I. : L'ACTION PASTORALE DANS LE DOMAINE SOCIAL
a) : Doctrine sociale et inculturation de la foi
Consciente de la force rénovatrice du christianisme à l’égard notamment de la culture et de la réalité sociale1105, l’Église offre la contribution de son enseignement à la construction de la communauté des hommes, en montrant la signification sociale de l’Évangile1106. À la fin du XIXème siècle, le Magistère de l’Église affronta de manière organique les graves questions sociales de l’époque, en établissant « un modèle permanent pour l’Église. Celle-ci, en effet, a une parole à dire face à des situations humaines déterminées, individuelles et communautaires, nationales et internationales, pour lesquelles elle énonce une véritable doctrine, un corpus qui lui permet d’analyser les réalités sociales, comme aussi de se prononcer sur elles et de donner des orientations pour la juste solution des problèmes qu’elles posent1107 ». L’intervention de Léon XIII sur la réalité socio- politique de son temps avec l’encyclique Rerum novarum « donnait pour ainsi dire “droit de cité” à l’Église dans les réalités changeantes de la vie publique. Cela devait se préciser davantage encore par la suite1108 ».
L’Église, par sa doctrine sociale, offre surtout une vision intégrale et une pleine compréhension de l’homme, dans sa dimension personnelle et sociale. L’anthropologie chrétienne, en révélant la dignité inviolable de toute personne, introduit les réalités du travail, de l’économie et de la politique dans une perspective originale qui éclaire les valeurs humaines authentiques, inspire et soutient le témoignage des chrétiens engagés dans les multiples domaines de la vie personnelle, culturelle et sociale. Grâce aux « prémices de l’Esprit (Rm viii, 23) », le chrétien devient « capable d’accomplir la loi nouvelle de l’amour (cf. Rm viii, 1-11). Par cet Esprit, “gage de l’héritage” (Ep i, 14), c’est tout l’homme qui est intérieurement renouvelé, dans l’attente de “la rédemption du corps” (Rm viii, 23)1109 ». En ce sens, la doctrine sociale souligne le fait que le fondement de la moralité de toute action sociale réside dans le développement humain de la personne et elle situe la norme de l’action sociale dans l’exigence de correspondre au vrai bien de l’humanité et dans l’engagement visant à créer des conditions qui permettent à tout homme de réaliser sa vocation intégrale.
L’anthropologie chrétienne anime et soutien l’œuvre pastorale d’inculturation de la foi, qui tend à renouveler de l’intérieur, par la force de l’Évangile, les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les lignes de pensée et les modèles de vie de l’homme contemporain : « L’Église, par l’inculturation, devient un signe plus compréhensible de ce qu’elle est et un instrument plus adapté à sa mission1110 ». Le monde contemporain est marqué par une fracture entre Évangile et culture ; une vision sécularisée du salut tend à réduire aussi le christianisme « à une sagesse purement humaine, en quelque sorte une science pour bien vivre1111 ». L’Église est consciente qu’elle doit faire « un grand pas en avant dans l’évangélisation, elle doit entrer dans une nouvelle étape historique de son dynamisme missionnaire1112 ». C’est dans cette perspective pastorale que se situe l’enseignement social : « La “nouvelle évangélisation”, dont le monde moderne a un urgent besoin (…) doit compter parmi ses éléments essentiels l’annonce de la doctrine sociale de l’Église1113 ».
b) : Doctrine sociale et pastorale sociale
La référence essentielle à la doctrine sociale décide de la nature, de l’orientation, de l’articulation et des développements de la pastorale sociale. Celle-ci est l’expression du ministère d’évangélisation sociale, visant à illuminer, à stimuler et à assister la promotion intégrale de l’homme à travers la pratique de la libération chrétienne, dans sa perspective terrestre et transcendante. L’Église vit et agit dans l’histoire, en interaction avec la société et la culture de son temps, pour remplir sa mission de communiquer à tous les hommes la nouveauté de l’annonce chrétienne, dans le concret de leurs difficultés, des luttes et des défis, afin que, éclairés par la foi, ils comprennent réellement que « la véritable libération, c’est s’ouvrir à l’amour du Christ1114 ». La pastorale sociale est l’expression vivante et concrète d’une Église pleinement consciente de sa mission d’évangéliser les réalités sociales, économiques, culturelles et politiques du monde.
Le message social de l’Évangile doit orienter l’Église à accomplir une double tâche pastorale : aider les hommes à découvrir la vérité et à choisir la voie à suivre ; encourager l’engagement des chrétiens à témoigner de l’Évangile dans le domaine social, avec le souci de servir : « Aujourd’hui plus que jamais, la Parole de Dieu, ne pourra être annoncée et entendue que si elle s’accompagne du témoignage de la puissance de l’Esprit Saint, opérant dans l’action des chrétiens au service de leurs frères, aux points où se jouent leur existence et leur avenir1115 ». Le besoin d’une nouvelle évangélisation fait comprendre à l’Église que « son message social sera rendu crédible par le témoignage des œuvres plus encore que par sa cohérence et sa logique internes1116 ».
La doctrine sociale dicte les critères fondamentaux de l’action pastorale dans le domaine social : annoncer l’Évangile ; confronter le message évangélique avec les réalités sociales ; programmer des actions visant à renouveler ces réalités en les conformant aux exigences de la morale chrétienne. Une nouvelle évangélisation du social requiert avant tout l’annonce de l’Évangile : Dieu en Jésus-Christ sauve tout homme et tout l’homme. Cette annonce révèle l’homme à lui-même et doit devenir le principe d’interprétation des réalités sociales. Dans l’annonce de l’Évangile, la dimension sociale est essentielle et incontournable, bien que n’étant pas la seule. Elle doit montrer l’inexorable fécondité du salut chrétien, même si une conformation parfaite et définitive des réalités sociales à l’Évangile ne pourra pas se réaliser dans l’histoire : aucun résultat, même le plus réussi, ne peut échapper aux limites de la liberté humaine et à la tension eschatologique de toute réalité créée1117.
