I. : ÉVANGÉLISATION ET DOCTRINE SOCIALE
a) : L’Église, demeure de Dieu avec les hommes
L’Église, qui participe aux joies et aux espoirs, aux angoisses et aux tristesses des hommes, est solidaire de tout homme et de toute femme, en tout lieu et en tout temps, et leur apporte la joyeuse nouvelle du Royaume de Dieu qui, par Jésus-Christ, est venu et vient au milieu d’eux73. Elle est, dans l’humanité et dans le monde, le sacrement de l’amour de Dieu et, par conséquent, de l’espérance la plus grande, qui active et soutient tout authentique projet et engagement de libération et de promotion humaine. L’Église est parmi les hommes la tente de la compagnie de Dieu — « la demeure de Dieu parmi les hommes (Ap xxi, 3) » — de sorte que l’homme n’est pas seul, perdu ou égaré dans son effort d’humaniser le monde, mais qu’il trouve un soutien dans l’amour rédempteur du Christ. Elle est ministre du salut, non pas d’une manière abstraite ou purement spirituelle, mais dans le contexte de l’histoire et du monde où l’homme vit74, où il est rejoint par l’amour de Dieu et par la vocation à correspondre au projet divin.
Unique et inimitable dans son individualité, chaque homme est un être ouvert à la relation avec les autres dans la société. Le fait de vivre avec les autres dans le réseau de rapports qui lie entre eux les individus, les familles, les groupes intermédiaires, dans des relations de rencontre, de communication et d’échange, assure à la vie une qualité meilleure. Le bien commun que les hommes recherchent et poursuivent en formant la communauté sociale est une garantie du bien personnel, familial et associatif75. C’est pour ces raisons que la société naît et prend forme, avec ses aspects structurels, c’est-à-dire politiques, économiques, juridiques et culturels. L’Église s’adresse avec sa doctrine sociale à l’homme, en tant qu’être « intégré dans le réseau complexe de relations des sociétés modernes76 ». « Experte en humanité77 », elle est en mesure de le comprendre dans sa vocation et dans ses aspirations, dans ses limites et ses malaises, dans ses droits et ses devoirs, et d’avoir pour lui une parole de vie à faire résonner dans les événements historiques et sociaux de l’existence humaine.
b) : Féconder et fermenter la société grâce à l’Évangile
Par son enseignement social, l’Église entend annoncer et actualiser l’Évangile au cœur du réseau complexe des relations sociales. Il ne s’agit pas simplement d’atteindre l’homme dans la société, l’homme en tant que destinataire de l’annonce évangélique, mais de féconder et de fermenter la société même par l’Évangile78. Prendre soin de l’homme signifie, par conséquent, pour l’Église, impliquer aussi la société dans sa sollicitude missionnaire et salvifique. La vie commune en société détermine souvent la qualité de la vie et, par conséquent, les conditions où chaque homme et chaque femme se comprennent et décident d’eux-mêmes et de leur vocation. Voilà pourquoi l’Église n’est indifférente à rien de ce qui, dans la société, se choisit, se produit et se vit, à la qualité morale, c’est-à-dire authentiquement humaine et humanisante, de la vie sociale. La société et, avec elle, la politique, l’économie, le travail, le droit et la culture ne constituent pas un milieu purement séculier et mondain, et donc marginal et étranger par rapport au message et à l’économie du salut. En effet, la société, avec tout ce qui s’y réalise, concerne l’homme. C’est la société des hommes, qui sont « la première route et la route fondamentale de l’Église79 ».
Avec sa doctrine sociale, l’Église se charge du devoir d’annonce que le Seigneur lui a confié. Elle concrétise dans les événements historiques le message de libération et de rédemption du Christ, l’Évangile du Royaume. En annonçant l’Évangile, l’Église « atteste à l’homme, au nom du Christ, sa dignité propre et sa vocation à la communion des personnes ; elle lui enseigne les exigences de la justice et de la paix, conformes à la sagesse divine80 ».
Évangile qui résonne grâce à l’Église dans l’aujourd’hui de l’homme81, la doctrine sociale est parole qui libère. Cela signifie qu’elle a l’efficacité de la vérité et de la grâce de l’Esprit de Dieu qui pénètre les cœurs, en les disposant à cultiver les pensées et les projets d’amour, de justice, de liberté et de paix. Évangéliser le social signifie alors insuffler dans le cœur des hommes toute la force de sens et de libération de l’Évangile, de façon à promouvoir une société à la mesure de l’homme car à la mesure du Christ : c’est construire une cité de l’homme plus humaine, car plus conforme au Royaume de Dieu.
L’Église, avec sa doctrine sociale, non seulement ne s’éloigne pas de sa mission, mais elle lui est rigoureusement fidèle. La rédemption accomplie par le Christ et confiée à la mission salvifique de l’Église est, certes, d’ordre surnaturel. Cette dimension n’est pas une expression limitative, mais intégrale du salut82. Le surnaturel ne doit pas se concevoir comme une entité ou un espace qui commencerait là où finit le naturel, mais comme l’élévation de celui-ci, de sorte que rien dans l’ordre de la création et de l’humain n’est étranger à l’ordre surnaturel et théologal de la foi et de la grâce, ni n’en est exclu, mais que tout y est plutôt reconnu, assumé et élevé : « En Jésus-Christ, le monde visible, créé par Dieu pour l’homme — ce monde qui, lorsque le péché y est entré, a été soumis à la caducité —, retrouve de nouveau son lien originaire avec la source divine de la sagesse et de l’amour. En effet, “Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique”. De même que dans l’homme-Adam ce lien avait été brisé, dans l’Homme-Christ il a été de nouveau renoué83 ».
