Réalité humaine
287 L'Église a été fondée pour être dans le monde le peuple qui vit et témoigne de l'Alliance nouvelle et éternelle que Dieu a, dans le Christ, conclue avec les hommes.
L'Église "prend place dans l'histoire humaine, bien qu'elle soit en même temps transcendante aux limites des peuples dans le temps et dans l'espace" (LG 9). Mystère de foi, l'Église est en même temps réalité humaine. Vivant de l'Esprit, elle est cependant visible aux yeux des hommes.
L'Église se présente comme une communauté humaine. Elle se distingue, certes, des groupes humains dont la finalité est d'ordre purement culturel, politique, social ou économique. Même si sa vie et son action ont des répercussions dans le domaine temporel, sa finalité est d'ordre religieux. En ce sens, le christianisme se rapproche des grandes religions telles que le judaïsme, l'islam ou l'hindouisme qui, elles aussi, proposent aux hommes, dans des perspectives universelles, des voies pour aller vers Dieu à l'intérieur d'une démarche communautaire.
288 Comme toute société humaine, l'Église, dont la vitalité et le rayonnement dépendent de l'adhésion libre et de l'engagement responsable de ses membres, est organisée, pourvue d'institutions. Certaines de ces institutions sont liées à sa nature même (Écriture Sainte, sacrements, ministères ordonnés, etc.). D'autres, comme en tout groupe, portent la marque de circonstances historiques (langues et formes liturgiques, structures territoriales, etc.).
L'Église peut profiter des avancées de la civilisation, en même temps que porter les stigmates de l'histoire humaine. Mais elle a aussi marqué cette histoire de son empreinte.
Une part visible de son histoire est accessible à tous, avec la richesse de ses traditions caritatives, culturelles, artistiques, liturgiques et théologiques, avec aussi les marques du péché qui ont terni son visage et nui à son rayonnement.
289 Aujourd'hui encore, les regards portés sur l'Église sont des plus contrastés. Pour un certain nombre de nos contemporains, elle est le vestige d'une religion appartenant au passé. D'autres, au contraire, continuent à en redouter la puissance au sein de la société.
Chez les chrétiens eux-mêmes, les sentiments éprouvés ou les attentes entretenues à l'égard de l'Église varient considérablement. Nombreux sont ceux qui trouvent avec bonheur dans l'Église un lieu de vie fraternelle, de respect, de liberté ; un lieu où ils reçoivent soutien et stimulation pour une vie plus généreuse ; un lieu d'espérance et de paix : cette paix profonde que le Christ a laissée aux siens, et qui n'est "pas à la manière du monde" (Jn 14,27). Cependant, un certain nombre voudraient se réclamer de Jésus Christ indépendamment de l'Église, car ils trouvent que celle-ci fait écran entre la figure du Sauveur et le croyant, ou dénature la simplicité et l'efficacité de son Évangile.
D'autres, au contraire, veulent voir avant tout dans l'Église catholique une institution solide, propre à contrebalancer les ferments de désordre enfouis dans les sociétés contemporaines. Elle serait la gardienne de l'ordre et des principes de la moralité. Le Christ et son Évangile, avec leurs appels à la conversion et à un continuel dépassement, tendent alors à être tenus pour secondaires, à moins qu'ils ne soient simplement oubliés.
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Communauté de l'Alliance
290 Le mystère de foi que constitue l'Église se manifeste dans le nom même par lequel on la désigne. Église transcrit le mot grec Ekklèsia (assemblée), choisi dès l'âge apostolique pour désigner le groupe des disciples de Jésus ressuscité.
Les langues latines, comme le français, ont généralement transcrit le grec directement en Ecclesia, Chiesa, Iglesia. Les langues germaniques et anglo-saxonnes ont le mot Kirche, Church, d'un adjectif grec, kyriakê, qui signifie du Seigneur. L'Église est alors désignée comme l'oeuvre du Christ, le Seigneur. Quel que soit l'aspect que le nom privilégie, l'Église se reconnaît comme l'assemblée des hommes convoqués par le Seigneur, Jésus ressuscité (cf LG 9).