L’action pastorale de l’Église dans le domaine social doit témoigner avant tout de la vérité sur l’homme. L’anthropologie chrétienne permet un discernement des problèmes sociaux auxquels on ne peut pas trouver de bonne solution si l’on ne protège pas le caractère transcendant de la personne humaine, pleinement révélé dans la foi1118. L’action sociale des chrétiens doit s’inspirer du principe fondamental de la centralité de l’homme1119. La proposition des grandes valeurs qui président à une cœxistence ordonnée et féconde — vérité, justice, amour, liberté — découle de l’exigence de promouvoir l’identité intégrale de l’homme1120. La pastorale sociale œuvre afin que le renouveau de la vie publique soit lié à un respect effectif de ces valeurs. De la sorte, l’Église, grâce à son témoignage évangélique multiforme, vise à promouvoir la conscience du bien de tous et de chacun comme ressource inépuisable pour le développement de la vie sociale tout entière.
c) : Doctrine sociale et formation
La doctrine sociale est un point de référence indispensable pour une formation chrétienne complète. L’insistance du Magistère à proposer cette doctrine comme source d’inspiration de l’apostolat et de l’action sociale vient de ce qu’il est persuadé qu’elle constitue une ressource extraordinaire pour la formation : « Il est tout à fait indispensable, en particulier, que les fidèles laïcs, surtout ceux qui sont engagés de diverses façons sur le terrain social ou politique, aient une connaissance plus précise de la doctrine sociale de l’Église1121 ». Ce patrimoine doctrinal n’est ni enseigné ni connu de façon adéquate : c’est aussi la raison pour laquelle il ne se traduit pas de façon opportune dans les comportements concrets.
La valeur formative de la doctrine sociale doit être davantage reconnue dans l’activité catéchétique1122. La catéchèse est l’enseignement organique et systématique de la doctrine chrétienne, dispensé pour initier les croyants à la plénitude de la vie évangélique1123. Le but ultime de la catéchèse « est de mettre quelqu’un non seulement en contact mais en communion, en intimité avec Jésus-Christ1124 », afin qu’il puisse reconnaître l’action de l’Esprit Saint, de qui provient le don de la vie nouvelle dans le Christ1125. Dans cette perspective de fond, dans son service d’éducation à la foi, la catéchèse ne doit pas omettre, mais « éclairer au contraire comme il convient (…) des réalités telles que l’action de l’homme pour sa libération intégrale, la recherche d’une société plus solidaire et plus fraternelle, les combats pour la justice et la construction de la paix1126 ». À cette fin, il est nécessaire de procéder à une présentation intégrale du Magistère social, au niveau de son histoire, de ses contenus et de ses méthodologies. Une lecture directe des encycliques sociales, effectuée dans le contexte ecclésial, enrichit sa réception et son application, grâce à l’apport des diverses compétences et des professionnalismes présents dans la communauté.
Surtout dans le contexte de la catéchèse, il est important que l’enseignement de la doctrine sociale soit orienté de façon à motiver l’action pour l’évangélisation et l’humanisation des réalités temporelles. Par cette doctrine, en effet, l’Église exprime un savoir théorique et pratique qui soutient l’effort de transformation de la vie sociale, pour la rendre toujours plus conforme au dessein divin. La catéchèse sociale tend à la formation d’hommes qui, respectueux de l’ordre moral, aiment la liberté authentique, des hommes qui, « à la lumière de la vérité, portent sur les choses un jugement personnel, agissent en esprit de responsabilité, et aspirent à tout ce qui est vrai et juste, en collaborant volontiers avec d’autres1127 ». Le témoignage donné par le christianisme vécu acquiert une extraordinaire valeur formative : « La vie dans la sainteté, qui resplendit en de nombreux membres du peuple de Dieu, humbles et souvent cachés aux yeux des hommes, constitue le moyen le plus simple et le plus attrayant par lequel il est possible de percevoir immédiatement la beauté de la vérité, la force libérante de l’amour de Dieu, la valeur de la fidélité inconditionnelle à toutes les exigences de la Loi du Seigneur, même dans les circonstances les plus difficiles1128 ».
On doit mettre la doctrine sociale à la base d’une œuvre intense et constante de formation, surtout de celle qui s’adresse aux chrétiens laïcs. Cette formation doit tenir compte de leur engagement dans la vie civile : « Il leur appartient, par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie1129 ». Le premier niveau de l’œuvre de formation adressée aux chrétiens laïcs doit les rendre capables d’affronter efficacement les tâches quotidiennes dans les domaines culturels, sociaux, économiques et politiques, en développant en eux le sens du devoir pratiqué au service du bien commun1130. Un deuxième niveau concerne la formation de la conscience politique pour préparer les chrétiens laïcs à l’exercice du pouvoir politique : « Ceux qui sont, ou peuvent devenir, capables d’exercer l’art très difficile, mais aussi très noble, de la politique, doivent s’y préparer ; qu’ils s’y livrent avec zèle, sans se soucier de leur intérêt personnel ni des avantages matériels1131 ».
Les institutions éducatives catholiques peuvent et doivent remplir un précieux service de formation, en s’engageant avec une sollicitude particulière en faveur de l’inculturation du message chrétien, c’est-à-dire de la rencontre féconde entre l’Évangile et les divers savoirs. La doctrine sociale est un instrument nécessaire pour éduquer efficacement et chrétiennement à l’amour, à la justice, à la paix, ainsi que pour faire mûrir la conscience des devoirs moraux et sociaux dans le contexte des diverses compétences culturelles et professionnelles.
Un important exemple d’institution formative est celui des « Semaines Sociales » des catholiques, que le Magistère a toujours encouragées. Elles constituent un lieu qualifié d’expression et de croissance des fidèles laïcs, capable de promouvoir, à un niveau élevé, leur contribution spécifique au renouveau de l’ordre temporel. Cette initiative, expérimentée depuis de nombreuses années dans différents pays, est un véritable laboratoire culturel où se communiquent et se confrontent des réflexions et des expériences, où s’étudient les problèmes inédits et où sont identifiées de nouvelles orientations pour l’action.
Tout aussi important doit être l’engagement à utiliser la doctrine sociale dans la formation des prêtres et des candidats au sacerdoce qui, dans la perspective de la préparation ministérielle, doivent développer une connaissance qualifiée de l’enseignement et de l’action pastorale de l’Église dans le domaine social, ainsi qu’un vif intérêt pour les questions sociales de leur temps. Le document de la Congrégation pour l’Éducation Catholique intitulé « Orientations pour l’étude et l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église dans la formation sacerdotale »1132 offre des indications et des dispositions ponctuelles pour une orientation correcte et appropriée des études.
d) : Promouvoir le dialogue
La doctrine sociale est un instrument efficace de dialogue entre les communautés chrétiennes et la communauté civile et politique, un instrument apte à promouvoir et à inspirer des attitudes de collaboration correcte et féconde, selon des modalités adaptées aux circonstances. L’engagement des autorités civiles et politiques, appelées à servir la vocation personnelle et sociale de l’homme, selon leur compétence et avec leurs propres moyens, peut trouver dans la doctrine sociale de l’Église un important soutien et une riche source d’inspiration.
