Après avoir expliqué ce qui regarde le Mariage considéré comme union naturelle, il faut l’étudier maintenant comme Sacrement, et montrer que sous ce rapport il est beaucoup plus excellent, et qu’il tend à une fin beaucoup plus élevée. Le but du mariage, en tant qu’union naturelle, c’est la propagation de la race humaine. Dieu l’avait ainsi voulu dès le commencement ; mais ensuite, le Mariage a été élevé à la dignité de Sacrement, afin qu’il en sortit un peuple engendré et formé pour le culte et la religion du vrai Dieu et de Jésus-Christ notre Sauveur. Aussi cette union sainte de l’homme et de la femme est-elle donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même comme le signe visible de cette union si étroite qui existe entre Lui et son Eglise, et de l’immense Charité qu’Il a pour nous. C’est ainsi qu’il a symbolisé la divinité d’un si grand mystère. Et en effet ce choix était de toute convenance, puisque de tous les liens qui enchaînent les hommes entre eux. Et qui les rapprochent les uns des autres, il n’en est pas de plus étroit que le Mariage ; l’Epoux et l’épouse sont attachés l’un à l’autre par la charité et la bonté la plus grande. Voilà pourquoi nos Saints Livres nous représentent si souvent l’Union divine de Jésus-Christ avec son Eglise sous l’image de noces ou Mariage.
Chapitre 27 — Section 5
Du sacrement de mariage
Maintenant, que le Mariage soit un Sacrement, l’Eglise, appuyée sur l’autorité de l’Apôtre, l’a toujours tenu pour certain et incontestable. Voici en effet ce que Saint Paul écrivait aux Ephésiens :12 « Les maris doivent aimer leurs épouses comme leurs propres corps. Celui qui aime son épouse, s’aime lui-même. Car personne ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l’entretient, comme Jésus-Christ fait pour son Eglise, parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa Chair et de ses os. C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et il s’attachera à son épouse ; et ils seront deux dans une même chair. Ce Sacrement est grand, je dis en Jésus-Christ et dans l’Eglise. » Or ces mots : ce Sacrement est grand se rapportent à coup sûr au Mariage ; puisque l’union de l’homme et de la femme dont Dieu est l’Auteur, est précisément le Sacrement, c’est-à-dire le signe sacré de cet autre lien si saint qui unit Jésus-Christ à son Eglise. Et tous les anciens Pères qui ont interprété ce passage démontrent que c’est là son sens propre et véritable. Et le Saint Concile de Trente l’explique de la même manière. Il est donc certain que l’Apôtre compare « l’homme à Jésus-Christ », et la femme à l’Eglise ; que l’homme est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le Chef de l’Eglise ; que pour cette raison l’homme doit aimer sa femme, et la femme aimer et respecter son mari car « Jésus-Christ, dit l’Apôtre, a aimé son Eglise, et Il s’est livré pour elle : » et l’Eglise à son tour, selon la doctrine du même Apôtre, est soumise à Jésus-Christ. De plus ce Sacrement signifie et produit la grâce ; deux propriétés qui constituent, à proprement parler, l’essence même du Sacrement. C’est ce que nous enseignent ces paroles du Concile de Trente :13 « Jésus-Christ Lui-même, Auteur et Instituteur des Sacrements, nous a mérité, par sa Passion, la grâce propre à perfectionner l’amour naturel des Epoux, à affermir l’union indissoluble qui existe entre eux, et à les sanctifier. » Il faut donc enseigner que l’effet de la grâce produite par ce Sacrement, c’est de fixer et d’arrêter dans les douceurs d’un bonheur tranquille la tendresse mutuelle et l’amour réciproque des deux Epoux, de maintenir leur cœur et de le préserver de toute affection déréglée, afin « qu’en toutes choses le Mariage soit honorable, et le foyer toujours digne. »14
Il est aisé de juger maintenant combien le Mariage chrétien l’emporte sur ces unions qui se faisaient, soit avant, soit après la Loi de Moise. Sans doute les Gentils étaient convaincus qu’il y avait quelque chose de divin dans le Mariage, aussi réprouvaient-ils comme contraires à la nature les unions qui avaient lieu hors du mariage, et même ils jugeaient dignes de châtiment l’adultère, la violence et les autres genres de libertinage, mais néanmoins le Mariage n’eut jamais chez eux le caractère du Sacrement.