La Rédemption commence avec l’Incarnation, par laquelle le Fils de Dieu revêt tout l’homme, excepté le péché, selon les solidarités instituées par la Sagesse créatrice divine, et englobe tout dans son don d’Amour rédempteur. L’homme est rejoint par cet Amour dans l’entièreté de son être : être corporel et spirituel, en relation solidaire avec les autres. Tout l’homme — non pas une âme séparée ou un être fermé dans son individualité, mais la personne et la société des personnes — est impliqué dans l’économie salvifique de l’Évangile. Porteuse du message d’Incarnation et de Rédemption de l’Évangile, l’Église ne peut pas parcourir une autre voie : par sa doctrine sociale et l’action efficace qu’elle met en œuvre, non seulement elle ne défigure pas son visage et sa mission, mais elle est fidèle au Christ et se révèle aux hommes comme « sacrement universel du salut84 ». Ceci est particulièrement vrai à une époque comme la nôtre, caractérisée par une interdépendance croissante et par une mondialisation des questions sociales.
c) : Doctrine sociale, évangélisation et promotion humaine
La doctrine sociale fait partie intégrante du ministère d’évangélisation de l’Église. Tout ce qui concerne la communauté des hommes — situations et problèmes relatifs à la justice, à la libération, au développement, aux relations entre les peuples, à la paix — n’est pas étranger à l’évangélisation, et celle-ci ne serait pas complète si elle ne tenait pas compte de l’appel réciproque que se lancent continuellement l’Évangile et la vie concrète, personnelle et sociale, de l’homme85. Il existe des liens profonds entre évangélisation et promotion humaine : « Liens d’ordre anthropologique, parce que l’homme à évangéliser n’est pas un être abstrait, mais qu’il est sujet aux questions sociales et économiques. Liens d’ordre théologique, puisqu’on ne peut pas dissocier le plan de la création du plan de la Rédemption qui, lui, atteint les situations très concrètes de l’injustice à combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité : comment en effet proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix la véritable, l’authentique croissance de l’homme ? 86 ».
La doctrine sociale « a par elle-même la valeur d’un instrument d’évangélisation »87 et se développe dans la rencontre toujours renouvelée entre le message évangélique et l’histoire humaine. Ainsi comprise, cette doctrine est une voie caractéristique pour l’exercice du ministère de la Parole et de la fonction prophétique de l’Église88 : « l’enseignement et la diffusion de la doctrine sociale de l’Église appartiennent à sa mission d’évangélisation ; c’est une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société et elle place le travail quotidien et la lutte pour la justice dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur89 ». Nous ne sommes pas en présence d’un intérêt ou d’une action marginale, qui s’ajoute à la mission de l’Église, mais au cœur même de sa dimension ministérielle : grâce à la doctrine sociale, l’Église « annonce Dieu et le mystère du salut dans le Christ, et, pour la même raison, elle révèle l’homme à lui-même90 ». C’est un ministère qui procède non seulement de l’annonce, mais aussi du témoignage.
L’Église ne prend pas en charge la vie en société sous tous ses aspects, mais selon sa compétence spécifique qui est l’annonce du Christ Rédempteur91 : « La mission propre que le Christ a confiée à son Église n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux. Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine92 ». Ceci veut dire que l’Église, avec sa doctrine sociale, n’entre pas dans des questions techniques et ne propose pas de systèmes ou de modèles d’organisation sociale93 : ceci ne relève pas de la mission que le Christ lui a confiée. L’Église a la compétence qui lui vient de l’Évangile : du message de libération de l’homme annoncé et témoigné par le Fils de Dieu fait homme.
d) : Droit et devoir de l’Église
Par sa doctrine sociale, l’Église « se propose d’assister l’homme sur le chemin du salut »94 : il s’agit de sa fin primordiale et unique. Il n’existe aucun autre objectif tendant à substituer ou à envahir les tâches des autres, en négligeant les siennes, ou à poursuivre des objectifs étrangers à sa mission. Cette mission constitue à la fois le droit et le devoir de l’Église d’élaborer sa propre doctrine sociale et d’exercer à travers celle-ci une influence sur la société et ses structures, par le biais des responsabilités et des devoirs que suscite cette doctrine.
L’Église a le droit d’être pour l’homme maîtresse de vérité de la foi : de la vérité non seulement du dogme, mais aussi de la morale qui découle de la nature humaine et de l’Évangile95. De fait, la parole de l’Évangile ne doit pas seulement être écoutée, mais aussi mise en pratique (cf. Mt vii, 24 ; Lc vi, 46-47 ; Jn xiv, 21, 23-24 ; Jc i, 22) : la cohérence au niveau des comportements manifeste l’adhésion du croyant et n’est pas circonscrite au milieu strictement ecclésial et spirituel, mais elle investit l’homme dans tout son vécu et selon toutes ses responsabilités. Bien que séculières, celles-ci ont l’homme pour sujet, c’est-à-dire celui que Dieu appelle, à travers l’Église, à participer à son don salvifique.
L’homme doit correspondre au don du salut non par une adhésion partielle, abstraite ou verbale, mais par toute sa vie, selon toutes les relations qui la caractérisent, de sorte qu’il n’abandonne rien à un milieu profane et mondain, qui serait sans importance ou étranger au salut. Voilà pourquoi la doctrine sociale n’est pas pour l’Église un privilège, une digression, une commodité ou une ingérence : elle a le droit d’évangéliser le social, c’est-à-dire de faire résonner la parole libératrice de l’Évangile dans le monde complexe de la production, du travail, de l’entreprise, de la finance, du commerce, de la politique, de la jurisprudence, de la culture et des communications sociales, dans lequel vit l’homme.
Ce droit est en même temps un devoir, car l’Église ne peut y renoncer sans se démentir elle-même et sans démentir sa fidélité au Christ : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! (1Co ix, 16) ». L’avertissement que saint Paul s’adresse à lui-même résonne dans la conscience de l’Église comme un rappel à parcourir toutes les voies de l’évangélisation ; non seulement celles qui conduisent aux consciences individuelles, mais aussi celles qui conduisent aux institutions publiques : d’un côté, il faut éviter l’« erreur qui consiste à réduire le fait religieux au domaine purement privé96 » ; de l’autre côté, on ne peut pas orienter le message chrétien vers un salut purement ultra-terrestre, incapable d’illuminer la présence sur la terre97.