La doctrine sociale est un terrain fécond pour cultiver, au plan œcuménique, le dialogue et la collaboration, qui se réalisent en différents domaines sur une vaste échelle : la défense de la dignité des personnes humaines ; la promotion de la paix ; la lutte concrète et efficace contre les misères de notre temps, comme la faim et l’indigence, l’analphabétisme, la distribution non équitable des biens et le manque de logements. Cette coopération multiforme augmente la conscience de la fraternité dans le Christ et facilite le cheminement œcuménique.
À partir de la tradition commune de l’Ancien Testament, l’Église catholique sait qu’elle peut dialoguer avec ses frères les Juifs, notamment à travers sa doctrine sociale, pour construire ensemble un avenir de justice et de paix pour tous les hommes, fils de l’unique Dieu. Le patrimoine spirituel commun favorise la connaissance mutuelle et l’estime réciproque1133, sur la base desquelles peut grandir l’entente pour surmonter toute discrimination et pour la défense de la dignité humaine.
La doctrine sociale se caractérise aussi par un constant appel au dialogue entre tous les croyants des religions du monde, afin qu’ils sachent rechercher ensemble les formes les plus opportunes de collaboration : les religions ont un rôle important à jouer dans la réalisation de la paix, qui dépend de l’engagement commun pour le développement intégral de l’homme1134. Dans l’esprit des Rencontres de prière qui se sont tenues à Assise1135, l’Église continue d’inviter les croyants des autres religions au dialogue et à la promotion, en tout lieu, d’un témoignage efficace des valeurs communes à toute la famille humaine.
e) : Les sujets de la pastorale sociale
Dans l’accomplissement de sa mission, l’Église engage tout le peuple de Dieu. Selon ses différentes articulations et en chacun de ses membres, suivant les dons et les formes d’exercice propres à chaque vocation, le peuple de Dieu doit être fidèle au devoir d’annoncer et de témoigner l’Évangile (cf. 1Co ix, 16), conscient que « la mission concerne tous les chrétiens1136 ».
De même, l’œuvre pastorale dans le domaine social est destinée à tous les chrétiens, appelés à devenir des sujets actifs témoignant de la doctrine sociale et à s’insérer pleinement dans la tradition consolidée d’« activité féconde de millions et de millions d’hommes qui, stimulés par l’enseignement social de l’Église, se sont efforcés de s’en inspirer pour leur engagement dans le monde1137 ». Les chrétiens d’aujourd’hui, en agissant individuellement, ou diversement coordonnés en groupes, associations et mouvements, doivent savoir se proposer comme « un grand mouvement pour la défense de la personne humaine et la protection de sa dignité1138 ».
Dans l’Église particulière, le premier responsable de la pastorale d’évangélisation du social est l’évêque, aidé par les prêtres, les religieux, les religieuses et les fidèles laïcs. Avec une référence particulière à la réalité locale, l’évêque a la responsabilité de promouvoir l’enseignement et la diffusion de la doctrine sociale, auxquels il pourvoit grâce à des institutions appropriées.
L’action pastorale de l’évêque doit trouver sa réalisation dans le ministère des prêtres qui participent à sa mission d’enseignement, de sanctification et de gouvernement de la communauté chrétienne. Par la programmation d’itinéraires opportuns de formation, le prêtre doit faire connaître la doctrine sociale et promouvoir dans les membres de sa communauté la conscience du droit et du devoir d’être des sujets actifs de cette doctrine. Grâce aux célébrations sacramentelles, en particulier de l’Eucharistie et de la Réconciliation, le prêtre aide les fidèles à vivre l’engagement social comme fruit du mystère salvifique. Il doit animer l’action pastorale dans le domaine social, en accordant une attention particulière à la formation et à l’accompagnement spirituels des fidèles engagés dans la vie sociale et politique. Le prêtre qui assure le service pastoral dans les diverses associations ecclésiales, en particulier dans celles de l’apostolat social, a pour tâche d’en favoriser la croissance par l’enseignement nécessaire de la doctrine sociale.
L’action pastorale dans le domaine social bénéficie aussi de l’œuvre des personnes consacrées, conformément à leur charisme ; leurs témoignages lumineux, en particulier dans les situations de plus grande pauvreté, constituent pour tous un rappel aux valeurs de la sainteté et du service généreux envers le prochain. Le don total que les religieux font d’eux-mêmes s’offre notamment à la réflexion commune comme un signe emblématique et prophétique de la doctrine sociale : en se mettant totalement au service du mystère de la charité du Christ envers l’homme et envers le monde, les religieux anticipent et manifestent par leur vie certains traits de l’humanité nouvelle que la doctrine sociale veut promouvoir. Les personnes consacrées dans la chasteté, la pauvreté et l’obéissance se mettent au service de la charité pastorale, surtout par la prière, grâce à laquelle elles contemplent le projet de Dieu sur le monde et supplient le Seigneur afin qu’il ouvre le cœur de tout homme pour qu’il accueille en lui le don de l’humanité nouvelle, prix du sacrifice du Christ.
II. : DOCTRINE SOCIALE ET ENGAGEMENT DES FIDÈLES LAÏCS
a) : Le fidèle laïc
La caractéristique essentielle des fidèles laïcs, qui travaillent dans la vigne du Seigneur (cf. Mt xx, 1-16), est la nature séculière de leur sequela Christi, qui se réalise précisément dans le monde : « C’est [aux laïcs] qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles1139 ». Par le Baptême, les laïcs sont insérés dans le Christ et rendus participants de sa vie et de sa mission selon leur identité particulière : « Sous le nom de laïcs, on entend (…) l’ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l’ordre sacré et de l’état religieux sanctionné dans l’Église, c’est-à-dire les chrétiens qui, étant incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, faits participants à leur manière de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part, dans l’Église et dans le monde, la mission qui est celle de tout le peuple chrétien1140 ».
L’identité du fidèle laïc naît et se nourrit des sacrements : du Baptême, de la Confirmation et de l’Eucharistie. Le Baptême conforme au Christ, Fils du Père, premier-né de toute créature, envoyé comme Maître et Rédempteur à tous les hommes. La Confirmation configure au Christ, envoyé pour vivifier la création et tout être par l’effusion de son Esprit. L’Eucharistie fait participer le croyant au sacrifice unique et parfait que le Christ a offert au Père, dans sa chair même, pour le salut du monde.
Le fidèle laïc est disciple du Christ à partir des sacrements et en vertu de ceux-ci, c’est-à-dire en vertu de ce que Dieu a accompli en lui, en lui imprimant l’image même de son Fils, Jésus-Christ. C’est de ce don divin de grâce, et non pas de concessions humaines, que naît le triple « munus » (don et devoir) qui confère au laïc les qualités de prophète, prêtre et roi, selon son caractère séculier.
