre aux exigences des consommateurs ; réaliser une meilleure utilisation et une économie des ressources ; récompenser les efforts des entreprises et l’habileté d’innovation et faire circuler l’information de façon qu’il soit vraiment possible de confronter et d’acquérir les produits dans un contexte de saine concurrence.
Le marché libre ne peut être jugé sans tenir compte des fins qu’il poursuit et des valeurs qu’il transmet au niveau social. De fait, le marché ne peut pas trouver en lui-même le principe de sa propre légitimation. Il revient à la conscience individuelle et à la responsabilité publique d’établir un juste rapport entre les fins et les moyens728. Le profit individuel de l’agent économique, bien que légitime, ne doit jamais devenir l’unique objectif. À côté de celui-ci, il en existe un autre, tout aussi fondamental et supérieur, celui de l’utilité sociale, qui doit être réalisé non pas en opposition, mais en cohérence avec la logique du marché. Quand il remplit les importantes fonctions rappelées ci-dessus, le marché libre sert le bien commun et le développement intégral de l’homme, tandis que l’inversion du rapport entre les moyens et les fins peut le faire dégénérer en une institution inhumaine et aliénante, avec des répercussions incontrôlables.
La doctrine sociale de l’Église, tout en reconnaissant au marché la fonction d’instrument irremplaçable de régulation au sein du système économique, met en évidence la nécessité de l’ancrer dans des finalités morales qui assurent et en même temps circonscrivent d’une manière adéquate l’espace de son autonomie729. On ne peut souscrire à l’idée de pouvoir confier au seul marché la fourniture de toutes les catégories de biens, car une telle idée est basée sur une vision réductrice de la personne et de la société730. Face au risque concret d’une « idolâtrie » du marché, la doctrine sociale de l’Église en souligne les limites, que l’on peut facilement relever dans l’incapacité constatée où il se trouve de satisfaire les exigences humaines importantes pour lesquelles il faut « des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises731 », biens non négociables selon la règle de « l’échange des équivalents » et la logique du contrat, typiques du marché.
Le marché revêt une fonction sociale importante dans les sociétés contemporaines ; par conséquent, il est important de cerner ses potentialités les plus positives et de créer des conditions qui en permettent la mise en œuvre concrète. Les acteurs doivent être effectivement libres de confronter, d’évaluer et de choisir entre diverses options ; toutefois la liberté, dans le domaine économique, doit être réglée par un cadre juridique approprié, de façon à la placer au service de la liberté humaine intégrale : « La liberté économique n’est qu’un élément de la liberté humaine. Quand elle se rend autonome, quand l’homme est considéré plus comme un producteur ou un consommateur de biens que comme un sujet qui produit et consomme pour vivre, alors elle perd sa juste relation avec la personne humaine et finit par l’aliéner et par l’opprimer732 ».
b) : L’action de l’État
L’action de l’État et des autres pouvoirs publics doit se conformer au principe de subsidiarité et créer des situations favorables au libre exercice de l’activité économique ; elle doit aussi s’inspirer du principe de solidarité et établir des limites à l’autonomie des parties pour défendre les plus faibles733. La solidarité sans subsidiarité peut en effet facilement dégénérer en assistantialisme, tandis que la subsidiarité sans la solidarité risque d’alimenter des formes de régionalisme égoïste. Pour respecter ces deux principes fondamentaux, l’intervention de l’État dans le domaine économique ne doit être ni envahissante, ni insuffisante, mais adaptée aux exigences réelles de la société : « L’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d’offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise. L’État a aussi le droit d’intervenir lorsque des situations particulières de monopole pourraient freiner ou empêcher le développement. Mais, à part ces rôles d’harmonisation et d’orientation du développement, il peut remplir des fonctions de suppléance dans des situations exceptionnelles734 ».