L'Église est la communauté de la Nouvelle Alliance établie dans le sang du Christ. Elle prolonge l'assemblée convoquée par Dieu, faisant alliance avec son peuple par l'intermédiaire de Moïse. "Le Christ a établi ce lien nouveau, l'Alliance nouvelle en son sang (cf. 1Co 11,25) ; il appelle juifs et païens à devenir un seul peuple, rassemblé non pas par des liens charnels, mais dans l'unité de l'Esprit, pour constituer le nouveau peuple de Dieu" (LG 9).
291 Peuple convoqué par son Seigneur, l'Église se distingue des autres sociétés et groupes humains. Seuls, cependant, mesurent cette particularité les chrétiens qui reçoivent l'Église de la part de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. Pénétrer dans ce mystère divin de l'Église, c'est pénétrer dans l'Alliance établie par Dieu avec les hommes et offerte à notre foi.
C'est dans l'Église, dans la communauté des croyants, que nous confessons notre foi au Dieu Père, Fils et Esprit. Et, ce faisant, nous reconnaissons l'Église comme la communauté nécessaire pour dire et vivre la foi en vérité.
S'il est vrai que l'Église ne peut se comprendre qu'en relation avec l'Esprit Saint qui la soude et l'anime, cet Esprit Saint continue cependant de "souffler où il veut" (cf Jn 3,8), y compris en dehors des limites visibles de cette Église (cf GS 38 LG 16).
292 Telle est la singularité de l'Église : à la fois réalité humaine, "sujet historique", qui agit dans l'histoire, et "mystère", fruit de la miséricorde de Dieu qui appelle ses enfants à vivre avec lui.
Les deux aspects sont indissociables. Si la réalité humaine de l'Église lui permet d'être l'objet d'observations, d'analyses, voire de sondages, ces modes d'approche sont incapables de rendre compte de la totalité de ce qui fait l'Église. Car si elle comporte certains traits d'une société, d'une administration, d'une entreprise, elle est avant tout communion d'amour dans l'Esprit Saint. Celui-ci rassemble des hommes et des femmes partageant la même foi au Christ, dans la totalité de leur être, avec leur intelligence et leur coeur.
Même les chrétiens, dans les jugements qu'ils portent sur l'Eglise, ont trop souvent tendance à "séparer ce que Dieu a uni". L'Eglise n'est pas le Christ. Il convient de ne pas les confondre et de ne pas méconnaître l'aspect humain de l'Église. Mais il ne faut pas non plus les opposer. L'Église vit du Christ, témoigne du Christ. Elle l'annonce, dans la faiblesse des moyens humains et malgré le péché. Mais elle est toujours l'Église du Christ et on ne peut prétendre être du Christ en refusant l'Église.
Si le Christ est lui-même signe de contradiction (cf. Lc 2,34), l'Église l'est aussi à sa façon. Elle est un mystère de foi.
Noms donnés à l'Église
293 Le mystère de l'Église ne peut se laisser enfermer dans une seule définition. Aussi est-ce "sous des images variées que la nature intime de l'Église nous est montrée" (LG 6). Les images et les noms qui, dans la Bible, servent à l'évoquer, et que Vatican II rappelle (cf LG 6-9) sont un bon guide pour en saisir la richesse.
Ces images sont multiples. Aucune n'a la prétention de dire la totalité du mystère. Chacune en souligne un aspect. L'important est de les faire jouer les unes avec les autres, sans se limiter à une seule. Tel croyant, ou telle communauté ecclésiale, ou telle époque peut donner sa préférence à l'une ou à l'autre. Tous ont à admettre que le regard qu'ils portent sur l'Église est partiel et qu'ils ne peuvent laisser dans l'ombre les aspects de l'Église auxquels ils portent moins d'attention.
294 Des noms empruntés à l'expérience des hommes
Certaines de ces images sont empruntées à la vie pastorale : l'Église est alors le bercail, dont le Christ est la porte, ou encore le troupeau dont le Christ est le vrai pasteur. Cette image permet à Jésus de parler d'autres brebis qu'il possède et qui ne sont pas encore de cet enclos : il faut qu'il les mène elles aussi (cf. Jn 10,1-16).