Il revient au fidèle laïc d’annoncer l’Évangile par un témoignage de vie exemplaire, enraciné dans le Christ et vécu dans les réalités temporelles : famille, engagement dans le cadre du travail, de la culture, de la science et de la recherche ; exercice des responsabilités sociales, économiques et politiques. Toutes les réalités humaines séculières, personnelles et sociales, les milieux et les situations historiques, les structures et les institutions, sont le lieu spécifique de la vie et de l’action des chrétiens laïcs. Ces réalités sont les destinataires de l’amour de Dieu ; l’engagement des fidèles laïcs doit correspondre à cette vision et se qualifier comme expression de la charité évangélique : « L’être et l’agir dans le monde sont pour les fidèles laïcs une réalité non seulement anthropologique et sociologique, mais encore et spécifiquement théologique et ecclésiale1141 ».
Le témoignage du fidèle laïc naît d’un don de grâce, reconnu, cultivé et porté à maturation1142. C’est cette motivation qui rend significatif son engagement dans le monde et le situe aux antipodes de la mystique de l’action, propre à l’humanisme athée, privée de tout fondement ultime et circonscrite à des perspectives purement temporelles. L’horizon eschatologique est la clef qui permet de comprendre correctement les réalités humaines : dans la perspective des biens définitifs, le fidèle laïc est en mesure d’orienter authentiquement son activité terrestre. Le niveau de vie et la plus grande productivité économique ne sont pas les seuls indicateurs valables pour mesurer la pleine réalisation de l’homme en cette vie et valent encore moins s’ils se réfèrent à la vie future : « L’homme, en effet, n’est pas limité aux seuls horizons terrestres, mais, vivant dans l’histoire humaine, il conserve intégralement sa vocation éternelle1143 ».
b) : La spiritualité du fidèle laïc
Les fidèles laïcs sont appelés à cultiver une authentique spiritualité laïque, qui les régénère en hommes et femmes nouveaux, immergés dans le mystère de Dieu et insérés dans la société, saints et sanctificateurs. Une telle spiritualité édifie le monde selon l’Esprit de Jésus : elle rend capable de regarder au-delà de l’histoire, sans s’en éloigner ; de cultiver un amour passionné pour Dieu, sans détourner le regard des frères, que l’on perçoit, au contraire, tels que les voit le Seigneur et que l’on aime comme il les aime. C’est une spiritualité qui est étrangère aussi bien au spiritualisme intimiste qu’à l’activisme social et qui sait s’exprimer en une synthèse vitale qui confère unité, sens et espérance à l’existence, si contradictoire et fragmentée pour bien des raisons. Animés de cette spiritualité, les fidèles laïcs peuvent contribuer, « comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et (…) manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie1144 ».
Les fidèles laïcs doivent fortifier leur vie spirituelle et morale, en faisant mûrir les compétences requises pour l’accomplissement de leurs devoirs sociaux. L’approfondissement des motivations intérieures et l’acquisition du style approprié à l’engagement dans le domaine social et politique sont le fruit d’un parcours dynamique et permanent de formation, visant avant tout à réaliser une harmonie entre la vie, dans sa complexité, et la foi. Dans l’expérience du croyant, en effet, « il ne peut y avoir deux vies parallèles : d’un côté, la vie qu’on nomme »spirituelle« avec ses valeurs et ses exigences ; et de l’autre, la vie dite “séculière”, c’est-à-dire la vie de famille, de travail, de rapports sociaux, d’engagement politique, d’activités culturelles1145 ».
c) : Agir avec prudence
Le fidèle laïc doit agir selon les exigences dictées par la prudence : c’est la vertu qui dispose à discerner en toute circonstance le vrai bien et à choisir les moyens adéquats pour l’accomplir. Grâce à elle, les principes moraux s’appliquent correctement aux cas particuliers. La prudence comporte trois temps : elle clarifie la situation et l’évalue, elle inspire la décision et elle donne l’impulsion à l’action. Le premier moment est caractérisé par la réflexion et la consultation pour étudier le sujet en se prévalant des avis nécessaires ; le deuxième est le moment d’évaluation de l’analyse et du jugement sur la réalité à la lumière du projet de Dieu ; le troisième moment est celui de la décision et se base sur les phases précédentes, qui rendent possible le discernement entre les actions à accomplir.
La prudence rend capable de prendre des décisions cohérentes, avec réalisme et sens de responsabilité quant aux conséquences de ses actions. La vision très répandue qui identifie la prudence à l’astuce, au calcul utilitariste, à la méfiance, ou encore à la crainte et à l’indécision, est très éloignée de la juste conception de cette vertu caractéristique de la raison pratique, qui aide à décider avec sagesse et courage des actions à accomplir, en devenant la mesure des autres vertus. La prudence affirme le bien comme devoir et montre la façon par laquelle la personne se détermine à l’accomplir1146. En définitive, c’est une vertu qui exige l’exercice mûr de la pensée et de la responsabilité, dans la connaissance objective de la situation et avec la volonté droite qui conduit à la décision1147.
d) : Doctrine sociale et expérience associative
La doctrine sociale de l’Église doit faire partie intégrante de l’itinéraire de formation du fidèle laïc. L’expérience démontre que le travail de formation est possible, normalement, à l’intérieur des associations de fidèles laïcs dans l’Église, qui répondent à des critères précis d’ecclésialité1148 : « Les groupes, les associations et les mouvements ont leur place dans la formation des fidèles laïcs : ils ont, en effet, chacun avec leurs méthodes propres, la possibilité d’offrir une formation profondément ancrée dans l’expérience même de la vie apostolique ; ils ont également l’occasion de compléter, de concrétiser et de spécifier la formation que leurs membres reçoivent d’autres maîtres ou d’autres communautés1149 ». La doctrine sociale de l’Église soutient et éclaire le rôle des associations, des mouvements et des groupes laïcs engagés à vivifier chrétiennement les différents secteurs de l’ordre temporel1150 : « La communion ecclésiale, déjà présente et opérante dans l’action de chaque personne, trouve une expression spécifique dans l’action en commun des fidèles laïcs, c’est-à-dire une action solidaire menée dans une participation responsable à la vie et à la mission de l’Église1151 ».
