La fin et les moyens
508 La bonne intention est très importante, mais ne suffit pas Il faut encore prendre les moyens adéquats pour atteindre le bien visé.
C'est une bonne chose d'apporter de la nourriture à ceux qui ont faim. Mais si, pour le faire, je vide le garde-manger du voisin pendant son week-end, mon acte est mauvais. Ce que je fais, ici un vol, est un mal et le demeure malgré ma bonne intention. Celle-ci n'innocente pas le vol, ni ne le transforme en bienfaisance.
La fin ne justifie pas les moyens. Ceux-ci doivent être cohérents avec l'action menée et la bonne intention. Poser un acte mauvais, même avec une bonne intention, reste moralement mauvais.
Les circonstances
509 Les circonstances peuvent évidemment influencer la qualification morale d'un acte : il faut examiner l'action entreprise dans tout son environnement.
Un syndicat de la Santé, pour défendre les droits bafoués des aides-soignants, peut déclencher légitimement une grève du personnel ; cela peut être juste et même méritoire. Mais lors d'une grave épidémie, les circonstances sont telles qu'il pourrait devenir immoral de déclencher ou de maintenir une grève à ce moment-là.
La moralité d'un acte exige que ses diverses composantes soient bonnes en même temps : objet, intention, moyens employés, circonstances. Si un seul de ces éléments est mauvais, l'action sera moralement mauvaise, même si, à celui qui agit, une erreur de bonne foi enlève la responsabilité morale du mal.
L'art du bon choix : la prudence
510 Ces rappels seraient pourtant insupportables s'ils réduisaient l'action de l'homme à une vérification systématique analogue au "check-up" des pilotes d'avion avant le décollage. En fait, le dynamisme de l'action et l'amour du vrai et du bien permettent de tenir ensemble tous ces éléments. Souvent d'ailleurs, l'habitude d'agir bien conduit à intégrer ces données. C'est cette habitude dynamique que l'on appelle traditionnellement vertu.
Un certain sens spirituel permet à l'homme droit de percevoir cc qui est juste et bon dans le maquis des situations concrètes. Cette aptitude à faire les bons choix s'appelle la vertu de prudence, au sens noble du mot, qui n'a rien à voir avec le manque de courage. Au contraire, elle allie l'intelligence de l'analyse, le don de soi et le risque lucide qui, lui, engage la personne dans l'action. Il ne s'agit pas simplement de savoir où est le bien, mais de trouver l'énergie pour l'accomplir, de trouver assez d'amour de Dieu de soi-même et du prochain pour agir vraiment bien.
Les vertus morales
511 A côté de la prudence, les moralistes évoquent volontiers d'autres dynamismes qui aident à agir bien, efficacement et avec joie, dans les grandes affaires de la vie : la justice qui aide à rendre à chacun son dû, la tempérance qui aide à user avec une saine modération des biens et des plaisirs de la vie, et la force qui aide à affronter les difficultés et les épreuves de la vie. Comme toutes les réalités morales, ces "vertus" demandent à être exercées sous peine de s'atrophier.
Une morale culpabilisante ou libératrice ?
512 La littérature a souvent mis en scène le drame de l'homme en proie au remords. Les psychanalystes ont pris le relais en mettant en lumière le poids d'une culpabilité écrasante. Aujourd'hui la tendance spontanée est de déculpabiliser. Mais faut-il déculpabiliser à tout prix ?
Ce n'est pas de cette culpabilité que parle l'Évangile : "La vérité vous rendra libres" ([Jn 8,32). La vérité du péché reconnu est un premier pas vers le pardon. Loin de refouler la culpabilité, elle la reconnaît. Et l'aveu rend au pécheur, pour une part, sa dignité. En faisant la vérité, il redevient un homme responsable, libre. Pourtant, pour que sa responsabilité ne l'écrase pas, il faut qu'il expérimente, en réponse à son aveu, le pardon de l'autre qu'il a blessé par son péché. Ce pardon dans la vérité est source de joie : "Heureux l'homme dont la faute est enlevée, et le péché remis !" (Ps 31,1).
Mais si l'autre ne lui pardonne pas ? S'il ne se pardonne pas à lui-même ? Qui pourra lui dire en vérité : "Tes péchés sont pardonnés" (Lc 7,48) et le rendre à la liberté ? Ce ne sont pas le refoulement ni la négation qui libèrent de la faute, c'est la vérité, mais une vérité portée par l'amour qui fait revivre.
