Section 47 · 677–688

A ciel ouvert

Le sérieux de la vie

677 "Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c'est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice" (2P 3,13). L'espérance chrétienne dépasse les espoirs simplement humains, puisqu'elle a pour terme la vie éternelle avec Dieu. Elle trouve sa solidité dans l'assurance que l'accomplissement attendu est l'oeuvre de la réconciliation universelle que le Christ a déjà scellée par sa victoire sur le péché et sur la mort. Elle se fonde aussi sur le don de l'Esprit Saint, que reçoit l'Église, pour que celle-ci concoure à l'achèvement du royaume de Dieu, et reconnaisse les signes de ce Royaume en gestation chez les hommes et les femmes qui oeuvrent à une plus grande justice et à la paix.

Mais tant que l'ivraie est encore mêlée au bon grain, la pensée du jugement de Dieu, par lequel se réalisera l'avènement du ciel nouveau et de la terre nouvelle, entretient le sens de la gravité des décisions et des actes qui commandent l'orientation de notre existence. L'espérance chrétienne ne diminue pas, mais augmente encore la perception du sérieux de la vie terrestre.

Valeur infinie de l'homme

678 Tandis qu'elles poussent à travailler à l'extension du royaume de Dieu au coeur du monde, en combattant tout ce qui lui fait obstacle, la foi et l'espérance chrétiennes maintiennent la valeur infinie de tout homme, créé à l'image de Dieu, conduit par sa Providence et appelé à la béatitude éternelle. " Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux qu'il connaissait par avance, il les a aussi destinés à être l'image de son Fils, pour faire de ce Fils l'aîné d'une multitude de frères. Ceux qu'il destinait à cette ressemblance, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu'il a justifiés, il leur a ! donné sa gloire" (Rm 8,28-30).

La foi et l'espérance chrétiennes motivent l'action généreuse. Elles interdisent de faire d'aucun homme le quelconque instrument d'un projet humain. En remettant à Dieu qui ressuscite les morts le soin de porter l'humanité tout entière et chacun de ses membres à leur achèvement, elles empêchent de vouloir jamais sacrifier les hommes à des idées ou à des systèmes.

La foi et l'espérance chrétiennes maintiennent l'avenir ouvert jusque dans la mort, en accompagnant ceux qui meurent de la promesse de la vie bienheureuse auprès de Dieu. Elles disent la vraie grandeur de l'humanité de l'homme, aussi bien dans sa vie physique, intellectuelle, morale, sociale, que religieuse. Tant il est vrai que c'est toute la réalité que ressaisit l'oeuvre de réconciliation opérée par le Christ et qui se poursuit jour après jour sous l'action de l'Esprit Saint.

679 Que me servirait la possession du monde entier ? Qu'ai-je à faire des royaumes d'ici-bas ? Il m'est bien plus glorieux de mourir pour le Christ Jésus, que de régner jusqu'aux extrémités de la terre. C'est lui que je cherche, ce Jésus qui est mort pour nous ! C'est lui que je veux, lui qui est ressuscité à cause de nous ! Voici le moment où je vais être enfanté. De grâce, frères, épargnez-moi : ne m'empêchez pas de naître à la vie, ne cherchez pas ma mort. C'est à Dieu que je veux appartenir : ne me livrez pas au monde ni aux séductions de la matière. Laissez-moi arriver à la pure lumière : c'est alors que je serai vraiment homme. (Ignace, évêque d'Antioche, martyr vers 113)

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"Dieu tout en tous"

680 Pour parler de la destinée promise à l'homme au-delà de tout ce qu'il peut concevoir, les Pères grecs (évêques et théologiens des premiers siècles) n'hésitent pas à parler de "divinisation". Celle-ci, qui est l'oeuvre de Dieu, atteindra son accomplissement quand "Dieu sera tout en tous" (1Co 15,28). Alors, la gloire de Dieu rayonnera dans toute la création, rendue à sa splendeur première. Le royaume de Dieu, royaume de lumière, d'amour, de justice et de paix, comblera et transfigurera tous les espoirs et tous les désirs profonds des hommes. "La nuit n'existera plus, ils n'auront plus besoin de la lumière d'une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera" (Ap 22,5). De même, toute la création, "livrée au pouvoir du néant", sera "libérée de l'esclavage, de la dégradation inévitable, pour connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu" (Rm 8,20-21).

Ainsi, l'Alliance que Dieu, dans son dessein de salut, a voulu nouer avec toute l'humanité, inaugurée dès Abraham et définitivement scellée dans le Christ, trouvera son plein accomplissement dans cette communion d'amour et de vie éternelle des hommes avec Dieu. Tandis qu'ils attendent ce monde nouveau, les chrétiens sont mus par leur foi que "la charité et ses oeuvres demeureront". Cette foi les pousse alors à travailler" à une meilleure organisation de la société humaine" (GS 39).

681 Sans vouloir anticiper les temps derniers qui demeurent le secret du Père (cf. Mt 24,36), les croyants sont soutenus dans leur marche par une invincible espérance : "Nous ignorons le temps de l'achèvement de la terre et de l'humanité, nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos. Elle passe, certes, la figure de ce monde déformée par le péché ; mais, nous l'avons appris, Dieu nous prépare une nouvelle demeure et une nouvelle terre où régnera la justice et dont la béatitude comblera et dépassera tous les désirs de paix qui montent au coeur de l'homme" (GS 39). C'est dans cette lumière que, dans nos eucharisties, comme au milieu de nos travaux pour la justice et la paix, nous faisons sans cesse monter vers le ciel l'invocation de l'Apocalypse : "Viens, Seigneur Jésus !" (Ap 22,20).