La doctrine sociale de l’Église est très importante pour les associations ecclésiales, qui ont pour objectif de leur engagement l’action pastorale dans le domaine social. Elles constituent un point de référence privilégié dans la mesure où elles œuvrent dans la vie sociale conformément à leur physionomie ecclésiale et démontrent, de la sorte, l’importance de la valeur de la prière, de la réflexion et du dialogue pour affronter les réalités sociales et pour les améliorer. En tout cas, la distinction reste valable « entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne, et les actions qu’ils mènent au nom de l’Église, en union avec leurs pasteurs1152 ».
e) : Le service dans les différents milieux de la vie sociale
La présence du fidèle laïc dans le domaine social est caractérisée par le service — signe et expression de la charité — qui se manifeste dans la vie familiale, culturelle, professionnelle, économique, politique, sous des angles spécifiques. En obtempérant aux diverses exigences de leur domaine d’engagement particulier, les fidèles laïcs expriment la vérité de leur foi et, en même temps, la vérité de la doctrine sociale de l’Église, qui est pleinement réalisée lorsqu’elle est vécue en termes concrets afin de résoudre les problèmes sociaux. La crédibilité même de la doctrine sociale réside en effet dans le témoignage des œuvres, avant même que dans sa cohérence et dans sa logique internes1153.
1. : Le service à la personne humaine
Parmi les domaines de l’engagement social des fidèles laïcs, se distingue avant tout le service rendu à la personne humaine : la promotion de la dignité de chaque personne, le bien le plus précieux que possède l’homme, est « une tâche essentielle et même, en un certain sens, la tâche centrale et unifiante du service que l’Église, et en elle les fidèles laïcs, est appelée à rendre à la famille des hommes1155 ».
La première forme sous laquelle se réalise cette tâche consiste dans l’engagement et dans l’effort pour le renouvellement intérieur de chacun, car l’histoire de l’humanité n’est pas mue par un déterminisme impersonnel, mais par une constellation de sujets dont les actes libres influent sur l’ordre social. Les institutions sociales ne garantissent pas d’elles-mêmes, de façon presque mécanique, le bien de tous : « Une complète rénovation de [l’] esprit chrétien1156 » doit précéder l’engagement des hommes à améliorer la société « selon l’esprit de l’Église, fortement unis par la justice et la charité sociale1157 ».
De la conversation du cœur jaillit la sollicitude pour l’homme aimé comme un frère. Cette sollicitude fait considérer comme une obligation l’engagement à restaurer les institutions, les structures et les conditions de vie contraires à la dignité humaine. Les fidèles laïcs doivent donc œuvrer simultanément pour la conversion des cœurs et pour l’amélioration des structures, en tenant compte de la situation historique et en utilisant des moyens licites pour la création d’institutions au sein desquelles la dignité de tous les hommes soit vraiment respectée et promue.
La promotion de la dignité humaine implique avant tout l’affirmation du droit inviolable à la vie — depuis le moment de la conception jusqu’à la mort naturelle —, le premier de tous les droits et la condition de tous les autres droits de la personne1158. Le respect de la dignité personnelle exige, en outre, la reconnaissance de la dimension religieuse de l’homme, qui n’est pas « une exigence simplement “confessionnelle”, mais bien une exigence qui trouve sa racine indestructible dans la réalité même de l’homme1159 ». La reconnaissance effective du droit à la liberté de conscience et à la liberté religieuse est un des biens les plus élevés et l’un des devoirs les plus graves de chaque peuple qui veuille vraiment assurer le bien de la personne et de la société1160. Dans le contexte culturel actuel, l’engagement à défendre le mariage et la famille revêt une urgence particulière, et il ne peut être rempli de façon adéquate que si l’on est convaincu de la valeur unique et irremplaçable de ces réalités pour le développement authentique de la cœxistence humaine1161.
2. : Le service à la culture
La culture doit constituer un domaine privilégié de présence et d’engagement pour l’Église et pour chaque chrétien. La séparation entre la foi chrétienne et la vie quotidienne est considérée par le Concile Vatican II comme une des erreurs les plus graves de notre temps1162. La disparition de l’horizon métaphysique, la perte de la nostalgie de Dieu dans le narcissisme auto-référentiel et dans la profusion des moyens d’un style de vie typique de la société de consommation, la primauté accordée à la technologie et à la recherche scientifique comme fin en soi, l’accent mis sur l’apparence, la recherche de l’image, des techniques de communication : tous ces phénomènes doivent être compris sous leurs aspects culturels et mis en rapport avec le thème central de la personne humaine, de sa croissance intégrale, de sa capacité de communication et de relation avec les autres hommes, de son interrogation continuelle sur les grandes questions qui traversent l’existence. Il faut avoir présent à l’esprit que « la culture est ce par quoi l’homme en tant qu’homme devient davantage homme, “est” davantage, accède davantage à l’“être”1163 ».
Un domaine particulier d’engagement des fidèles laïcs doit être la promotion d’une culture sociale et politique inspirée de l’Évangile. L’histoire récente a montré la faiblesse et l’échec radical de perspectives culturelles longtemps communes et prédominantes, en particulier au niveau social et politique. En ce domaine, en particulier durant les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, les catholiques, dans différents pays, ont su réaliser un engagement de grande valeur qui témoigne aujourd’hui, avec une évidence toujours plus grande, de la consistance de leur inspiration et de leur patrimoine de valeurs. En effet, l’engagement social et politique des catholiques n’est jamais limité à la seule transformation des structures, car il est basé sur une culture ouverte aux exigences dérivant de la foi et de la morale, dont il rend compte, en en faisant le fondement et l’objectif de projets concrets. Quand cette conscience vient à manquer, les catholiques se condamnent eux-mêmes à la diaspora culturelle et rendent leurs propositions insuffisantes et réductrices. Présenter en termes culturels actuels le patrimoine de la Tradition catholique — ses valeurs, ses contenus, l’ensemble de l’héritage spirituel, intellectuel et moral du catholicisme — est aujourd’hui encore l’urgence prioritaire. La foi en Jésus- Christ, qui s’est défini lui-même comme « le chemin, la vérité et la vie (Jn xiv, 6) », pousse les chrétiens à se lancer avec un engagement toujours renouvelé dans la construction d’une culture sociale et politique inspirée de l’Évangile1164.
La perfection intégrale de la personne et le bien de toute la société sont les fins essentielles de la culture1165 : la dimension éthique de la culture est donc une priorité dans l’action sociale et politique des fidèles laïcs. Le manque d’intérêt pour cette dimension transforme facilement la culture en un instrument d’appauvrissement de l’humanité. Une culture peut devenir stérile et tendre vers son déclin lorsqu’elle « se ferme sur elle- même et cherche à perpétuer des manières de vivre vieillies, en refusant tout échange et toute confrontation au sujet de la vérité de l’homme1166 ». La formation d’une culture capable d’enrichir l’homme requiert en revanche l’implication de toute la personne, qui y exprime sa créativité, son intelligence, sa connaissance du monde et des hommes et y investit, en outre, sa capacité de maîtrise de soi, de sacrifice personnel, de solidarité et de disponibilité à promouvoir le bien commun1167.