Les Juifs, il est vrai, observaient les lois du Mariage avec un respect vraiment religieux, et il n’est pas douteux que leurs alliances eussent un degré de sainteté beaucoup plus élevé. Comme ils avaient reçu de Dieu la promesse15 « qu’un jour toutes les nations seraient bénies dans la race d’Abraham », ils considéraient avec raison comme un devoir de haute piété d’avoir des enfants et de contribuer à l’accroissement du peuple choisi d’où Jésus-Christ notre Sauveur, dans sa nature humaine, devait tirer son origine. Mais ces unions-là même ne renfermaient point la véritable essence du Sacrement,
Il faut joindre à cela que, sous la Loi de nature, après le péché de nos premiers parents, soit même sous la loi de Moïse, le Mariage avait singulièrement dégénéré de sa première Sainteté et de sa pureté originelle. Ainsi sous la Loi de nature, nous voyons que beaucoup de Patriarches avaient plusieurs femmes à la fois ; et sous la Loi de Moïse il était permis de répudier une femme pour certaines raisons, en lui délivrant un billet de divorce. Mais la Loi Evangélique a supprimé cette double liberté, et a ramené ainsi le Mariage à son premier état. Ce n’est pas qu’on puisse blâmer ces anciens Patriarches d’avoir eu plusieurs femmes, car ils n’avaient agi ainsi qu’avec la permission divine. Mais Jésus-Christ a montré clairement que la polygamie est contraire à la nature même du Mariage, quand il a dit : « L’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à son épouse, et ils seront deux ne faisant qu’un. » Ainsi, ajoute-t-il, « ils ne sont plus deux, mais un seul. »16
Ces paroles font voir évidemment que Dieu a institué le Mariage pour en faire l’union de deux personnes, et non davantage. D’ailleurs Notre-Seigneur Jésus-Christ l’enseigne très nettement dans ce même passage de Saint Matthieu :17 « Quiconque renvoie sa femme, et en épouse une autre, commet un adultère ; et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, c’est une adultère. » Car s’il était permis à l’homme d’avoir plusieurs femmes, on ne voit pas pour quelle raison il serait moins adultère en épousant une autre femme avec celle qu’il aurait déjà, que s’il en prenait une seconde après avoir renvoyé la première. C’est pour cela que si un infidèle, qui d’après les mœurs et les usages de son pays a épousé plusieurs femmes, vient à se convertir à la vraie Religion, l’Eglise lui ordonne de les renvoyer toutes, à l’exception de celle qu’il a eue la première, et elle veut qu’il tienne celle-ci pour sa véritable et légitime épouse.
Le même témoignage de Notre-Seigneur Jésus-Christ prouve également qu’aucun divorce ne saurait rompre le lien du Mariage. Car si le divorce affranchissait la femme de la Loi qui l’attache à son mari, elle pourrait sans adultère se marier à un autre. Or, notre Seigneur dit positivement que18 « quiconque renvoie sa femme et en prend une autre, commet un adultère. » Il est donc évident que la mort seule peut briser le lien du Mariage. C’est ce que l’Apôtre vient confirmer quand il dit :19 « La femme est enchaînée à la Loi, tant que son mari est vivant ; s’il vient à mourir, elle est affranchie, elle peut alors se marier à qui elle veut, pourvu que ce soit selon le Seigneur. » Et encore : « Quant à ceux qui sont mariés, j’ordonne, non pas moi, mais le Seigneur, que l’épouse ne se sépare point de son mari ; si elle en est séparée, il faut qu’elle reste sans mari, ou qu’elle se réconcilie avec le premier. » L’Apôtre laisse donc à la femme qui a quitté son mari, pour une cause légitime, cette alternative, ou de vivre comme n’étant point mariée, ou de se réconcilier avec lui. On dit : pour une cause légitime, car la sainte Eglise ne permet point à l’homme et à la femme de se séparer sans les plus graves motifs.
Et pour que personne ne trouve trop dure cette Loi qui rend le Mariage absolument indissoluble, il faut montrer maintenant quels en sont les avantages.