Le devoir fondamental de l’État en matière économique est de définir un cadre juridique capable de régler les rapports économiques, afin de « sauvegarder (…) les conditions premières d’une économie libre, qui présuppose une certaine égalité entre les parties, d’une manière telle que l’une d’elles ne soit pas par rapport à l’autre puissante au point de la réduire pratiquement en esclavage735 ». L’activité économique, surtout dans un contexte de marché libre, ne peut pas se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique : « Elle suppose, au contraire, que soient assurées les garanties des libertés individuelles et de la propriété, sans compter une monnaie stable et des services publics efficaces736 ». Pour remplir la tâche qui est la sienne, l’État doit élaborer une législation opportune, mais aussi orienter judicieusement les politiques économiques et sociales, afin de ne jamais devenir prévaricateur dans les diverses activités du marché, dont le déroulement doit demeurer libre de super- structures et de contraintes autoritaires ou, pire encore, totalitaires.
Il faut que le marché et l’État agissent de concert l’un avec l’autre et deviennent complémentaires. Le marché libre ne peut avoir des effets bénéfiques pour la collectivité qu’en présence d’une organisation de l’État qui définisse et oriente la direction du développement économique, qui fasse respecter des règles équitables et transparentes, qui intervienne également d’une façon directe, pour la durée strictement nécessaire737, dans les cas où le marché ne parvient pas à obtenir les résultats d’efficacité désirés et quand il s’agit de traduire dans la pratique le principe de redistribution. Dans quelques secteurs, en effet, en faisant appel à ses propres mécanismes, le marché n’est pas en mesure de garantir une distribution équitable de certains biens et services essentiels à la croissance humaine des citoyens : dans ce cas, la complémentarité entre l’État et le marché est plus nécessaire que jamais.
L’État peut inciter les citoyens et les entreprises à promouvoir le bien commun en mettant en œuvre une politique économique qui favorise la participation de tous ses citoyens aux activités de production. Le respect du principe de subsidiarité doit pousser les autorités publiques à rechercher des conditions favorables au développement des capacités individuelles d’initiative, de l’autonomie et de la responsabilité personnelles des citoyens, en s’abstenant de toute intervention qui puisse constituer un conditionnement indu des forces des entreprises.
En vue du bien commun, il faut toujours poursuivre avec une détermination constante l’objectif d’un juste équilibre entre liberté privée et action publique, conçue à la fois comme intervention directe dans l’économie et comme activité de soutien au développement économique. En tout cas, l’intervention publique devra s’en tenir à des critères d’équité, de rationalité et d’efficacité, et ne pas se substituer à l’action des individus, ce qui serait contraire à leur droit à la liberté d’initiative économique. Dans ce cas, l’État devient délétère pour la société : une intervention directe trop envahissante finit par déresponsabiliser les citoyens et produit une croissance excessive d’organismes publics davantage guidés par des logiques bureaucratiques que par la volonté de satisfaire les besoins des personnes738.
Les recettes fiscales et la dépense publique revêtent une importance économique cruciale pour chaque communauté civile et politique : l’objectif vers lequel il faut tendre consiste en des finances publiques capables de se proposer comme instrument de développement et de solidarité. Des finances publiques équitables et efficaces produisent des effets vertueux sur l’économie, car elles parviennent à favoriser la croissance de l’emploi, à soutenir les activités des entreprises et les initiatives sans but lucratif, et contribuent à accroître la crédibilité de l’État comme garant des systèmes de prévoyance et de protection sociales, destinés en particulier à protéger les plus faibles.
c) : Le rôle des corps intermédiaires
Le système économique et social doit être caractérisé par la présence simultanée de l’action publique et de l’action privée, y compris l’action privée sans finalités lucratives. Se configure ainsi une pluralité de centres décisionnels et de logiques d’action. Il existe certaines catégories de biens, collectifs et d’usage commun, dont l’utilisation ne peut dépendre des mécanismes du marché743 et ne relève pas non plus de la compétence exclusive de l’État. Le devoir de l’État, en rapport à ces biens, est plutôt de mettre en valeur toutes les initiatives sociales et économiques qui ont des effets publics et sont promues par les structures intermédiaires. La société civile, organisée à travers ses corps intermédiaires, est capable de contribuer à la poursuite du bien commun en se situant dans un rapport de collaboration et de complémentarité efficace vis-à-vis de l’État et du marché, favorisant ainsi le développement d’une démocratie économique opportune. Dans un tel contexte, l’intervention de l’État doit être caractérisée par l’exercice d’une véritable solidarité qui, en tant que telle, ne doit jamais être séparée de la subsidiarité.