L’engagement social et politique du fidèle laïc dans le domaine culturel s’oriente aujourd’hui vers certaines directions précises. La première est celle qui cherche à garantir à chacun le droit de tous à une culture humaine et civile « en harmonie avec la dignité de la personne humaine, sans distinction de race, de sexe, de nation, de religion ou de condition sociale1168 ». Ce droit implique celui des familles et des personnes à une école libre et ouverte ; la liberté d’accès aux moyens de communication sociale, pour laquelle toute forme de monopole et de contrôle idéologique doit être évitée ; la liberté de recherche, de divulgation de la pensée, de débat et de confrontation. À la racine de la pauvreté de nombreux peuples se trouvent aussi diverses formes de privation culturelle et de non-reconnaissance des droits culturels. L’engagement en faveur de l’éducation et de la formation de la personne a toujours été la première préoccupation de l’action sociale des chrétiens.
Le second défi lancé à l’engagement du fidèle laïc concerne le contenu de la culture, à savoir la vérité. La question de la vérité est essentielle pour la culture, car « continue de s’imposer à chaque homme le devoir de sauvegarder l’intégralité de sa personnalité, en qui prédominent les valeurs d’intelligence, de volonté, de conscience et de fraternité1169 ». Une anthropologie correcte est le critère permettant d’éclairer et de vérifier toutes les formes culturelles historiques. L’engagement du chrétien dans le domaine culturel s’oppose à toutes les visions réductrices et idéologiques de l’homme et de la vie. Le dynamisme d’ouverture à la vérité est garanti avant tout par le fait que « les cultures des diverses nations sont autant de manières d’aborder la question du sens de l’existence personnelle1170 ».
Les chrétiens doivent se prodiguer pour valoriser pleinement la dimension religieuse de la culture ; cette tâche est très importante et urgente pour la qualité de la vie humaine, au niveau individuel et social. La question qui provient du mystère de la vie et renvoie au mystère plus grand encore, celui de Dieu, est en effet au centre de toute culture ; l’éliminer revient à corrompre la culture et la vie morale des nations1171. La dimension religieuse authentique est constitutive de l’homme et lui permet d’ouvrir à ses diverses activités l’horizon dans lequel elles trouvent leur signification et leur direction. La religiosité ou spiritualité de l’homme se manifeste sous les formes de la culture, auxquelles elle donne vitalité et inspiration. Les innombrables œuvres d’art de tous les temps en sont un témoignage. Quand la dimension religieuse d’une personne ou d’un peuple est niée, c’est la culture elle-même qui est bafouée ; parfois on arrive même au point de la faire disparaître.
Dans la promotion d’une culture authentique, les fidèles laïcs réserveront une grande importance aux moyens de communication de masse, en considérant surtout les contenus des innombrables choix effectués par les personnes : ces choix, bien que variant d’un groupe à l’autre et d’un individu à l’autre, ont tous un poids moral et doivent être évalués sous cet angle. Pour choisir correctement, il faut connaître les normes de l’ordre moral et les appliquer fidèlement1172. L’Église offre une longue tradition de sagesse, enracinée dans la Révélation divine et dans la réflexion humaine1173, dont l’orientation théologique joue un rôle correctif important par rapport à la « solution “athée”, qui prive l’homme de l’une de ses composantes fondamentales, la composante spirituelle, et aux solutions s’inspirant de la permissivité et de l’esprit de consommation, solutions qui, sous divers prétextes, cherchent à le convaincre de son indépendance par rapport à Dieu et à toute loi1174 ». Plus que juger les moyens de communication sociale, cette tradition se met à leur service : « La culture de la sagesse, propre à l’Église, peut éviter à la culture de l’information des médias de devenir une accumulation de faits sans signification1175 ».
Les fidèles laïcs considéreront les médias comme de possibles et puissants instruments de solidarité : « La solidarité apparaît comme une conséquence d’une communication vraie et juste, et de la libre circulation des idées, qui favorisent la connaissance et le respect d’autrui1176 ». Ceci n’est pas possible si les moyens de communication sociale sont utilisés pour édifier et soutenir des systèmes économiques au service de l’avidité et de la convoitise. Face à de graves injustices, la décision d’ignorer totalement certains aspects de la souffrance humaine reflète une sélection indéfendable1177. Les structures et les politiques de communication ainsi que la distribution de la technologie sont des facteurs qui contribuent à faire en sorte que certaines personnes soient « riches » en information et d’autres « pauvres » en information, à une époque où la prospérité et même la survie dépendent de l’information. De la sorte, les moyens de communication sociale contribuent donc aux injustices et aux déséquilibres qui causent la douleur même qu’ils rapportent ensuite comme information. Les technologies de la communication et de l’information, de même que la formation à leur utilisation, doivent tendre à éliminer ces injustices et ces déséquilibres.
Les professionnels des moyens de communication sociale ne sont pas les seuls à avoir des devoirs éthiques. Les usagers aussi ont des obligations. Les opérateurs qui tentent d’assumer des responsabilités méritent un public qui soit conscient des siennes. Le premier devoir des usagers des communications sociales consiste dans le discernement et dans la sélection. Les parents, les familles et l’Église ont des responsabilités précises auxquelles ils ne peuvent pas renoncer. Pour ceux qui travaillent à différents titres dans le domaine des communications sociales, l’avertissement de saint Paul résonne fortement et clairement : « Dès lors, plus de mensonge : que chacun dise la vérité à son prochain ; ne sommes-nous pas membres les uns des autres ? (…) De votre bouche ne doit sortir aucun mauvais propos, mais plutôt toute bonne parole capable d’édifier, quand il le faut, et de faire du bien à ceux qui l’entendent (Ep iv, 25, 29) ». Le service à la personne par l’édification d’une communauté humaine basée sur la solidarité, sur la justice et sur l’amour, et la diffusion de la vérité sur la vie humaine et sur son accomplissement final en Dieu sont les exigences éthiques essentielles des moyens de communication sociale1178. À la lumière de la foi, la communication humaine doit se considérer comme un parcours de Babel à la Pentecôte, c’est-à-dire comme l’engagement, personnel et social, à surmonter l’effondrement de la communication (cf. Gn xi, 4-8) en s’ouvrant au don des langues (cf. Ac ii, 5-11), à la communication rétablie par la force de l’Esprit, envoyé par le Fils.
