I. : ASPECTS BIBLIQUES
Avant même d’être un don de Dieu à l’homme et un projet humain conforme au dessein divin, la paix est avant tout un attribut essentiel de Dieu : « Yahvé-Paix (Jg vi, 24) ». La création, qui est un reflet de la gloire divine, aspire à la paix. Dieu crée chaque chose et toute la création forme un ensemble harmonieux, bon en toutes ses parties (cf. Gn i, 4, 10, 12, 18, 21, 25, 31).
La paix se fonde sur la relation première entre chaque être humain et Dieu lui-même, une relation caractérisée par la droiture (cf. Gn xvii, 1). À la suite de l’acte volontaire par lequel l’homme altère l’ordre divin, le monde connaît des épanchements de sang et la division : la violence se manifeste dans les rapports interpersonnels (cf. Gn iv, 1-16) et dans les rapports sociaux (cf. Gn xi, 1-9). La paix et la violence ne peuvent pas habiter dans la même demeure ; Dieu ne peut résider là où se trouve la violence (cf. 1Ch xxii, 8-9).
Dans la révélation biblique, la paix est beaucoup plus que la simple absence de guerre : elle représente la plénitude de la vie (cf. Ml ii, 5) ; loin d’être une construction humaine, c’est un don suprême de Dieu offert à tous les hommes, qui comporte l’obéissance au plan de Dieu. La paix est l’effet de la bénédiction de Dieu sur son peuple : « Que le Seigneur te découvre sa face et t’apporte la paix (Nb vi, 26) ». Cette paix engendre fécondité (cf. Is xlviii, 19), bien-être (cf. Is xlviii, 18), prospérité (cf. Is liv, 13), absence de peur (cf. Lv xxvi, 6) et joie profonde (cf. Pr xii, 20).
La paix est l’objectif de la cœxistence sociale, comme cela apparaît de manière extraordinaire dans la vision messianique de la paix : quand tous les peuples se rendront dans la maison du Seigneur et qu’il leur indiquera ses voies, ils pourront marcher sur les sentiers de la paix (cf. Is ii, 2-5). Un monde nouveau de paix, qui embrasse toute la nature, est promis pour l’ère messianique (cf. Is xi, 6-9) et le Messie lui-même est qualifié de « Prince de la Paix (Is ix, 5) ». Là où règne sa paix, là où elle est même partiellement anticipée, personne ne pourra plus plonger le peuple de Dieu dans la peur (cf. So iii, 13). La paix sera alors durable, car lorsque le roi gouverne selon la justice de Dieu, la rectitude fleurit et la paix abonde « jusqu’à la fin des lunes (Ps lxxii, 7) ». Dieu aspire à donner la paix à son peuple : « Il annonce la paix pour ses peuples et ses amis, pourvu qu’ils reviennent à lui de tout leur cœur » (cf. Ps lxxxv, 9). Le Psalmiste, écoutant ce que Dieu a à dire à son peuple sur la paix, entend ces paroles : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Ps lxxxv, 11) ».
La promesse de paix, qui parcourt tout l’Ancien Testament, trouve son accomplissement dans la Personne de Jésus. En effet, la paix est le bien messianique par excellence, dans lequel sont compris tous les autres biens salvifiques. Le mot hébreu « shalom », au sens étymologique de « complétude », exprime le concept de « paix » dans la plénitude de sa signification (cf. Is ix, 5s ; Mi v, 1-4). Le règne du Messie est précisément le règne de la paix (cf. Jb xxv, 2 ; Ps xxix, 11 ; xxxvii, 11 ; lxxii, 3, 7 ; lxxxv, 9, 11 ; cxix, 165 ; cxxv, 5 ; cxxviii, 6 ; cxlvii, 14 ; Ct viii, 10 ; Is xxvi, 3, 12 ; xxxii, 17 et s. ; lii, 7 ; liv, 10 ; lvii, 19 ; lx, 17 ; lxvi, 12 ; Ag ii, 9 ; Za ix, 10 et alibi). Jésus « est notre paix (Ep ii, 14) », lui qui a abattu le mur de l’inimitié entre les hommes, en les réconciliant avec Dieu (cf. Ep ii, 14-16). Ainsi saint Paul, avec une simplicité très efficace, indique la raison radicale qui pousse les chrétiens à une vie et à une mission de paix.