Les organisations privées sans but lucratif occupent une place spécifique dans le domaine économique. Ces organisations sont caractérisées par la tentative courageuse de conjuguer harmonieusement l’efficacité de production et la solidarité. En général, elles se constituent sur la base d’un pacte associatif et sont l’expression d’une tension idéale commune des sujets qui décident librement d’y adhérer. L’État est appelé à respecter la nature de ces organisations et à mettre leurs caractéristiques en valeur, en réalisant le principe de subsidiarité, qui postule précisément un respect et une promotion de la dignité et de la responsabilité autonome du sujet « subsidié ».
d) : Épargne et consommation
Les consommateurs, qui disposent très souvent de vastes marges de pouvoir d’achat, bien au-delà du seuil de subsistance, peuvent beaucoup influer sur la réalité économique par leurs libres choix entre consommation et épargne. La possibilité d’influencer les choix du système économique se trouve en effet entre les mains de ceux qui doivent décider de la destination de leurs ressources financières. Aujourd’hui plus que par le passé, il est possible d’évaluer les options disponibles, non seulement sur la base du rendement prévu ou de leur degré de risque, mais aussi en exprimant un jugement de valeur sur les projets d’investissement que ces ressources iront financer, conscients que « le choix d’investir en un lieu plutôt que dans un autre, dans un secteur de production plutôt qu’en un autre, est toujours un choix moral et culturel744 ».
L’utilisation du pouvoir d’achat doit s’exercer dans le contexte des exigences morales de la justice et de la solidarité et de responsabilités sociales précises : il ne faut pas oublier le « devoir de la charité », c’est- à-dire le « devoir de donner de son »superflu« et aussi parfois de son »nécessaire« pour subvenir à la vie du pauvre745 ». Cette responsabilité confère aux consommateurs la possibilité d’orienter, grâce à une plus grande circulation des informations, le comportement des producteurs, à travers la décision — individuelle ou collective — de préférer les produits de certaines entreprises à d’autres, en tenant compte non seulement des prix et de la qualité des produits, mais aussi de l’existence de conditions de travail correctes dans les entreprises, ainsi que du degré de protection assuré au milieu naturel environnant.
Le phénomène de la société de consommation maintient une orientation persistante vers l’« avoir » plutôt que vers l’« être ». Il empêche de « distinguer correctement les formes nouvelles et les plus élevées de satisfaction des besoins humains et les besoins nouveaux induits qui empêchent la personnalité de parvenir à sa maturité746 ». Pour lutter contre ce phénomène, il est nécessaire de s’employer à construire « un style de vie dans lequel les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune747 ». Il est indéniable que les influences du contexte social sur les styles de vie sont importantes : voilà pourquoi le défi culturel que pose aujourd’hui la société de consommation doit être affronté avec plus de détermination, surtout si l’on considère les générations futures qui risquent de devoir vivre dans un milieu naturel saccagé par les excès et les désordres de la société de consommation748.
V. : LES « RES NOVÆ » EN ÉCONOMIE
a) : La mondialisation : les opportunités et les risques
Notre époque est marquée par le phénomène complexe de la mondialisation économique et financière, à savoir un processus d’intégration croissante des économies nationales, sur le plan du commerce des biens et services et des transactions financières, dans lequel toujours plus d’opérateurs adoptent une perspective globale pour les choix qu’ils doivent opérer en fonction des opportunités de croissance et de profit. Le nouvel horizon de la société globale n’est pas simplement défini par la présence de liens économiques et financiers entre acteurs nationaux agissant dans différents pays, qui ont d’ailleurs toujours existé, mais plutôt par la capacité d’expansion et par la nature absolument inédite du système de relations qui est en train de se développer. Le rôle des marchés financiers est toujours plus décisif et central ; ses dimensions, à la suite de la libéralisation des changes et de la circulation des capitaux, ont énormément augmenté, à une vitesse impressionnante, au point de permettre aux opérateurs de déplacer « en temps réel » des capitaux en grande quantité d’un endroit à l’autre de la planète. Il s’agit d’une réalité multiforme qui n’est pas facile à déchiffrer, dans la mesure où elle se déploie sur différents niveaux et évolue continuellement, suivant des trajectoires difficilement prévisibles.