3. : Le service à l’économie
Face à la complexité du contexte économique contemporain, le fidèle laïc se fera guider dans son action par les principes du Magistère social. Il est nécessaire qu’ils soient connus et accueillis dans l’activité économique elle-même : quand ces principes ne sont pas respectés, surtout le caractère central de la personne humaine, la qualité de l’activité économique est compromise1179.
L’engagement du chrétien se traduira aussi par un effort de réflexion culturelle tendant surtout à un discernement sur les modèles actuels de développement économique et social. Réduire la question du développement à un problème exclusivement technique équivaudrait à le vider de son véritable contenu, qui concerne, en revanche, « la dignité de l’homme et des peuples1180 ».
Les spécialistes de la science économique, les agents de ce secteur et les responsables politiques doivent ressentir l’urgence de repenser l’économie, en considérant, d’une part, la pauvreté matérielle dramatique de milliards de personnes et, d’autre part, le fait que « les structures économiques, sociales et culturelles d’aujourd’hui ont du mal à prendre en compte les exigences d’un développement authentique1181 ». Les exigences légitimes de l’efficacité économique devront être mieux harmonisées avec celles de la participation politique et de la justice sociale. Concrètement, cela signifie imprégner de solidarité les réseaux des interdépendances économiques, politiques et sociales, que tendent à accroître les processus de mondialisation en cours1182. Dans cet effort de renouveau, qui se présente de façon articulée et est destiné à influencer les conceptions de la réalité économique, les associations d’inspiration chrétienne qui agissent dans le domaine économique se révèlent précieuses : associations de travailleurs, d’entrepreneurs et d’économistes.
4. : Le service à la politique
Pour les fidèles laïcs, la politique est une expression qualifiée et exigeante de l’engagement chrétien au service des autres1183. La recherche du bien commun dans un esprit de service, le développement de la justice avec une attention particulière aux situations de pauvreté et de souffrance, le respect de l’autonomie des réalités terrestres, le principe de subsidiarité, la promotion du dialogue et de la paix dans la perspective de la solidarité : telles sont les orientations auxquelles l’action politique des chrétiens laïcs doit s’inspirer. Tous les croyants, en tant que titulaires des droits et des devoirs de la citoyenneté, sont tenus de respecter ces orientations ; ceux qui ont des tâches directes et institutionnelles dans la gestion des problématiques complexes de la chose publique, aussi bien dans les administrations locales que dans les institutions nationales et internationales, devront spécialement en tenir compte.
Les tâches de responsabilité dans les institutions sociales et politiques exigent un engagement sérieux et articulé, qui sache mettre en évidence, par les réflexions apportées au débat politique, par la programmation et les choix opérationnels, la nécessité absolue d’une qualification morale de la vie sociale et politique. Une attention inadéquate à la dimension morale conduit à la déshumanisation de la vie en société et des institutions sociales et politiques, en consolidant les « structures de péché1184 » : « Vivre et agir en politique conformément à sa conscience ne revient pas à se plier à des positions étrangères à l’engagement politique ou à une forme de confessionnalisme ; mais c’est l’expression par laquelle les chrétiens apportent une contribution cohérente pour que, à travers la politique, s’instaure un ordre social plus juste et conforme à la dignité de la personne humaine1185 ».
Dans le contexte de l’engagement politique du fidèle laïc, il faut accorder un soin particulier à la préparation en vue de l’exercice du pouvoir que les croyants doivent assumer, spécialement quand ils sont appelés à cette charge par la confiance des concitoyens, selon les règles démocratiques. Ils doivent apprécier le système de la démocratie — « qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun1186 » — et repousser des groupes occultes de pouvoir qui visent à conditionner ou à subvertir le fonctionnement des institutions légitimes. L’exercice de l’autorité doit assumer le caractère de service, qu’il faut toujours accomplir dans le cadre de la loi morale pour la réalisation du bien commun1187 : celui qui exerce l’autorité politique doit faire converger les énergies de tous les citoyens vers cet objectif, non sous forme autoritaire, mais en se prévalant de la force morale alimentée par la liberté.
Le fidèle laïc est appelé à discerner, dans les situations politiques concrètes, les pas qu’il est possible d’accomplir de façon réaliste pour mettre en pratique les principes et les valeurs morales propres à la vie sociale. Ceci exige une méthode de discernement1188 personnel et communautaire, articulée autour de certains points nodaux : la connaissance des situations, analysées avec l’aide des sciences sociales et des instruments adéquats ; la réflexion systématique sur les réalités, à la lumière du message immuable de l’Évangile et de l’enseignement social de l’Église ; le discernement des choix tendant à faire évoluer positivement la situation présente. De la profondeur de l’écoute et de l’interprétation de la réalité peuvent naître des choix opérationnels concrets et efficaces ; toutefois, il ne faut jamais leur attribuer une valeur absolue, car aucun problème ne peut être résolu de façon définitive : « La foi n’a jamais prétendu enfermer les éléments socio-politiques dans un cadre rigide, ayant conscience que la dimension historique dans laquelle vit l’homme impose de tenir compte de situations imparfaites et souvent en rapide mutation1189 ».
Une situation emblématique pour l’exercice du discernement est le fonctionnement du système démocratique conçu aujourd’hui par beaucoup dans une perspective agnostique et relativiste, qui conduit à considérer la vérité comme un produit déterminé par la majorité et conditionné par les équilibres politiques1190. Dans un tel contexte, le discernement est particulièrement exigeant quand il s’exerce dans des domaines comme l’objectivité et l’exactitude des informations, la recherche scientifique ou les choix économiques qui influent sur la vie des plus pauvres, ou dans des réalités qui renvoient à des exigences morales fondamentales auxquelles il est impossible de renoncer, comme la sacralité de la vie, l’indissolubilité du mariage, la promotion de la famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme.
Dans cette situation, certains critères fondamentaux se révèlent utiles : la distinction et en même temps le lien entre l’ordre légal et l’ordre moral ; la fidélité à sa propre identité et, en même temps, la disponibilité au dialogue avec tous ; la nécessité que, dans le jugement et dans l’engagement social, le chrétien se réfère à la fidélité, triple et indissociable, aux valeurs naturelles, en respectant l’autonomie légitime des réalités temporelles, aux valeurs morales, en promouvant la conscience de la dimension éthique intrinsèque de chaque problème social et politique, et aux valeurs surnaturelles, en accomplissant sa tache dans l’esprit de l’Évangile de Jésus-Christ.