À la veille de sa mort, Jésus parle de sa relation d’amour avec le Père et de la force unificatrice que cet amour répand sur les disciples ; c’est un discours d’adieu qui montre le sens profond de sa vie et qui peut être considéré comme une synthèse de tout son enseignement. Le don de la paix scelle son testament spirituel : « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne (Jn xiv, 27) ». Les paroles du Ressuscité ne résonneront pas autrement ; chaque fois qu’il rencontrera les siens, ils recevront de lui le salut et le don de la paix : « Paix à vous ! » (Lc xxiv, 36 ; Jn xx, 19, 21, 26).
La paix du Christ est avant tout la réconciliation avec le Père, qui se réalise à travers la mission apostolique confiée par Jésus à ses disciples et qui commence par une annonce de paix : « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : “Paix à cette maison ! ” » (Lc x, 5 ; cf. Rm i, 7). La paix est ensuite réconciliation avec les frères, car Jésus, dans la prière qu’il nous a enseignée, le « Notre Père », associe le pardon demandé à Dieu au pardon accordé à nos frères : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous les pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés (Mt vi, 12) ». Par cette double réconciliation, le chrétien peut devenir artisan de paix et avoir part ainsi au Royaume de Dieu, selon ce que proclame Jésus lui-même : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu (Mt v, 9) ».
L’action pour la paix n’est jamais dissociée de l’annonce de l’Évangile, qui est précisément la « bonne nouvelle de la paix » (Ac x, 36 ; cf. Ep vi, 15), adressée à tous les hommes. Au centre de l’« évangile de la paix (Ep vi, 15) » demeure le mystère de la Croix, car la paix est inhérente au sacrifice du Christ (cf. Is liii, 5 : « Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison »). Jésus crucifié a anéanti la division, en instaurant la paix et la réconciliation précisément « par la Croix : en sa personne il a tué la Haine (Ep ii, 16) », et en donnant aux hommes le salut de la Résurrection.
II. : LA PAIX : FRUIT DE LA JUSTICE ET DE LA CHARITÉ
La paix est une valeur1015 et un devoir universels1016 ; elle trouve son fondement dans l’ordre rationnel et moral de la société dont les racines sont en Dieu lui-même, « source première de l’être, vérité essentielle et bien suprême1017 ». La paix n’est pas simplement l’absence de guerre ni même un équilibre stable entre des forces adverses1018, mais elle se fonde sur une conception correcte de la personne humaine1019 et requiert l’édification d’un ordre selon la justice et la charité.
La paix est le fruit de la justice (cf. Is xxxii, 17)1020, comprise au sens large, comme le respect de l’équilibre de toutes les dimensions de la personne humaine. La paix est en danger quand l’homme se voit nier ce qui lui est dû en tant qu’homme, quand sa dignité n’est pas respectée et quand la cœxistence n’est pas orientée vers le bien commun. Pour la construction d’une société pacifique et pour le développement intégral des individus, des peuples et des nations, la défense et la promotion des droits de l’homme sont essentielles1021.
La paix est aussi le fruit de l’amour : « La paix véritable et authentique est plus de l’ordre de la charité que de la justice, cette dernière ayant mission d’écarter les obstacles à la paix tels que les torts, les dommages, tandis que la paix est proprement et tout spécialement un acte de charité1022 ».
La paix se construit jour après jour dans la recherche de l’ordre voulu par Dieu1023, et elle ne peut fleurir que lorsque tous reconnaissent leurs responsabilités dans sa promotion1024. Pour prévenir les conflits et les violences, il est absolument nécessaire que la paix commence par être vécue comme une valeur profonde dans l’intimité de toute personne ; ainsi elle peut se répandre dans les familles et dans les diverses formes d’agrégation sociale, jusqu’à impliquer la communauté politique tout entière1025. Dans un climat général de concorde et de respect de la justice, peut mûrir une authentique culture de paix1026, capable de se répandre aussi dans la Communauté internationale. La paix est donc « fruit d’un ordre inscrit dans la société humaine par son divin fondateur, et qui doit être réalisé par des hommes qui ne cessent d’aspirer à une justice plus parfaite1027 ». Cet idéal de paix « ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes, ni sans la libre et confiante communication entre les hommes des richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices1028 ».
La violence ne constitue jamais une réponse juste. Convaincue de sa foi dans le Christ et consciente de sa mission, l’Église « proclame (…) que la violence est un mal, que la violence est inacceptable comme solution aux problèmes, que la violence n’est pas digne de l’homme. La violence est un mensonge, car elle va à l’encontre de la vérité de notre foi, de la vérité de notre humanité. La violence détruit ce qu’elle prétend défendre : la dignité, la vie, la liberté des êtres humains1029 ».