La mondialisation alimente de nouvelles espérances, mais engendre aussi d’inquiétantes interrogations749.
Elle peut produire des effets potentiellement bénéfiques pour l’humanité entière : s’entrecroisant avec le développement impétueux des télécommunications, le parcours de croissance du système de relations économiques et financières a permis simultanément une importante réduction des coûts des communications et des nouvelles technologies, ainsi qu’une accélération dans le processus d’extension à l’échelle planétaire des échanges commerciaux et des transactions financières. En d’autres termes, il est advenu que les deux phénomènes, mondialisation économique et financière et progrès technologique, se sont réciproquement renforcés, rendant extrêmement rapide la dynamique globale de la phase économique actuelle.
En analysant le contexte actuel, outre à identifier les opportunités qui se manifestent à l’ère de l’économie globale, on perçoit aussi les risques liés aux nouvelles dimensions des relations commerciales et financières. De fait, il existe des indices révélateurs d’une tendance à l’augmentation des inégalités, aussi bien entre pays avancés et pays en voie de développement, qu’au sein même des pays industrialisés. La richesse économique croissante rendue possible par les processus décrits s’accompagne d’une croissance de la pauvreté relative.
Le souci du bien commun impose de saisir les nouvelles occasions de redistribution de richesses entre les diverses régions de la planète, au profit des plus défavorisées, qui sont demeurées jusqu’à présent exclues ou en marge du progrès social et économique750 : « En somme, le défi est d’assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation751 ». Le progrès technologique lui-même risque de répartir injustement entre les pays ses effets positifs. De fait, les innovations peuvent pénétrer et se répandre à l’intérieur d’une collectivité déterminée si leurs bénéficiaires potentiels atteignent un seuil minimal de savoir et de ressources financières : il est évident qu’en présence de fortes disparités entre les pays pour ce qui est de l’accès aux connaissances techniques et scientifiques et aux produits technologiques les plus récents, le processus de mondialisation finit par creuser, au lieu de les réduire, les inégalités entre les pays en termes de développement économique et social. Étant donné la nature des dynamiques en cours, la libre circulation de capitaux n’est pas suffisante en soi pour favoriser le rapprochement des pays en voie de développement de ceux plus avancés.
Le commerce représente un élément fondamental des relations économiques internationales, en contribuant de manière déterminante à la spécialisation dans la production et à la croissance économique des différents pays. Plus que jamais aujourd’hui, le commerce international, s’il est orienté de façon opportune, favorise le développement et est capable de créer de nouveaux emplois et de fournir des ressources utiles. La doctrine sociale a plusieurs fois mis en lumière les distorsions du système commercial international752 qui, souvent, à cause des politiques protectionnistes, discrimine les produits provenant des pays pauvres et y entrave la croissance d’activités industrielles et le transfert de technologies753. La détérioration continuelle des termes d’échange des matières premières et l’aggravation du fossé entre pays riches et pays pauvres a poussé le Magistère à rappeler l’importance des critères éthiques qui devraient orienter les relations économiques internationales : la poursuite du bien commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale. Sinon, « les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches754 ».