II. : LA NATURE DE LA DOCTRINE SOCIALE
a) : Une connaissance éclairée par la foi
La doctrine sociale n’a pas été pensée depuis le commencement comme un système organique, mais elle s’est formée au cours du temps, à travers les nombreuses interventions du Magistère sur les thèmes sociaux. Cette genèse rend compréhensible le fait qu’il ait pu y avoir certaines oscillations quant à la nature, la méthode et la structure épistémologique de la doctrine sociale de l’Église. Précédée par une évocation significative dans l’encyclique « Laborem exercens100 », une clarification décisive en ce sens est contenue dans l’encyclique « Sollicitudo rei socialis » : la doctrine sociale de l’Église « n’entre pas dans le domaine de l’idéologie mais dans celui de la théologie et particulièrement de la théologie morale101 ». On ne peut la définir en fonction des paramètres socio-économiques. Ce n’est pas un système idéologique ou pragmatique visant à définir et à composer les rapports économiques, politiques et sociaux, mais une catégorie en soi : elle est « la formulation précise des résultats d’une réflexion attentive sur les réalités complexes de l’existence de l’homme dans la société et dans le contexte international, à la lumière de la foi et de la tradition ecclésiale. Son but principal est d’interpréter ces réalités, en examinant leur conformité ou leurs divergences avec les orientations de l’enseignement de l’Évangile sur l’homme et sur sa vocation à la fois terrestre et transcendante ; elle a donc pour but d’orienter le comportement chrétien102 ».
La doctrine sociale est, par conséquent, de nature théologique, et spécifiquement théologico-morale, « s’agissant d’une doctrine destinée à guider la conduite de la personne103 » : « Elle se situe à la rencontre de la vie et de la conscience chrétienne avec les situations du monde, et elle se manifeste dans les efforts accomplis par les individus, les familles, les agents culturels et sociaux, les politiciens et les hommes d’État pour lui donner sa forme et son application dans l’histoire104 ». La doctrine sociale reflète, de fait, les trois niveaux de l’enseignement théologico-moral : le niveau fondateur des motivations, le niveau directif des normes de la vie sociale et le niveau délibératif des consciences, appelées à actualiser les normes objectives et générales dans les situations sociales concrètes et particulières. Ces trois niveaux définissent implicitement aussi la méthode propre et la structure épistémologique spécifique de la doctrine sociale de l’Église.
Le fondement essentiel de la doctrine sociale réside dans la Révélation biblique et dans la tradition de l’Église. C’est à cette source, qui vient d’en haut, qu’elle puise l’inspiration et la lumière pour comprendre, juger et orienter l’expérience humaine et l’histoire. Avant et au-dessus de tout se trouve le projet de Dieu sur la création et, en particulier, sur la vie et sur le destin de l’homme appelé à la communion trinitaire.
La foi, qui accueille la parole divine et la met en pratique, agit en une interaction efficace avec la raison. L’intelligence de la foi, en particulier de la foi orientée vers la pratique, est structurée par la raison et se prévaut de toutes les contributions qu’offre celle-ci. La doctrine sociale aussi, en tant que savoir appliqué à la contingence et à l’historicité de la pratique, conjugue « fides et ratio105 » et est l’expression éloquente de leur rapport fécond.
La foi et la raison constituent les deux voies cognitives de la doctrine sociale puisque celle-ci puise à deux sources : la Révélation et la nature humaine. La connaissance de la foi comprend et dirige le vécu de l’homme à la lumière du mystère historique et salvifique, de la révélation et du don de Dieu dans le Christ pour nous les hommes. Cette intelligence de la foi inclut la raison, à travers laquelle, autant que possible, elle explique et comprend la vérité révélée et l’intègre avec la vérité de la nature humaine, puisée au projet divin exprimé par la création106, c’est-à-dire la vérité intégrale de la personne en tant qu’être spirituel et corporel, en relation avec Dieu, avec les autres êtres humains et avec les autres créatures107.
b) : En dialogue cordial avec chaque savoir
La doctrine sociale de l’Église bénéficie de tous les apports de la connaissance, de quelque savoir qu’ils proviennent, et possède une importante dimension interdisciplinaire : « Pour mieux incarner l’unique vérité concernant l’homme dans des contextes sociaux, économiques et politiques différents et en continuel changement, cette doctrine entre en dialogue avec les diverses disciplines qui s’occupent de l’homme, elle en assimile les apports108 ». La doctrine sociale se prévaut tant des apports de sens de la philosophie que des apports descriptifs des sciences humaines.
Ce qui est essentiel avant tout, c’est l’apport de la philosophie, déjà apparu dans le renvoi à la nature humaine comme source et à la raison comme voie de connaissance de la foi elle-même. Par le biais de la raison, la doctrine sociale intègre la philosophie dans sa logique interne, à savoir dans l’argumentation qui lui est propre.
Affirmer que la doctrine sociale doit être rapportée à la théologie plutôt qu’à la philosophie ne signifie pas méconnaître ou sous-évaluer le rôle et l’apport philosophiques. De fait, la philosophie est un instrument adéquat et indispensable pour une compréhension correcte des concepts de base de la doctrine sociale — comme la personne, la société, la liberté, la conscience, l’éthique, le droit, la justice, le bien commun, la solidarité, la subsidiarité, l’État —, compréhension qui inspire une vie sociale harmonieuse. C’est encore la philosophie qui fait ressortir la plausibilité rationnelle de la lumière projetée par l’Évangile sur la société et qui sollicite l’ouverture et le consentement à la vérité de toute intelligence et conscience.