La faute et le péché
513 Tout homme qui fait le mal consciemment et volontairement est en faute. Même sans la loi (de Dieu), des païens "montrent que l'oeuvre voulue par la loi est inscrite dans leur coeur ; leur conscience en témoigne également ainsi que leurs jugements intérieurs qui tour à tour les accusent et les défendent" ([Rm 2,15).
Mais c'est dans une perspective religieuse que le péché prend toute sa mesure, dans le refus de Dieu qu'est le refus de sa loi de vie, de même que la miséricorde et la grâce prennent toute leur mesure dans l'accueil du don de Dieu.
Vivre en enfants de Dieu
514 L'homme, créé à l'image de Dieu, trouve en lui-même, et dans une réflexion intelligente sur le monde où il est inséré, la source du bien vivre, de la morale telle que le Créateur l'a voulue pour lui. Cependant la foi lui fait franchir un seuil. Elle affirme que Dieu intervient dans l'histoire des hommes.
Après une très longue préparation du cosmos tout entier, après la recherche tâtonnante des hommes depuis les origines, Dieu s'est choisi un peuple : il a fait Alliance avec Israël. Il l'a choisi par pure libéralité. Il l'a appelé à être son peuple à lui, un peuple saint. Il l'a libéré de la servitude d'Égypte. Pour l'aider à s'affranchir de la servitude plus menaçante du péché, il lui a donné sa Loi. Puis, "lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils" ([Ga 4,4) pour nous appeler à devenir ses enfants (cf. 1Jn 3,1-2) et à vivre en fils et filles de Dieu par le don de son Esprit (cf. Rm 8,14-15).
La loi de l'Alliance
515 La Loi de Dieu n'est pas une suite d'interdits. Elle est une Loi de sainteté, de liberté et de vie. Le Décalogue articule l'amour de Dieu et l'amour du prochain ; il place au coeur de la morale et de la relation avec l'autre une recherche spirituelle et religieuse. La Table des dix commandements est toujours présentée dans l'Ancien Testament comme liée à l'acte par lequel Dieu libère son peuple : "Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison d'esclavage" ([Ex 20,2). Le peuple consacré à Dieu doit être saint comme Dieu : "Soyez à moi, saints, car je suis saint, moi, le. Seigneur ; et je vous ai distingués du milieu des peuples pour que vous soyez à moi" (Lv 20,26).
Cette loi de sainteté est une loi de vie parce qu'elle guide l'homme et l'humanité sur le chemin difficile de son accomplissement. Moïse disait au peuple d'Israël : "Je te propose aujourd'hui de choisir ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur. Écoute les commandements que je te donne aujourd'hui : aimer le Seigneur ton Dieu, marcher dans ses chemins, garder ses ordres, ses commandements et ses décrets. Alors, tu vivras [...\. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance" (Dt 30,15-16.19).
516 La "loi de Moïse" n'est donc pas, quant au contenu, globalement différente de la Loi naturelle, qu'elle explicite en quelque sorte. Elle est comme symbolisée dans le Décalogue qui en est le sommet. Dans nombre de détails, elle est tributaire des coutumes du temps et engagée dans des détails qui ne pouvaient servir qu'à Israël. Dans ses prescriptions cultuelles, elle est presque entièrement caduque. Dans son orientation morale, la Loi sera parachevée par le Christ.
Cette loi de vie est aussi déjà une loi d'amour : "Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force" (Dt 6,5 cf. Jos 23,11). Les prophètes reprendront constamment cet appel à l'amour du Seigneur comme source de la vie de tout homme ; le psaume 118 est une sorte d'hymne à la Loi comme expression de l'amour du Seigneur.
517 Les prophètes reprochent aussi à Israël ses infidélités aux exigences de l'Alliance. En ces infidélités mêmes, Israël se montre encore figure de l'humanité, notre figure, à chaque fois que nous péchons. Mais Dieu demeure fidèle et toujours prêt à la miséricorde. Au point que les prophètes en viennent à annoncer une Alliance nouvelle et éternelle : "Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ; je l'inscrirai dans leur coeur. je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple" (Jr 31,33). "Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J'enlèverai votre coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon esprit alors vous suivrez mes lois, vous observerez mes commandements et vous y serez fidèles" (Ez 36,26-27).