Une solidarité adaptée à l’ère de la mondialisation requiert la défense des droits de l’homme. À cet égard, le Magistère souligne : « La perspective d’une autorité publique internationale au service des droits humains, de la liberté et de la paix, ne s’est pas encore entièrement réalisée, mais il faut malheureusement constater les fréquentes hésitations de la communauté internationale concernant le devoir de respecter et d’appliquer les droits humains. Ce devoir concerne tous les droits fondamentaux et ne laisse pas de place pour des choix arbitraires qui conduiraient à des formes de discrimination et d’injustice. En même temps, nous sommes témoins de l’accroissement d’un écart préoccupant entre une série de nouveaux »droits« promus dans les sociétés technologiquement avancées et des droits humains élémentaires qui ne sont pas encore respectés, surtout dans des situations de sous-développement : je pense, par exemple, au droit à la nourriture, à l’eau potable, au logement, à l’autodétermination et à l’indépendance755 ».
L’extension de la mondialisation doit être accompagnée d’une prise de conscience plus mûre, de la part des organisations de la société civile, des nouveaux devoirs auxquels elles sont appelées au niveau mondial. Grâce aussi à une action déterminée de ces organisations, il sera possible de situer l’actuel processus de croissance de l’économie et de la finance à l’échelle planétaire dans un horizon garantissant un respect effectif des droits de l’homme et des peuples, ainsi qu’une répartition équitable des ressources, à l’intérieur de chaque pays et entre les différents pays : « La liberté des échanges n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale756 ».
Une attention particulière doit être accordée aux spécificités locales et aux diversités culturelles, qui risquent d’être compromises par les processus économiques et financiers en cours : « La mondialisation ne doit pas être un nouveau type de colonialisme. Elle doit respecter la diversité des cultures qui, au sein de l’harmonie universelle des peuples, constituent une clé d’interprétation de la vie. En particulier, elle ne doit pas priver les pauvres de ce qui leur reste de plus précieux, y compris leurs croyances et leurs pratiques religieuses, étant donné que les convictions religieuses authentiques expriment la manifestation la plus vraie de la liberté humaine757 ».
À l’époque de la mondialisation, il faut souligner avec force la solidarité entre les générations : « Auparavant, la solidarité entre les générations était dans de nombreux pays une attitude naturelle de la part de la famille ; elle est aussi devenue un devoir de la communauté758 ». Il est bon que cette solidarité continue d’être poursuivie dans les communautés politiques nationales, mais aujourd’hui le problème se pose aussi pour la communauté politique globale, afin que la mondialisation ne se réalise pas au détriment des plus nécessiteux et des plus faibles. La solidarité entre les générations exige que, dans la planification globale, on agisse selon le principe de la destination universelle des biens, qui rend moralement illicite et économiquement contre-productif de décharger les coûts actuels sur les générations futures : moralement illicite signifie ne pas assumer les responsabilités nécessaires, et économiquement contreproductif parce que la réparation des dommages coûte davantage que la prévention. Ce principe doit être appliqué surtout — bien que pas seulement — dans le domaine des ressources de la terre et de la sauvegarde de la création, lequel est rendu particulièrement délicat par la mondialisation, qui concerne toute la planète, conçue comme un unique écosystème759.
b) : Le système financier international
Les marchés financiers ne sont certes pas une nouveauté de notre époque : depuis longtemps déjà, sous diverses formes, ils se sont chargés de répondre à l’exigence de financer des activités productives. L’expérience historique atteste qu’en l’absence de systèmes financiers adéquats, aucune croissance économique n’aurait eu lieu. Les investissements à large échelle, typiques des économies modernes de marché, n’auraient pas été possibles sans le rôle fondamental d’intermédiaire joué par les marchés financiers, qui a permis notamment d’apprécier les fonctions positives de l’épargne pour le développement complexe du système économique et social. Si la création de ce que l’on a qualifié de « marché global des capitaux » a entraîné des effets bénéfiques, grâce à une plus grande mobilité des capitaux permettant aux activités productives d’avoir plus facilement des ressources disponibles, la mobilité accrue a par ailleurs fait augmenter aussi le risque de crises financières. Le développement de la finance, dont les transactions ont largement surpassé en volume les transactions réelles, risque de suivre une logique toujours plus autopréférentielle, sans lien avec la base réelle de l’économie.