Un apport significatif à la doctrine sociale de l’Église provient aussi des sciences humaines et sociales109 : aucun savoir n’est exclu, en raison de la part de vérité dont il est porteur. L’Église reconnaît et accueille tout ce qui contribue à la compréhension de l’homme dans le réseau toujours plus étendu, variable et complexe, des relations sociales. Elle est consciente qu’on ne parvient pas à une profonde connaissance de l’homme uniquement par la théologie, sans les apports de nombreux savoirs auxquels la théologie elle-même se réfère.
c) : Expression du ministère d’enseignement de l’Église
La doctrine sociale est de l’Église parce que l’Église est le sujet qui l’élabore, la diffuse et l’enseigne. Elle n’est pas la prérogative d’une composante du corps ecclésial, mais de la communauté tout entière : elle est l’expression de la façon dont l’Église comprend la société et se situe à l’égard de ses structures et de ses mutations. Toute la communauté ecclésiale — prêtres, religieux et laïcs — concourt à constituer la doctrine sociale, selon la diversité des devoirs, des charismes et des ministères en son sein.
Les contributions multiples et multiformes — expressions elles aussi du « sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier112 » - sont assumées, interprétées et unifiées par le Magistère, qui promulgue l’enseignement social comme doctrine de l’Église. Le Magistère échoit, dans l’Église, à ceux qui sont investis du « munus docendi », c’est-à-dire du ministère d’enseigner dans le domaine de la foi et de la morale avec l’autorité reçue du Christ. La doctrine sociale n’est pas seulement le fruit de la pensée et de l’œuvre de personnes qualifiées, mais la pensée de l’Église, en tant qu’œuvre du Magistère, qui enseigne avec l’autorité que le Christ a conférée aux Apôtres et à leurs successeurs : le Pape et les évêques en communion avec lui113.
Dans la doctrine sociale de l’Église le Magistère est en acte, en toutes ses composantes et expressions. Le Magistère universel du Pape et du Concile est primordial : c’est ce Magistère qui détermine l’orientation et qui marque le développement de la doctrine sociale. À son tour, il est intégré par le Magistère épiscopal, qui spécifie, traduit et actualise son enseignement, dans le concret et la spécificité des multiples et diverses situations locales114. L’enseignement social des évêques offre des apports valables et des stimulants au Magistère du Pontife romain. Se réalise ainsi une circularité qui exprime, de fait, la collégialité des pasteurs unis au Pape dans l’enseignement social de l’Église. L’ensemble doctrinal qui en résulte comprend et intègre l’enseignement universel des Papes et l’enseignement particulier des évêques.
d) : Pour une société réconciliée dans la justice et dans l’amour
L’objet de la doctrine sociale est essentiellement le même que celui qui en constitue la raison d’être : l’homme, appelé au salut et, en tant que tel, confié par le Christ aux soins et à la responsabilité de l’Église117. Par sa doctrine sociale, l’Église se soucie de la vie humaine en société, consciente que c’est de la qualité du vécu social, c’est-à-dire des relations de justice et d’amour qui le façonnent, que dépendent de manière décisive la tutelle et la promotion des personnes, pour lesquelles toute communauté est constituée. En effet, dans la société, sont en jeu la dignité et les droits des personnes, ainsi que la paix dans les relations entre les personnes et entre les communautés de personnes. Ce sont des biens que la communauté sociale doit poursuivre et garantir.
Dans cette perspective, la doctrine sociale assume une fonction d’annonce et de dénonciation.
Avant tout, l’annonce de ce que l’Église possède en propre : « une vision globale de l’homme et de l’humanité118 », à un niveau non seulement théorique mais pratique. La doctrine sociale, en effet, n’offre pas seulement des significations, des valeurs et des critères de jugement, mais aussi les normes et les directives d’action qui en découlent119. Par cette doctrine, l’Église ne poursuit pas des objectifs de structuration ni d’organisation de la société, mais de sollicitation, d’orientation et de formation des consciences.
La doctrine sociale comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle120. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles121 ; elle s’intensifie d’autant plus que les injustices et les violences s’étendent, en touchant des catégories entières de personnes et de vastes zones géographiques du monde, entraînant ainsi des questions sociales comme les abus et les déséquilibres qui affligent les sociétés. Une grande partie de l’enseignement social de l’Église est sollicitée et déterminée par les grandes questions sociales dont elle veut être une réponse de justice sociale.
Le but de la doctrine sociale est d’ordre religieux et moral122. Religieux parce que la mission évangélisatrice et salvifique de l’Église embrasse l’homme « dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social123 ». Moral parce que l’Église vise un « humanisme plénier124 », c’est-à-dire la « libération de tout ce qui opprime l’homme125 » et le « développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes126 ». La doctrine sociale trace les voies à parcourir vers une société réconciliée et harmonisée dans la justice et dans l’amour, qui anticipe dans l’histoire, d’une manière inchoative et préfigurative, des « cieux nouveaux et une terre nouvelle… où la justice habitera (2P iii, 13) ».
e) : Un message pour les enfants de l’Église et pour l’humanité
La première destinataire de la doctrine sociale est la communauté ecclésiale avec tous ses membres, car tous ont des responsabilités sociales à assumer. La conscience est interpellée par l’enseignement social afin de reconnaître et d’accomplir les devoirs de justice et de charité dans la vie sociale. Cet enseignement est lumière de vérité morale, qui inspire des réponses appropriées selon la vocation et le ministère de chaque chrétien. Dans les tâches d’évangélisation, c’est-à-dire d’enseignement, de catéchèse et de formation, que suscite la doctrine sociale de l’Église, celle-ci est destinée à tout chrétien, selon les compétences, les charismes, les charges et la mission d’annonce propres à chacun127.