Lorsque, dans des domaines et des situations qui renvoient à des exigences éthiques fondamentales, des choix législatifs et politiques contraires aux valeurs et aux principes chrétiens sont proposés ou effectués, le Magistère enseigne que « la conscience chrétienne bien formée ne permet à personne d’encourager par son vote la mise en œuvre d’un programme politique ou d’une loi dans lesquels le contenu fondamental de la foi et de la morale serait évincé par la présentation de propositions différentes de ce contenu ou opposées à lui1191 ».
Dans le cas où il n’aurait pas été possible de conjurer la mise en œuvre de ces programmes politiques ou d’empêcher ou d’abroger ces lois, le Magistère enseigne qu’un parlementaire, dont l’opposition personnelle absolue en la matière serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement offrir son soutien à des propositions visant à limiter les dommages causés par ces programmes et par ces lois et à diminuer les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. À cet égard, le cas d’une loi favorable à l’avortement est emblématique1192. Son vote, dans tous les cas, ne peut pas être interprété comme l’adhésion à une loi inique, mais seulement comme une contribution pour réduire les conséquences négatives d’une mesure législative dont l’entière responsabilité remonte à celui qui l’a introduite.
Il faut tenir compte de ce que, face aux multiples situations où sont en jeu des exigences morales fondamentales et incontournables, le témoignage chrétien doit être considéré comme un devoir auquel on ne peut se soustraire et qui peut aller jusqu’au sacrifice de la vie, au martyre, au nom de la charité et de la dignité humaine1193. L’histoire de vingt siècles, notamment celle du dernier, est riche en martyrs de la vérité chrétienne, témoins de foi, d’espérance et de charité évangéliques. Le martyre est le témoignage de la conformation personnelle à Jésus crucifié, qui s’exprime jusqu’à la forme suprême consistant à verser son sang, selon l’enseignement évangélique : « Si le grain de blé tombé en terre (…) meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn xii, 24) ».
L’engagement politique des catholiques est souvent mis en relation avec la « laïcité », à savoir la distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse1194. Cette distinction « est une valeur acquise et reconnue par l’Église, et elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint1195 ». La doctrine morale catholique exclut cependant nettement la perspective d’une laïcité conçue comme autonomie par rapport à la loi morale : « En effet, la »laïcité« désigne en premier lieu l’attitude de qui respecte les vérités procédant de la connaissance naturelle sur l’homme qui vit en société, même si ces vérités sont enseignées aussi par une religion particulière, car la vérité est une1196 ». Chercher sincèrement la vérité, promouvoir et défendre par des moyens licites les vérités morales concernant la vie sociale — la justice, la liberté, le respect de la vie et des autres droits de la personne — est un droit et un devoir de tous les membres d’une communauté sociale et politique.
Quand le Magistère de l’Église intervient sur des questions inhérentes à la vie sociale et politique, il ne méconnaît pas les exigences d’une interprétation correcte de la laïcité, car il « n’entend pas exercer un pouvoir politique ni supprimer la liberté d’opinion des catholiques sur des questions contingentes. Il veut au contraire — conformément à sa mission — éduquer et éclairer la conscience des fidèles, surtout de ceux qui se consacrent à la vie politique, afin que leur action reste toujours au service de la promotion intégrale de la personne et du bien commun. L’enseignement social de l’Église n’est pas une ingérence dans le gouvernement des pays. Il établit assurément un devoir moral de cohérence pour les fidèles laïcs, intérieur à leur conscience, qui est unique et une1197 ».
Le principe de laïcité comporte le respect de toute confession religieuse de la part de l’État, « qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants. Dans une société pluraliste, la laïcité est un lieu de communication entre les diverses traditions spirituelles et la nation »1198. Même dans les sociétés démocratiques, il demeure encore, hélas, des expressions de laïcisme intolérant, qui entravent toute forme de la foi, d’importance politique et culturelle, en cherchant à disqualifier l’engagement social et politique des chrétiens, parce qu’ils se reconnaissent dans les vérités enseignées par l’Église et qu’ils obéissent au devoir moral de cohérence avec leur con- science ; on arrive aussi et plus radicalement à nier l’éthique naturelle elle- même. Cette négation, qui prélude à une condition d’anarchie morale dont la conséquence évidente est la mainmise du plus fort sur le faible, ne peut être admise par aucune forme de pluralisme légitime, car elle mine les bases mêmes de la cœxistence humaine. À la lumière de cet état de choses, « la marginalisation du christianisme ne pourrait servir à l’avenir envisagé d’une société, ni à la concorde entre les peuples. De plus, elle minerait les fondements culturels et spirituels de la civilisation1199 ».
Un domaine particulier de discernement pour les fidèles laïcs concerne le choix des instruments politiques, à savoir l’adhésion à un parti et aux autres expressions de la participation politique. Il faut effectuer un choix cohérent avec les valeurs, en tenant compte des circonstances effectives. En tout cas, tout choix doit être enraciné dans la charité et tendre à la recherche du bien commun1200. Les requêtes de la foi chrétienne sont difficilement repérables dans un unique groupement politique : prétendre qu’un parti ou une mouvance politique correspond complètement aux exigences de la foi et de la vie chrétienne engendre de dangereuses équivoques. Le chrétien ne peut pas trouver un parti qui corresponde pleinement aux exigences éthiques qui naissent de la foi et de l’appartenance à l’Église : son adhésion à une formation politique ne sera jamais idéologique, mais toujours critique, afin que le parti et son projet politique soient encouragés à créer les conditions propices à la réalisation du véritable bien commun, y compris la fin spirituelle de l’homme1201.
La distinction, d’une part, entre les exigences de la foi et les options socio-politiques, et, d’autre part, entre les choix des chrétiens individuellement et ceux qu’effectue la communauté chrétienne en tant que telle, implique que l’adhésion à un parti ou à une mouvance politique est considérée comme une décision personnelle, légitime du moins lorsque les partis et les positions ne sont pas incompatibles avec la foi et les valeurs chrétiennes1202. Le choix du parti, de la coalition, des personnes à qui confier la vie publique, bien qu’engageant la conscience de chacun, ne pourra pas de toute façon être un choix exclusivement individuel : « Il revient aux communautés chrétiennes d’analyser avec objectivité la situation propre de leur pays, de l’éclairer par la lumière des paroles inaltérables de l’Évangile, de puiser des principes de réflexion, des normes de jugement et des directives d’action dans l’enseignement social de l’Église1203 ». En tout cas, « personne n’a le droit de revendiquer d’une manière exclusive pour son opinion l’autorité de l’Église1204 » : Il faut plutôt que les croyants « cherchent à s’éclairer mutuellement, qu’ils gardent entre eux la charité et qu’ils aient avant tout le souci du bien commun1205 ».