Une économie financière qui est une fin en soi est destinée à contredire ses finalités, car elle se prive de ses propres racines et de sa propre raison constitutive, et par là de son rôle originel et essentiel de service de l’économie réelle et, en définitive, de développement des personnes et des communautés humaines. Le cadre d’ensemble apparaît encore plus préoccupant à la lumière de la configuration fortement asymétrique qui caractérise le système financier international : les processus d’innovation et de déréglementation des marchés financiers tendent en effet à ne se consolider que dans certaines parties du globe. Ceci est une source de graves préoccupations de nature éthique, car les pays exclus de ces processus, bien que ne jouissant pas des bénéfices produits par ceux-ci, ne sont toutefois pas à l’abri d’éventuelles conséquences négatives de l’instabilité financière sur leurs systèmes économiques réels, surtout s’ils sont fragiles ou si leur développement est en retard760.
c) : Le rôle de la communauté internationale à l’ère de l’économie globale
La perte par les acteurs étatiques de leur rôle central doit coïncider avec un plus grand engagement de la communauté internationale dans l’exercice d’un rôle décisif sur le plan économique et financier. En effet, une conséquence importante du processus de mondialisation consiste dans la perte progressive d’efficacité de l’État-nation dans la conduite des dynamiques économiques et financières nationales. Les gouvernements des différents pays voient leur action dans le domaine économique et social toujours plus fortement conditionnée par les attentes des marchés internationaux des capitaux et par les requêtes toujours plus pressantes de crédibilité provenant du monde financier. À cause des nouveaux liens entre les opérateurs globaux, les mesures traditionnelles de défense des États apparaissent condamnées à l’échec et, face aux nouvelles aires de la compétition, la notion même de marché national passe au second plan.
Plus le système économique et financier mondial atteint des niveaux élevés de complexité fonctionnelle et d’organisation, plus le devoir de réguler ces processus apparaît prioritaire, pour les finaliser à la poursuite du bien commun de la famille humaine. L’exigence apparaît clairement de voir, à côté des États-nations, la communauté internationale assumer cette fonction délicate, à l’aide d’instruments politiques et juridiques adéquats et efficaces.
Il est donc indispensable que les institutions économiques et financières internationales sachent trouver des solutions institutionnelles plus appropriées et qu’elles élaborent les stratégies d’action les plus opportunes afin d’orienter un changement qui, s’il était subi passivement et livré à lui-même, provoquerait des résultats dramatiques surtout au détriment des couches les plus faibles et sans défense de la population mondiale.
Au sein des Organismes internationaux, les intérêts de la grande famille humaine doivent être représentés de manière équitable ; il est nécessaire que ces institutions « en évaluant les conséquences de leurs décisions, (…) tiennent toujours dûment compte des peuples et des pays qui ont peu de poids sur le marché international mais qui concentrent en eux les besoins les plus vifs et les plus douloureux, et ont besoin d’un plus grand soutien pour leur développement761 ».
La politique aussi, tout comme l’économie, doit savoir étendre son rayon d’action au-delà des frontières nationales, en acquérant rapidement une dimension opérationnelle mondiale pouvant lui permettre d’orienter les processus en cours à la lumière de paramètres non seulement économiques, mais aussi moraux. L’objectif de fond sera de guider ces processus en garantissant le respect de la dignité de l’homme et le développement complet de sa personnalité en vue du bien commun762. Remplir cette tâche comporte la responsabilité d’accélérer la consolidation des institutions existantes, ainsi que la création de nouveaux organes auxquels confier cette responsabilité763. De fait, le développement économique peut être durable s’il se réalise au sein d’un cadre clair et défini de normes et d’un vaste projet de croissance morale, civile et culturelle de l’ensemble de la famille humaine.