La doctrine sociale implique également des responsabilités relatives à la construction, à l’organisation et au fonctionnement de la société : obligations politiques, économiques, administratives, c’est-à-dire de nature séculière, qui appartiennent aux fidèles laïcs, et non pas aux prêtres ni aux religieux128. Ces responsabilités reviennent aux laïcs d’une façon spécifique, en raison de la condition séculière de leur état de vie et du caractère séculier de leur vocation129 : à travers ces responsabilités, les laïcs mettent en pratique l’enseignement social et accomplissent la mission séculière de l’Église130.
Outre sa destination primaire et spécifique aux enfants de l’Église, la doctrine sociale a aussi une destination universelle. La lumière de l’Évangile, que la doctrine sociale reflète sur la société, éclaire tous les hommes et chaque conscience, chaque intelligence, est en mesure de saisir la profondeur humaine des significations et des valeurs qu’elle exprime, ainsi que le poids d’humanité et d’humanisation de ses normes d’action. Ainsi tous, au nom de l’homme, de sa dignité une et unique, de sa protection et de sa promotion dans la société, tous, au nom de l’unique Dieu, Créateur et fin dernière de l’homme, sont les destinataires de la doctrine sociale de l’Église131. La doctrine sociale est un enseignement expressément adressé à tous les hommes de bonne volonté132 et, de fait, cet enseignement est écouté par les membres d’autres Églises et Communautés ecclésiales, par les fidèles d’autres traditions religieuses et par des personnes qui n’appartiennent à aucun groupe religieux.
f) : Sous le signe de la continuité et du renouvellement
Orientée par la lumière éternelle de l’Évangile et constamment attentive à l’évolution de la société, la doctrine sociale est caractérisée par la continuité et par le renouvellement133.
Elle manifeste avant tout la continuité d’un enseignement qui se réclame des valeurs universelles dérivant de la Révélation et de la nature humaine. Voilà pourquoi la doctrine sociale ne dépend pas des diverses cultures, des différentes idéologies, des diverses opinions : elle est un enseignement constant, qui demeure « identique dans son inspiration de base, dans ses “principes de réflexion”, dans ses “critères de jugement”, dans ses “directives d’action” fondamentales et surtout dans son lien essentiel avec l’Évangile du Seigneur134 ». Dans son noyau porteur et permanent, la doctrine sociale de l’Église traverse l’histoire sans en subir les conditionnements, ni courir le risque de la dissolution.
Par ailleurs, en se tournant constamment vers l’histoire pour se laisser interpeller par les événements qui s’y produisent, la doctrine sociale de l’Église manifeste une capacité de renouvellement continuel. La fermeté dans les principes ne fait pas d’elle un système rigide d’enseignement, mais un Magistère capable de s’ouvrir aux choses nouvelles, sans se dénaturer en elles135 : un enseignement « sujet aux adaptations nécessaires et opportunes entraînées par les changements des conditions historiques et par la succession ininterrompue des événements qui font la trame de la vie des hommes et de la société136 ».
La doctrine sociale se présente comme un « chantier » toujours ouvert, où la vérité éternelle pénètre et imprègne la nouveauté contingente, en traçant des voies de justice et de paix. La foi ne prétend pas emprisonner dans un schéma fermé la réalité socio-politique changeante137. C’est plutôt l’inverse : la foi est un ferment de nouveauté et de créativité. L’enseignement qui prend continuellement en elle son point de départ « se développe par une réflexion menée au contact des situations changeantes de ce monde, sous l’impulsion de l’Évangile comme source de renouveau138 ».
III. : LA DOCTRINE SOCIALE À NOTRE ÉPOQUE : ÉVOCATION HISTORIQUE
a) : Le commencement d’un nouveau chemin
L’expression doctrine sociale remonte à Pie XI139 et désigne le « corpus » doctrinal concernant les thèmes d’importance sociale qui, à partir de l’encyclique « Rerum novarum140 » de Léon XIII, s’est développé dans l’Église à travers le Magistère des Pontifes Romains et des évêques en communion avec lui141. La sollicitude sociale n’a certes pas commencé avec ce document, car l’Église ne s’est jamais désintéressée de la société. Néanmoins, l’encyclique « Rerum Novarum » ouvre un nouveau chemin : venant se greffer sur une tradition pluriséculaire, elle marque un nouveau début et un développement substantiel de l’enseignement dans le domaine social142.
Dans son attention permanente à l’homme dans la société, l’Église a ainsi accumulé un riche patrimoine doctrinal. Celui-ci s’enracine dans l’Écriture Sainte, en particulier dans l’Évangile et dans les écrits apostoliques, et a pris forme et corps à partir des Pères de l’Église et des grands Docteurs du Moyen-Âge, constituant une doctrine dans laquelle, bien que sans interventions explicites et directes au niveau magistériel, l’Église s’est peu à peu reconnue.
Les événements de nature économique qui se produisirent au XIXème siècle eurent des conséquences sociales, politiques et culturelles explosives. Ceux liés à la révolution industrielle bouleversèrent des structures sociales séculaires, soulevant de graves problèmes de justice et posant la première grande question sociale, la question ouvrière, suscitée par le conflit entre le capital et le travail. Dans ce contexte, l’Église ressentit la nécessité de devoir intervenir d’une nouvelle façon : les « res novæ », constituées par ces événements, représentaient un défi à son enseignement et motivaient une sollicitude pastorale spéciale à l’égard de grandes masses d’hommes et de femmes. Un discernement renouvelé de la situation s’avérait nécessaire, pour être en mesure de définir les solutions appropriées aux problèmes inhabituels et inexplorés.
b) : De « Rerum novarum » à nos jours
En réponse à la première grande question sociale, Léon XIII promulgue la première encyclique sociale, « Rerum Novarum »143. Elle examine la condition des travailleurs salariés, particulièrement pénible pour les ouvriers de l’industrie, plongés dans une misère révoltante. La question ouvrière est traitée selon son ampleur réelle : elle est explorée sous toutes ses articulations sociales et politiques, pour être dûment évaluée à la lumière des principes doctrinaux fondés sur la Révélation, sur la loi et sur la morale naturelles.