D'autres images sont empruntées à la vie des champs. l'Église est alors le terrain dans lequel est déposée la semence, le champ cultivé de Dieu (cf. 1Co 3,9) ou encore la vigne qu'il a plantée (cf. LG 6 Mt 21,33-43).
Plusieurs images tournent autour de l'idée de construction ou d'habitation. l'Église est appelée l'édifice de Dieu (cf. 1Co 3,9), la maison de Dieu (cf. 1Tm 3,15) ou le temple saint (cf. Ep 2,21). De cet édifice, le Christ est la pierre de fondation ; les croyants, devenus temples de l'Esprit, y sont intégrés comme des pierres vivantes. Les édifices ne trouvent, en effet, leur sens que par ceux qui y habitent.
l'Église peut être dite également la famille de Dieu (cf. Ep 2,19). Elle "s'appelle encore 'la Jérusalem d'en haut' et 'notre mère' (Ga 4,26 cf. Ap 12,17) ; elle est décrite comme l'épouse immaculée (LG 6) et bien-aimée du Christ (cf. Ap 21,2 Ep 5,26).
Corps du Christ
295 Le concile Vatican II ne manque pas d'accorder la place qui convient à l'image paulinienne de l'Église, Corps du Christ, en insistant sur son importance pour la vie des chrétiens.
L'image du corps permet d'exprimer "l'incorporation" de chaque membre de l'Église au Christ Jésus, telle qu'elle se réalise par le baptême et l'eucharistie. C'est par le baptême que les croyants sont incorporés au Christ, c'est en recevant le corps eucharistique du Seigneur qu'ils deviennent son corps ecclésial. Dans la célébration du Repas du Seigneur, "si nombreux que nous soyons, nous sommes un seul pain, un seul corps" (saint Augustin).
Mais l'image du corps et de ses membres permet aussi de rendre compte de la diversité des grâces et des responsabilités représentées dans l'Église. Entre le Christ, qui est la Tête du corps, et ceux qu'il anime de son Esprit, existe une véritable union organique.
Enfin, cette image de l'Église Corps du Christ, étroitement unie à son Seigneur, fait comprendre comment l'Église réalise dans le monde une authentique présence du Christ ressuscité : elle est le sacrement du Christ.
Peuple de Dieu
296 Le concile a également remis en valeur une autre dénomination : celle de peuple de Dieu (cf. [LG 9).
Si l'on emploie le même mot pour désigner Israël et l'Église du Christ, c'est pour marquer à la fois la continuité et la radicale nouveauté de cette dernière par rapport au peuple d'Israël : continuité et nouveauté qui sont exactement celles de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance.
L'expression "peuple de Dieu" exprime aussi l'égale dignité de tous les baptisés.
Elle indique enfin que l'Église est appelée à vivre son histoire à travers les siècles en étant tout à la fois fidèle à l'Évangile et mêlée à tous les peuples de la terre.
"Bien qu'il ne comprenne pas encore effectivement l'universalité des hommes et qu'il garde souvent les apparences d'un petit troupeau", le peuple assemblé dans l'Église est ouvert à tous ceux qui "regardent avec la foi vers Jésus, auteur du salut" et "constitue pour tout l'ensemble du genre humain le germe le plus fort d'unité, d'espérance et de salut" (LG 9).
297 L'Église se plaît à faire appel à plusieurs de ces images ou désignations traditionnelles, lorsqu'elle célèbre la dédicace des édifices qu'elle construit pour s'y assembler.
La liturgie chante alors poétiquement ce mystère de l'Église du Christ édifiée pour la gloire de Dieu : " Dans cette maison que tu nous as donnée, où tu accueilles le peuple qui marche vers toi, tu nous offres un signe merveilleux de ton Alliance : ici, tu construis pour ta gloire le temple vivant que nous sommes ; ici, tu édifies l'Église, ton Église universelle, pour que se constitue le Corps du Christ ; et cette oeuvre s'achèvera en vision de bonheur dans la Jérusalem céleste " (préface de la Dédicace d'une église).