d) : Un développement intégral et solidaire
Une des tâches fondamentales des acteurs de l’économie internationale est d’atteindre un développement intégral et solidaire pour l’humanité, c’est-à-dire de « promouvoir tout homme et tout l’homme764 ». Cette tâche exige une conception de l’économie qui garantisse, au niveau international, la distribution équitable des ressources et réponde à la conscience de l’interdépendance — économique, politique et culturelle — qui unit désormais de façon définitive les peuples entre eux et fait qu’ils se sentent liés par un unique destin765. Les problèmes sociaux revêtent toujours plus une dimension planétaire. Aucun État ne peut plus les affronter ni les résoudre tout seul. Les générations actuelles touchent du doigt la nécessité de la solidarité et ressentent concrètement le besoin de surmonter la culture individualiste766. De façon toujours plus diffuse, l’exigence se fait sentir de modèles de développement qui ne prévoient pas seulement « d’élever tous les peuples au niveau dont jouissent aujourd’hui les pays les plus riches, mais de construire, par un travail solidaire, une vie plus digne, de faire croître réellement la dignité et la créativité de chaque personne, sa capacité de répondre à sa vocation et donc à l’appel de Dieu767 ».
Un développement plus humain et solidaire bénéficiera aussi aux pays riches eux-mêmes. Ceux-ci ressentent « souvent une sorte d’égarement existentiel, une incapacité à vivre et à profiter justement du sens de la vie, même dans l’abondance des biens matériels ; une aliénation et une perte de la propre humanité chez de nombreuses personnes, qui se sentent réduites au rôle d’engrenages dans le mécanisme de la production et de la consommation et ne trouvent pas le moyen d’affirmer leur propre dignité d’hommes, faits à l’image et à la ressemblance de Dieu768 ». Les pays riches ont démontré qu’ils avaient la capacité de créer du bien-être matériel, mais souvent au détriment de l’homme et des couches sociales les plus faibles : « On ne peut ignorer que les frontières de la richesse et de la pauvreté passent à l’intérieur des sociétés elles-mêmes, qu’elles soient développées ou en voie de développement. En effet, de même qu’il existe des inégalités sociales allant jusqu’au niveau de la misère dans des pays riches, parallèlement, dans les pays moins développés on voit assez souvent des manifestations d’égoïsme et des étalages de richesses aussi déconcertants que scandaleux769 ».
e) : La nécessité d’une grande œuvre éducative et culturelle
Pour la doctrine sociale, l’économie « n’est qu’un aspect et une dimension dans la complexité de l’activité humaine. Si elle devient un absolu, si la production et la consommation des marchandises finissent par occuper le centre de la vie sociale et deviennent la seule valeur de la société, soumise à aucune autre, il faut en chercher la cause non seulement et non tant dans le système économique lui-même, mais dans le fait que le système socio-culturel, ignorant la dimension éthique et religieuse, s’est affaibli et se réduit alors à la production des biens et des services770 ». La vie de l’homme, de même que la vie sociale de la collectivité, ne peut être réduite à une dimension matérialiste, même si les biens matériels sont extrêmement nécessaires tant pour des finalités purement de survie que pour l’amélioration du niveau de vie : « Accroître le sens de Dieu et la connaissance de soi-même est à la base de tout développement complet de la société humaine771 ».
Face à l’avancée rapide du progrès technique et économique et aux transformations tout aussi rapides des processus de production et de consommation, le Magistère ressent l’exigence de proposer une grande œuvre éducative et culturelle : « La demande d’une existence plus satisfaisante qualitativement et plus riche est en soi légitime. Mais on ne peut que mettre l’accent sur les responsabilités nouvelles et sur les dangers liés à cette étape de l’histoire. (…) Quand on définit de nouveaux besoins et de nouvelles méthodes pour les satisfaire, il est nécessaire qu’on s’inspire d’une image intégrale de l’homme qui respecte toutes les dimensions de son être et subordonne les dimensions physiques et instinctives aux dimensions intérieures et spirituelles. (…) La nécessité et l’urgence apparaissent donc d’un vaste travail éducatif et culturel qui comprenne l’éducation des consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir, la formation d’un sens aigu des responsabilités chez les producteurs, et surtout chez les professionnels des moyens de communication sociale, sans compter l’intervention nécessaire des pouvoirs publics772 ».
