Partie II · Le monde créature de Dieu · Chapitre 9

La création de l’homme dans son âme

Après avoir parlé de la nature corporelle et de la nature incorporelle, il faut dire quelques mots de la nature composée des deux précédentes, en traitant d’abord de l’esprit puis de la chair, enfin de tout l’homme.

Résumé de la matière

L’âme raisonnable est une forme existante, vivante, intelligente et jouissante de liberté.

Forme existante, c’est-à-dire, n’existant ni par elle-même, ni de par la nature divine, mais créée dans l’être par Dieu, de rien.

Forme vivante, elle vit non par une nature extrinsèque, mais par elle-même, non d’une vie mortelle mais d’une vie perpétuelle.

Forme intelligente, elle connaît non seulement l’essence créée, mais aussi l’essence créatrice à l’image de laquelle elle a été faite mémoire, intelligence et volonté.

Forme douée de liberté, elle est toujours libre de toute contrainte. Dans l’état d’innocence, elle était libre de toute misère et de toute faute, elle ne l’était plus dans l’état de nature déchue. Or, cette liberté de toute contrainte n’est rien d’autre qu’une faculté de la volonté et de la raison, qui sont les puissances principales de l’âme

Explication

Le premier principe est souverainement bienheureux et bienveillant. Par sa souveraine bienveillance, il communique à la créature sa béatitude, non seule ment à la créature spirituelle proche de lui, mais aussi à la créature corporelle et éloignée de lui. Il la communique cependant à la créature corporelle et éloignée d’une façon médiate, car la loi de la divinité est que les choses d’en bas retournent au sommet par les choses intermédiaires. Dieu n’a donc pas fait capable de bonheur seulement l’esprit angélique et séparé, mais aussi l’esprit conjoint, qui est l’esprit humain.

L’âme raisonnable est donc une forme capable de béatitude. Or, parvenir à la récompense de la béatitude n’est glorieux qu’en raison du mérite et il n’y a mérite que dans ce qui est fait volontairement et librement. Il fallait donc que le libre-arbitre soit donné à l’âme raisonnable par l’éloignement de toute contrainte, car il est de la nature de la volonté de ne pouvoir être contrainte en aucune façon, bien que, par sa fau te, elle se rende misérable et esclave du péché.

En outre, forme apte à la béatitude, elle est capable de Dieu par mémoire, intelligence et volonté en cela, elle est à l’image de la Trinité à cause de l’unité dans l’essence et de la trinité dans les puissances. Il fallait donc que l’âme puisse connaître Dieu et toutes choses et, par là, qu’elle soit marquée à l’image de Dieu.

Or, parce qu’aucun bienheureux ne peut perdre la béatitude, rien ne pouvait être capable de béatitude sans être incorruptible et immortel. Il fallait donc que l’âme raisonnable soit vivante, de par sa nature, d’une vie immortelle.

Enfin, parce que tout être qui attend d’un autre la béatitude et qui est immortel, est sujet au changement dans son être moral et incorruptible dans son être, l’âme n’est donc pas elle-même, elle n’est pas de la nature divine — puisqu’elle est sujette au changement — ; elle n’est pas non plus produite à partir d’autre chose, ni engendrée par la nature, puisqu’elle est immortelle et incorruptible. Ainsi, cette forme ne peut être introduite dans l’être par génération, car tout ce que la nature engendre est par nature corruptible De ceci il apparaît combien la fin de la béatitude impose nécessairement les conditions indiquées à l’âme ordonnée à la béatitude.

Parce qu’elle est capable de béatitude, l’âme est immortelle. Donc, lorsqu’elle est unie à un corps mortel, elle peut en être séparée. Par là, elle est non seulement forme, mais aussi substance singulière. Elle n’est donc pas unie au corps seulement comme perfection, mais comme moteur. Ainsi, elle achève par son essence ce qu’elle meut également par sa puissance. Or, parce qu’elle ne donne pas seule ment d’être, mais aussi de vivre, de sentir et de comprendre, elle possède donc une puissance végétative, sensitive et intellective. Par la puissance végétative, elle engendre, nourrit et fait croître ; principe de quiddité dans la génération, de qualité dans la nutrition, de quantité dans la croissance “. Par la puissance sensitive, elle appréhende les choses sensibles, retient ce qu’elle a appréhendé, compose et divise ce qu’elle a retenu ; elle appréhende par les cinq organes extérieurs des sens qui correspondent aux cinq corps principaux du monde, elle retient par la mémoire, compose et divise par l’imagination qui est la première puissance d’association. Par la puissance intellective, elle discerne le vrai, repousse le mal et recherche le bien ; elle discerne le vrai par la raison, repousse le mal par l’irascible, recherche le bien par le concupiscible.

En outre, parce que la connaissance est distinction du vrai, et que l’affectivité est répulsion et attirance, l’âme entière est divisée en connaissance et affectivité.

Allons plus loin. La connaissance du vrai est double : elle est connaissance du vrai comme vrai ou du vrai comme bien, elle est aussi connaissance du vrai éternel, supérieur à l’âme, ou temporel, inférieur à elle. De là, la puissance de connaissance, en tant qu’intelligence et raison, se divise ainsi : l’intelligence en intelligence spéculative et intelligence pratique, la raison en portion supérieure et portion inférieure. Ce sont là fonctions diverses plutôt que puissances distinctes

Enfin, l’appétit peut se porter vers quelque chose de deux façons, selon un instinct naturel ou selon une délibération et un arbitre. Ainsi, la puissance affective se divise en volonté naturelle et en volonté élective qui est la volonté proprement dite. Parce qu’une telle élection est indifférente aux partis qu’elle peut prendre, elle vient donc du libre-arbitre.

Cette indifférence vient d’une délibération à laquelle se joint la volonté. Le libre-arbitre est donc faculté et de la raison et de la volonté, de sorte que, comme le dit saint Augustin, il comprend toutes les puissances raisonnables que nous avons mentionnées plus haut. Saint Augustin dit en effet : « Lorsque nous parlons du libre-arbitre, nous ne parlons pas d’une partie de l’âme, mais de l’âme tout entière. »

Du concours de ces puissances, la raison faisant retour sur elle-même et de la volonté l’accompagnant, naît l’intégrité de la liberté qui est principe de mérite et de démérite, selon que l’on choisit le bien ou le mal.