« Rerum Novarum » dresse la liste des erreurs qui provoquent le mal social, exclut le socialisme comme remède et expose, en la précisant et en l’actualisant, « la doctrine catholique sur le travail, sur le droit de propriété, sur le principe de collaboration opposé à la lutte des classes comme moyen fondamental pour le changement social, sur le droit des faibles, sur la dignité des pauvres et sur les obligations des riches, sur le perfectionnement de la justice par la charité, sur le droit d’avoir des associations professionnelles144 ».
« Rerum Novarum » est devenue le document d’inspiration et de référence pour l’activité chrétienne en matière sociale145. Le thème central de l’encyclique est celui de l’instauration d’un ordre social juste, en vue duquel il est nécessaire de définir des critères de jugement qui aident à évaluer les systèmes socio-politiques existants et à tracer des lignes d’action pour les transformer de façon opportune.
« Rerum Novarum » a affronté la question ouvrière avec une méthode qui deviendra « un modèle permanent146 » pour les développements ultérieurs de la doctrine sociale. Les principes affirmés par Léon XIII seront repris et approfondis par les encycliques sociales suivantes. Toute la doctrine sociale pourrait être comprise comme une actualisation, un approfondissement et une expansion du noyau originaire de principes exposés dans « Rerum novarum ». Avec ce texte, courageux et clairvoyant, Léon XIII « donnait pour ainsi dire »droit de cité« à l’Église dans les réalités changeantes de la vie publique147 » et « a écrit ce mot d’ordre148 » qui devint « un élément permanent de la doctrine sociale de l’Église149 », affirmant que les graves problèmes sociaux « ne pouvaient être résolus que par la collaboration entre toutes les forces150 » et ajoutant encore : « Quant à l’Église, son action ne fera jamais défaut en aucune manière151 ».
Au début des années Trente, dans la foulée de la grave crise économique de 1929, Pie XI publie l’encyclique « Quadragesimo Anno152 », pour commémorer les quarante ans de « Rerum Novarum ». Le Pape relit le passé à la lumière d’une situation économique et sociale où l’expansion du pouvoir des groupes financiers était venue s’ajouter à l’industrialisation, au plan national et international. C’était la période de l’après- guerre où, en Europe, les régimes totalitaires étaient en train de s’affirmer, tandis que la lutte des classes se durcissait. L’encyclique met en garde contre le non-respect de la liberté d’association et réaffirme les principes de solidarité et de collaboration pour surmonter les antinomies sociales. Les rapports entre capital et travail doivent être caractérisés par la coopération153.
« Quadragesimo anno » réitère le principe selon lequel le salaire doit être proportionnel non seulement aux besoins du travailleur, mais aussi à ceux de sa famille. L’État, dans ses rapports avec le secteur privé, doit appliquer le principe de subsidiarité, principe qui deviendra un élément permanent de la doctrine sociale. L’Encyclique réfute le libéralisme compris comme concurrence illimitée des forces économiques, mais confirme de nouveau la valeur de la propriété privée, rappelant sa fonction sociale. Dans une société à reconstruire à partir de ses bases économiques, qui devient elle-même et tout entière « la question » à affronter, « Pie XI ressentit le devoir et la responsabilité de promouvoir une connaissance plus grande, une interprétation plus exacte et une application plus urgente de la loi morale régulatrice des rapports humains (…), dans le but de surmonter le conflit des classes et d’arriver à un nouvel ordre social basé sur la justice et la charité154 ».
Pie XI ne manqua pas de faire entendre sa voix contre les régimes totalitaires qui, durant son pontificat, s’affirmèrent en Europe. Déjà le 29 juin 1931, Pie XI avait protesté contre les violences du régime fasciste en Italie avec l’encyclique « Non abbiamo bisogno »155. En 1937, il publia l’encyclique « Mit brennender Sorge »156, sur la situation de l’Église catholique dans le Reich allemand. Le texte de « Mit brennender Sorge » fut lu en chaire dans toutes les églises catholiques d’Allemagne, après avoir été diffusé dans le plus grand secret. L’Encyclique survenait après des années d’abus et de violences et avait été expressément requise à Pie XI par les évêques allemands, à la suite des mesures toujours plus cœrcitives et répressives adoptées par le Reich en 1936, en particulier à l’égard des jeunes, obligés de s’inscrire à la « Jeunesse hitlérienne ». Le Pape s’adresse aux prêtres, aux religieux et aux fidèles laïcs pour les encourager et les appeler à la résistance, jusqu’à ce qu’une paix véritable soit rétablie entre l’Église et l’État. En 1938, face à l’expansion de l’antisémitisme, Pie XI affirma : « Nous sommes spirituellement des sémites157 ».
Avec l’encyclique « Divini Redemptoris »158, sur le communisme athée et sur la doctrine sociale chrétienne, Pie XI critiqua le communisme de façon systématique, le qualifiant d’« intrinsèquement pervers159 » ; et il indiqua comme moyens principaux pour remédier aux maux provoqués par celui-ci, le renouveau de la vie chrétienne, l’exercice de la charité évangélique, l’accomplissement des devoirs de justice au niveau interpersonnel et social en vue du bien commun, et l’institutionnalisation de corps professionnels et interprofessionnels.
Les Radio-messages de Noël de Pie XII160, avec d’autres interventions importantes en matière sociale, approfondissent la réflexion magistérielle sur un nouvel ordre social, gouverné par la morale et par le droit et centré sur la justice et sur la paix. Durant son pontificat, Pie XII traversa les terribles années de la deuxième guerre mondiale et celles difficiles de la reconstruction. Il ne publia pas d’encycliques sociales ; toutefois il manifesta constamment, dans de très nombreux contextes, sa préoccupation pour l’ordre international bouleversé : « Dans les années de guerre et d’après-guerre, le Magistère social de Pie XII représenta pour de nombreux peuples de tous les continents et pour des millions de croyants et de non-croyants la voix de la conscience universelle, interprétée et proclamée en connexion intime avec la Parole de Dieu. Par son autorité morale et son prestige, Pie XII apporta la lumière de la sagesse chrétienne à des hommes innombrables de toute catégorie et niveaux sociaux161 ».