L'Église, "comme un sacrement"
298 C'est un autre type de réflexion sur sa propre nature qui conduit l'Église à se désigner "comme un sacrement".
Le mot français "sacrement" vient du latin sacramentum qui correspond au grec mysterion. En employant ce terme d'allure technique, on rejoint, à travers les Pères de l'Église, la réflexion de saint Paul sur le mystère, qui est le projet de Dieu révélé aux croyants dans l'Église (cf [Ep 3,8-11).
L'Église, enseigne Vatican II, est "dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain" (LG 1). Autrement dit, c'est dans l'Église que se réalise le salut, sous la forme de cette Alliance que Dieu a, dans son Fils, scellée avec les hommes.
La formule "hors de l'Église pas de salut", qui fait difficulté pour beaucoup, peut ainsi se comprendre dans sa signification très positive. Elle ne préjuge pas de la situation de ceux qui, sans faute de leur part, mais par suite des circonstances ou pour quelque autre raison (cf. LG 16), ne sont pas parvenus à reconnaître dans l'Église ce lieu unique du salut de Dieu. Le salut n'est pas impossible pour un non-chrétien. Mais il est vrai que, pour les hommes que Dieu aime, l'Église est signe efficace de cet amour. L'homme sauvé l'est toujours, en définitive, par la passion et la résurrection du Christ, c'est-à-dire par le mystère pascal dont l'Église est le témoin et auquel l'Esprit Saint l'associe d'une façon mystérieuse mais réelle (cf. GS 22).
Dire que l'Église est comme un sacrement, c'est affirmer sa totale subordination à Dieu qui se révèle dans le Christ.
Le concile Vatican II n'identifie pas purement et simplement l'Église au sacrement (il déclare qu'elle est "en quelque sorte" sacrement, LG 1).
L'Église ne possède pas en elle-même la source de sa sacramentalité. Elle la reçoit de l'Esprit Saint et du Christ. Le Christ en est la Tête et la remplit de sa plénitude (cf Ep 1,22-23). Une différence demeure donc toujours entre le Christ et son Église, son Épouse (cf. Ep 5,25-27).
"Sacrement" du salut
299 L'Église, qui est comme un sacrement, n'est pas une société close sur elle-même. Elle a mission universelle. Missionnaire, elle s'associe au travail du Sauveur, en poursuivant son oeuvre de réconciliation. Missionnaire, elle collabore activement aux efforts humains de justice, d'amour et clé paix, et en se faisant messagère de la charité de Dieu. Entrer dans l'Église, en accueillant la Bonne Nouvelle dont elle est porteuse, c'est avoir accès aux sources même du salut.
"Sacrement" du Royaume
300 L'Église est sacrement du royaume de Dieu, prêché et inauguré par le Christ. Elle est, en effet, ce lieu où Dieu règne réellement aujourd'hui. La souveraine présence de Dieu est déjà attestée, même si son Règne, tant que dure l'histoire, n'est pas encore réalisé dans sa totalité.
Les chrétiens risquent toujours de gauchir, à ce propos, l'enseignement de Jésus. Les uns, se fondant sur le fait que le règne de Dieu est là, risquent d'identifier leurs entreprises terrestres, et le type de société dans laquelle ils vivent, avec ce Royaume ; ils tendent à dénier toute autonomie aux réalités créées. D'autres, se fondant sur l'appel à la "venue" du Règne, risquent de rejeter dans le futur et hors de ce monde la souveraineté de Dieu, et de vivre sans intérêt pour ce monde où Dieu leur semble ne pas répondre. Pourtant, ce monde est fait pour être déjà quelque peu transfiguré en attendant activement le monde nouveau où Dieu sera tout en tous.
Ainsi l'Église est sur terre "le germe et le commencement du Royaume" ([LG 5). Mais, comme le Règne est encore à venir dans sa totalité, elle sait qu'elle n'aura son achèvement que dans la gloire céleste.
