Pour exposer la qualité et la grandeur de ces biens, écoutons la parole de saint Anselme à la fin du Proslogion : « Eveille-toi mon âme, élève toute ton intelligence, et médite, dans la mesure du don, la qualité et la grandeur de ce Bien qui t'attend. Si tous les biens pris un à un sont délectables, pense attentivement à quel point sera délectable ce bien qui contient l’agrément de tous les biens, non pas tel que nous l’éprouvons dans les choses créées, mais aussi différent que le Créateur diffère de la créature. La vie créée est bonne, et combien plus est bonne la vie créatrice. Le salut opéré est agréable, et combien plus le salut qui opère tout salut. Si la sagesse dans la connaissance de l'univers est digne d’amour, combien plus la sagesse qui a créé l’univers à partir du néant. Enfin s’il y a de grandes et nombreuses jouissances dans les objets de plaisir, quel degré inouï de magnificence atteindra la jouissance de celui qui a créé les objets mêmes de plaisir. »
« Que manquera-t-il à « celui qui jouira de ce bien » ? Il possèdera tout ce qu’il voudra, et il n’aura pas ce qu’il ne voudra pas. Il recevra et les biens du corps et les biens de l’âme, tels que l’oeil n’a jamais vu, l'oreille n’a jamais entendu, et que le coeur de l’homme n’a jamais conçu. Pourquoi donc, fils d'homme, t’égares-tu à travers la multiplicité passagère à rechercher les biens de ton âme et de ton corps ? Aime le seul Bien, en qui sont tous les biens et cela suffit. Désire le Bien simple, qui est tout bien et cela vaut tout. Qu’aimes-tu, ma chair, que désires-tu, mon âme ? Il y a en Dieu tout ce que vous aimez, tout ce que vous désirez. Si la beauté te plaît, les justes auront l’éclat du soleil. Si c'est la vitesse, la force, la liberté d’un corps, à quoi rien ne fait obstacle, ne ressembleras-tu pas aux anges de Dieu, car on sème un corps animal, mais il ressuscite un corps spirituel, par la puissance certes et non par la nature. Est-ce une vie longue et en bonne santé, tu trouveras là une éternelle santé, car les justes vivront à jamais et le salut des justes vient du Seigneur. Recherches-tu la satiété ? Tu seras rassasié de la gloire de Dieu. Est-ce l’ivresse ? L’abondance de la maison de Dieu t'enivrera. Est-ce la musique ? Là-bas les choeurs des anges chanteront sans fin la louange de Dieu. Est-ce non pas l’impure, mais la pure volupté ? "Tu les abreuveras, Seigneur, au torrent de ta volupté." Aimes-tu la sagesse ? La sagesse même de Dieu se montrera à toi. Désires-tu l’amitié ? Tu aimeras Dieu plus que toi-même, tu aimeras les autres comme toi-même, et Dieu t'aimera plus que tu ne t'aimeras toi-même, car les saints aimeront Dieu et eux-mêmes et les autres par Dieu même, et Dieu les aimera eux et les autres par lui-même. Cherches-tu la concorde ? Tu auras avec tous une seule volonté, car il n’y en aura pas d’autre volonté que celle de Dieu. Aspires-tu à la puissance ? Ta volonté sera toute-puissante comme celle de Dieu. De même que Dieu, en effet, peut ce qu’il veut par lui-même, par lui, tu pourras ce que tu voudras, car tu ne voudras que ce que Dieu voudra et Dieu voudra tout ce que tu voudras. Aimes-tu les honneurs et la richesse ? Dieu établira ses serviteurs bons et fidèles sur de grands biens ; bien plus, on les appellera fils de Dieu et dieux, et tu le seras et là où sera son Fils, tu seras toi-même héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. Si tu désires la sécurité, tu possèderas la certitude que jamais et en aucune façon ces biens ou plutôt ce bien ne te sera enlevé, car tu seras sûrs de ne pas le perdre de ton propre gré, tu seras sûrs de Dieu, ton ami et il ne t'enlèvera pas son amitié. Rien n'est plus puissant que Dieu ne pourra, contre ton gré, te séparer de Dieu. »
« Recevoir un bien d’une telle qualité et d’une telle grandeur provoquera un telle intensité de joie ! Coeur humain, pauvre et habitué aux malheurs, parfois submergé du malheur, quelle sera ta joie quand tu posséderas l’abondance de ces biens ? Peux-tu seulement imaginer la joie d’une telle béatitude ? De plus, si un autre que tu aimes à l’égal de toi-même possède la même béatitude, ta propre joie n'en sera-t-elle doublée, car ne te réjouiras-tu pas autant pour lui que pour toi-même ? Si maintenant, deux ou trois ou beaucoup que tu aimes comme toi-même possèdent le même bonheur, ne te réjouiras-tu pas autant pour chacun d’eux que pour toi-même ? Ainsi dans la parfaite charité qui unira entre eux la multitude des Anges et des hommes béatifiés, où nul n’aime l’autre moins que soi-même, la joie de chacun sera multipliée par celle des autres. Si le coeur de l’homme ne peut aucunement concevoir sa propre joie d’un si grand bien, comment concevra-t-il des joies si nombreuses et démultipliées ? Comme on se réjouit du bonheur de quelqu’un dans la mesure où on l'aime, et que, dans cette parfaite félicité, chacun aimera plus Dieu que lui-même et tous les autres avec lui ; ainsi, au-delà de toute mesure, chacun se réjouira plus du bonheur de Dieu que de son propre bonheur et de celui de tous les autres avec lui. Mais s’ils aiment ainsi Dieu de tout leur coeur, de tout leur esprit, de toute leur âme, pourtant tout le coeur, tout l’esprit, toute l’âme ne suffira pas à épuiser la plénitude de la joie, à égaler la valeur de l'amour. »
« Et je ne peux pas, Seigneur, exprimer ni même concevoir à quel point tes Bienheureux se réjouiront. Bien sûr, on peut dire qu'ils se réjouiront autant qu’ils t'aimeront, ils t'aimeront autant qu’ils te connaîtront. Mais qui peut établir à quel degré ils pourront te connaître et t’aimer ? En cette vie, l’oeil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, et le coeur humain ne pourra jamais concevoir à quel point ils te connaîtront et t’aimeront en l’autre vie. Je t’en supplie, mon Dieu, donne-moi de te connaître, de t'aimer, pour que je me réjouisse en toi ; et si ce n’est pas pleinement possible en cette vie que, donne-moi de progresser chaque jour, jusqu’à l'instant où tu viendras ; qu'ici-bas que ta connaissance se développe en moi et que là-haut elle trouve son épanouissement ; que mon amour pour toi s’accroisse ici-bas et que là-haut il arrive à la plénitude ; que ma joie soit grande ici-bas en espérance et que là-haut elle soit plénière en face de ta réalité. »
« Seigneur, par ton Fils tu nous invites à demander et tu nous promets de recevoir, de telle sorte que notre joie soit totale. Dieu fidèle, je sais que je recevrai comme je te le demande, et que ma joie sera parfaite. »
« Alors, en attendant ta venue, mon esprit méditera, ma langue parlera, mon coeur aimera ce bonheur, ma bouche l’exprimera, mon âme sera affamée, ma chair assoiffée, toute ma substance éprise de désirs, jusqu’au moment où tu m'introduiras dans ta joie, toi qui es mon Seigneur, Dieu trois et un, qui est béni dans les siècles des siècles. »
Amen