Une des caractéristiques des interventions de Pie XII réside dans l’accent mis sur le rapport entre la morale et le droit. Le Pape insiste sur la notion de droit naturel, comme âme de l’ordre qui doit être instauré aussi bien sur le plan national qu’international. Un autre aspect important de l’enseignement de Pie XII consiste dans son attention aux catégories professionnelles et au monde de l’entreprise, appelés à concourir tout particulièrement à la réalisation du bien commun : « En raison de sa sensibilité et de son intelligence dans l’accueil des “signes des temps”, Pie XII peut être considéré comme le précurseur immédiat du Concile Vatican II et de l’enseignement social des Papes qui lui ont succédé162 ».
Les années Soixante ouvrent des horizons prometteurs : la reprise, après les dévastations de la guerre, le début de la décolonisation, les premiers signaux timides d’un dégel dans les rapports entre les deux blocs, américain et soviétique. Dans ce climat, le bienheureux Jean XXIII lit en profondeur les « signes des temps163 ». La question sociale s’universalise et concerne tous les pays : à côté de la question ouvrière et de la révolution industrielle apparaissent les problèmes de l’agriculture, des zones en voie de développement, de la croissance démographique et ceux liés à la nécessité d’une coopération économique mondiale. Les inégalités, ressenties précédemment parmi les nations, apparaissent au niveau international et font ressortir toujours plus clairement la situation dramatique dans laquelle se trouve le tiers monde.
Dans l’encyclique « Mater et Magistra164 », Jean XXIII « vise à mettre à jour les documents déjà connus et à faire un nouveau pas en avant dans le processus d’implication de toute la communauté chrétienne165 ». Les mots-clés de l’encyclique sont communauté et socialisation166 : l’Église est appelée, dans la vérité, dans la justice et dans l’amour, à collaborer avec tous les hommes pour construire une communion authentique. Pour cela, la croissance économique ne se limitera pas à satisfaire les besoins des hommes, mais pourra également promouvoir leur dignité.
Avec l’encyclique « Pacem in Terris167 », Jean XXIII met en évidence le thème de la paix, à une époque marquée par la prolifération nucléaire. « Pacem in Terris » contient, en outre, une première réflexion approfondie de l’Église sur les droits ; c’est l’encyclique de la paix et de la dignité humaine. Elle poursuit et complète le discours de « Mater et Magistra » et, dans la voie tracée par Léon XIII, souligne l’importance de la collaboration entre tous : c’est la première fois qu’un document de l’Église est également adressé « à tous les hommes de bonne volonté168 », qui sont appelés à une « tâche immense, celle de rétablir les rapports de la vie en société sur les bases de la vérité, de la justice, de la charité et de la liberté169 ». « Pacem in Terris » s’attarde sur les pouvoirs publics de la communauté mondiale dont le rôle est « d’examiner et de résoudre les problèmes que pose le bien commun universel en matière économique, sociale, politique ou culturelle170 ». Pour le dixième anniversaire de « Pacem in Terris », le Cardinal Maurice Roy, Président de la Commission Pontificale Justice et Paix envoya à Paul VI une Lettre qui accompagne un document comportant une série de réflexions sur la capacité de l’enseignement de l’encyclique de Jean XXIII à éclairer les nouveaux problèmes liés à la promotion de la paix171.
La Constitution pastorale « Gaudium et spes172 » du Concile Vatican II constitue une réponse significative de l’Église aux attentes du monde contemporain. Dans cette Constitution, « en syntonie avec le renouveau ecclésiologique, se reflète une nouvelle conception de la communauté des croyants et du peuple de Dieu. La Constitution conciliaire a ainsi suscité un nouvel intérêt pour la doctrine contenue dans les documents précédents au sujet du témoignage et de la vie des chrétiens comme voies authentiques pour rendre visible la présence de Dieu dans le monde173 ». « Gaudium et spes » trace le visage d’une Église « intimement solidaire du genre humain et de son histoire174 », qui chemine avec toute l’humanité et qui est sujette, avec le monde, au même sort terrestre, tout en étant « le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu175 ».
« Gaudium et spes » affronte de manière organique les thèmes de la culture, de la vie économique et sociale, du mariage et de la famille, de la communauté politique, de la paix et de la communauté des peuples, à la lumière de la vision anthropologique chrétienne et de la mission de l’Église. Tout est considéré à partir de la personne et en direction de la personne : « seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même176 ». La société, ses structures et son développement doivent être finalisés à « l’essor de la personne177 ». Pour la première fois, le Magistère de l’Église, à son plus haut niveau, s’exprime de manière aussi large sur les différents aspects temporels de la vie chrétienne : « On doit reconnaître que l’attention apportée par la Constitution aux changements sociaux, psychologiques, politiques, économiques, moraux et religieux a stimulé toujours plus (…) la préoccupation pastorale de l’Église pour les problèmes des hommes et le dialogue avec le monde178 ».
Un autre document du Concile Vatican II, très important dans le « corpus » de la doctrine sociale de l’Église, est la Déclaration « Dignitatis Humanæ179 », dans laquelle est proclamé le droit à la liberté religieuse. Le document traite ce thème en deux chapitres. Dans le premier, à caractère général, on affirme que le droit à la liberté religieuse se fonde sur la dignité de la personne humaine et qu’il doit être sanctionné comme un droit civil dans l’ordonnancement juridique de la société. Le second chapitre affronte le thème à la lumière de la Révélation et clarifie ses implications pastorales, en rappelant qu’il s’agit d’un droit qui concerne non seulement les personnes individuellement, mais aussi les différentes communautés.