682 L'Esprit et l'épouse disent "Viens !" Celui qui entend, qu'il dise aussi "Viens !" Celui qui a soif, qu'il approche. Celui qui le désire, qu'il boive l'eau de la vie, gratuitement. (Ap 22,17)

683 Nous avons déployé la Parole de lumière que l'Église tient de son Seigneur et qu'elle a mission de faire rayonner sur le monde.

Cette Parole ne peut être réellement entendue si elle n'est pas reçue en même temps comme Parole de vie. Les formules les plus justes ne découvrent tout leur sens qu'à celui qui les reprend à son compte à l'intérieur de l'acte de foi.

De Dieu en effet, du Christ, de l'Église, de la vie éternelle et des chemins qui y conduisent, il est parlé dans l'Église à l'intérieur d'un cadre bien défini, constitué par deux affirmations. La première est "Je crois". La deuxième est conservée sous sa forme hébraïque, car elle résiste à toute traduction : Amen.

684 Amen est en quelque sorte la signature du croyant, l'acte de son adhésion. Il le prononce à la fin de la célébration de son baptême, quand le célébrant lui remet le cierge, symbole de sa vie d'enfant de lumière. Il le prononce lors de sa confirmation, quand le célébrant le marque de l'onction, signe du don de l'Esprit. Il le prononce quand le célébrant lui présente le corps du Christ en communion. Il le prononce pour dire son acquiescement et sa participation aux oraisons que le célébrant formule au cours de l'assemblée liturgique.

Cet Amen retentit notamment après la grande formule d'action de grâce qui termine la prière eucharistique : "Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles."

L'Amen du croyant a la simplicité, mais aussi la force d'un Oui qui engage toute la vie. C'est la parole du témoin, en réponse à une Vérité qui l'a saisi.

685 La parole de foi exprimée dans l'Amen n'est pas, en effet, donnée "en l'air". Elle n'est pas sans appui. Elle ne cherche pas non plus son appui en elle-même, dans une quelconque volonté de croire. Elle le trouve dans cette Parole de révélation et de salut que lui transmet l'Église. L'Amen du croyant tient sa certitude et sa fermeté de la solidité et de la puissance mobilisatrice de la Vérité proposée à sa foi et à sa prière.

L'assurance qui accompagne l'Amen du croyant n'a pas en définitive d'autre fondement que Dieu lui-même. Il la reçoit comme une grâce du Dieu vivant et vrai, présent et agissant dans le témoignage de l'Église. Ce Dieu est le Dieu "puissant", fidèle et ferme dans ses promesses, le Dieu de la Vérité, qui ne trompe pas : Celui sur lequel on peut se reposer, à qui l'on peut se fier.

L'hébreu se sert de la même racine pour dire l'assurance du croyant exprimée dans son Amen et la solidité du Dieu auquel il accorde sa foi. Isaïe peut jouer sur deux mots formés sur cette racine pour formuler l'avertissement solennel : "Si vous ne tenez pas à moi, vous ne pouvez pas tenir" (Is 7,9).

686 L'Amen est alors par excellence parole d'Alliance. En lui résonne comme en écho dans la foi du croyant l'assurance dont Dieu n'a cessé d'assortir ses promesses. Il exprime un échange de confiance et de fidélité dans la vérité. C'est le mot qui scande en Israël la célébration de l'Alliance conclue au Sinaï (cf. Dt 27,14-26 Ne 5,13). Le Dieu de l'Alliance, Dieu de fidélité et de vérité, s'est lui-même le premier désigné comme "Dieu de l'Amen" (Is 65,16).

687 Son Amen, Dieu l'a prononcé avec toute sa force et tout son contenu dans le Christ Jésus. "Le Christ Jésus [...\ n'a pas été à la fois "oui" et "non" ; il n'a jamais été que "oui". Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur "oui" dans sa personne. Aussi est-ce par le Christ que nous disons "Amen", notre "oui" pour la gloire de Dieu" (2Co 1,19-20).

Jésus est "le témoin fidèle et véridique, celui qui est "Amen" " (Ap 3,14). Et l'Amen du croyant traduit l'accueil du témoignage de ce témoin fidèle, ainsi que la résolution de le répercuter en paroles et en actes.

688 Son Amen réunit le croyant à la "foule immense des témoins" qui l'ont précédé, "les yeux fixés sur Jésus, qui est à l'origine et au terme de la foi" (He 12,1-2). Il se joint à l'Amen que ne cessent de chanter les anges autour du trône de Dieu et de ceux qui ont triomphé des épreuves, de ceux qui ont " lavé leurs vêtements" et "les ont purifiés dans le sang de l'Agneau" (Ap 7,14). Ils proclament : "Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen !" (Ap 7,12).

Avec ceux qui sont toujours comme lui en chemin, le croyant prête encore davantage l'oreille à la voix de "Celui qui atteste et dit : Oui, je viens sans tarder". Dans un désir plein d'espérance, il reprend alors à son tour : "Amen ! Viens, Seigneur Jésus !" (Ap 22,20).