« Le développement est le nouveau nom de la paix180 », affirme Paul VI dans l’encyclique « Populorum Progressio181 », qui peut être considérée comme le développement du chapitre sur la vie économique et sociale de « Gaudium et spes », tout en introduisant quelques nouveautés significatives. En particulier, le document trace les axes d’un développement intégral de l’homme et d’un développement solidaire de l’humanité : « Autour de ces deux thèmes se structure tout le tissu de l’encyclique. Voulant convaincre ses destinataires de l’urgence d’une action solidaire, le Pape présente le développement comme “le passage des conditions de vie moins humaines à des conditions de vie plus humaines”, et il en spécifie les caractéristiques182 ». Ce passage n’est pas circonscrit aux dimensions purement économiques et techniques, mais il implique pour chaque personne l’acquisition de la culture, le respect de la dignité des autres, la reconnaissance « des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la source et le terme183 ». Le développement au profit de tous répond à l’exigence d’une justice à l’échelle mondiale qui garantisse une paix planétaire et rende possible la réalisation d’un « humanisme plénier184 », gouverné par les valeurs spirituelles.
Dans cette perspective, Paul VI institue en 1967 la Commission Pontificale « Iustitia et Pax », réalisant un vœu des Pères conciliaires, qui estiment « très souhaitable la création d’un organisme de l’Église universelle, chargé d’inciter la communauté catholique à promouvoir l’essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations185 ». À l’initiative de Paul VI, à partir de 1968, le premier jour de l’année l’Église célèbre la Journée mondiale de la paix. Le même Souverain Pontife lance la tradition des Messages qui abordent le thème choisi pour chaque Journée mondiale de la paix, amplifiant ainsi le « corpus » de la doctrine sociale.
Au début des années soixante-dix, dans un climat turbulent de contestation fortement idéologique, Paul VI reprend l’enseignement social de Léon XIII et l’actualise, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de « Rerum Novarum », par la Lettre apostolique « Octogesima Adveniens186 ». Le Pape réfléchit sur la société post-industrielle avec tous ses problèmes complexes, relevant l’insuffisance des idéologies pour répondre à ces défis : l’urbanisation, la condition des jeunes, la situation de la femme, le chômage, les discriminations, l’émigration, l’accroissement démographique, l’influence des moyens de communication sociale, le milieu naturel.
Quatre-vingt-dix ans après « Rerum Novarum », Jean-Paul II consacre l’encyclique « Laborem exercens187 » au travail, bien fondamental de la personne, facteur primordial de l’activité économique et clef de toute la question sociale. « Laborem exercens » trace une spiritualité et une éthique du travail, dans le contexte d’une réflexion théologique et philosophique profonde. Le travail ne doit pas être simplement conçu dans un sens objectif et matériel, mais il faut aussi dûment tenir compte de sa dimension subjective, en tant qu’activité exprimant toujours la personne. En plus d’être un paradigme décisif de la vie sociale, le travail possède toute la dignité d’un lieu où la vocation naturelle et surnaturelle de la personne doit se réaliser.
Avec l’encyclique « Sollicitudo rei socialis188 », Jean-Paul II commémore le vingtième anniversaire de « Populorum Progressio » et aborde à nouveau le thème du développement, en suivant deux lignes directrices : « D’une part la situation dramatique du monde contemporain, sous le profil du manque de développement dans le Tiers Monde, et d’autre part, le sens, les conditions et les exigences d’un développement digne de l’homme189 ». L’encyclique introduit la différence entre progrès et développement et affirme que « le vrai développement ne peut se limiter à la multiplication des biens et des services, i. e. à ce qu’on possède, mais qu’il doit favoriser la plénitude de l’ »être« humain. De cette manière, on entend délimiter avec clarté la nature morale du vrai développement190 ».
Évoquant la devise du pontificat de Pie XII, « Opus iustitiæ pax », la paix est le fruit de la justice, Jean-Paul II commente : « Aujourd’hui on pourrait dire, avec la même justesse et la même force d’inspiration biblique (cf. Is xxxii, 17 ; Jc iii, 18) : Opus solidaritatis pax, la paix est le fruit de la solidarité191 ».
Pour le centième anniversaire de « Rerum Novarum », Jean-Paul II promulgue sa troisième encyclique sociale, « Centesimus annus192 », dont émerge la continuité doctrinale de cent ans de Magistère social de l’Église. Reprenant un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l’organisation sociale et politique, qui avait constitué le thème central de la précédente encyclique, le Pape écrit : « le principe de solidarité, comme on dit aujourd’hui (…) a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d’ »amitié« (…). Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de “charité sociale”, tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de “civilisation de l’amour”193 ». Jean-Paul II souligne comment l’enseignement social de l’Église suit l’axe de la réciprocité entre Dieu et l’homme : reconnaître Dieu en chaque homme et chaque homme en Dieu est la condition d’un développement humain authentique. L’analyse articulée et approfondie des « res novæ » et, en particulier, du grand tournant de 1989 avec l’effondrement du système soviétique, contient une appréciation de la démocratie et de l’économie libérale, dans le cadre d’une solidarité indispensable.
c) : À la lumière et sous l’impulsion de l’Évangile
Les documents rappelés ici constituent les pierres milliaires du cheminement de la doctrine sociale de l’époque de Léon XIII à nos jours. Cette revue synthétique s’étendrait beaucoup si l’on tenait compte de toutes les interventions motivées, au-delà d’un thème spécifique, par « la préoccupation pastorale de proposer à la communauté chrétienne et à tous les hommes de bonne volonté les principes fondamentaux, les critères universels et les orientations aptes à suggérer les choix en profondeur et la praxis cohérente pour chaque situation concrète194 ».