III. : L'ÉCHEC DE LA PAIX : LA GUERRE
Le Magistère condamne « la barbarie de la guerre »1032 et demande qu’elle soit considérée avec une approche complètement nouvelle1033. De fait, « il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre ère atomique, le moyen adéquat pour obtenir justice1034 ». La guerre est un « fléau1035 » et ne constitue jamais un moyen approprié pour résoudre les problèmes qui surgissent entre les nations : « Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais1036 », car elle engendre des conflits nouveaux et plus complexes1037. Quand elle éclate, la guerre devient un « massacre inutile1038 », une « aventure sans retour1039 », qui compromet le présent et met en danger l’avenir de l’humanité : « Avec la paix, rien n’est perdu ; mais tout peut l’être par la guerre1040 ». Les dommages causés par un conflit armé ne sont pas seulement matériels, mais aussi moraux1041. La guerre, en définitive, est « la faillite de tout humanisme authentique1042 », « elle est toujours une défaite de l’humanité1043 » : « Jamais plus les uns contre les autres, jamais, plus jamais ! (…) jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! 1044 ».
La recherche de solutions alternatives à la guerre pour résoudre les conflits internationaux a revêtu aujourd’hui un caractère d’une urgence dramatique, car « la puissance terrifiante des moyens de destruction, accessibles même aux petites et moyennes puissances, ainsi que les relations toujours plus étroites existant entre les peuples de toute la terre, rendent la limitation des conséquences d’un conflit très ardue ou pratiquement impossible1045 ». La recherche des causes à l’origine d’une guerre est donc essentielle, surtout celles liées à des situations structurelles d’injustice, de misère, d’exploitation, sur lesquelles il faut intervenir dans le but de les éliminer : « C’est pourquoi l’autre nom de la paix est le développement. Il y a une responsabilité collective pour éviter la guerre, il y a de même une responsabilité collective pour promouvoir le développement1046 ».
Les États ne disposent pas toujours des instruments adéquats pour pourvoir efficacement à leur défense ; d’où la nécessité et l’importance des Organisations internationales et régionales, qui doivent être en mesure de collaborer pour faire face aux conflits et favoriser la paix, en instaurant des relations de confiance réciproque capables de rendre impensable le recours à la guerre1047 : « Il est permis d’espérer que les peuples, intensifiant entre eux les relations et les échanges, découvriront mieux les liens d’unité qui découlent de leur nature commune ; ils comprendront plus parfaitement que l’un des devoirs primordiaux issus de leur communauté de nature, c’est de fonder les relations des hommes et des peuples sur l’amour et non sur la crainte. C’est en effet le propre de l’amour d’amener les hommes à une loyale collaboration, susceptible de formes multiples et porteuse d’innombrables bienfaits1048 ».
a) : La légitime défense
Une guerre d’agression est intrinsèquement immorale. Dans le cas tragique où elle éclate, les responsables d’un État agressé ont le droit et le devoir d’organiser leur défense en utilisant notamment la force des armes1049. Pour être licite, l’usage de la force doit répondre à certaines conditions rigoureuses : « — que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; — que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; — que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; — que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition. Ce sont les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la »guerre juste« . L’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun1050 ».
Si cette responsabilité justifie la possession de moyens suffisants pour exercer le droit à la défense, il reste pour les États l’obligation de faire tout leur possible pour « garantir les conditions de la paix, non seulement sur [leur] propre territoire mais partout dans le monde1051 ». Il ne faut pas oublier que « faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à d’autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas tout usage de cette force à des fins politiques ou militaires. Et ce n’est pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le fait même, licite entre parties adverses1052 ».
La Charte des Nations Unies, élaborée à la suite de la tragédie de la deuxième guerre mondiale dans le but de préserver les générations futures du fléau de la guerre, se base sur l’interdiction généralisée du recours à la force pour résoudre les différends entre les États, à l’exception de deux cas : la légitime défense et les mesures prises par le Conseil de Sécurité dans le cadre de ses responsabilités pour maintenir la paix. Quoi qu’il en soit, l’exercice du droit à se défendre doit respecter « les limites traditionnelles de la nécessité et de la proportionnalité1053 ».
b) : Défendre la paix
Les exigences de la légitime défense justifient l’existence, dans les États, des forces armées dont l’action doit être placée au service de la paix : ceux qui président avec un tel esprit à la sécurité et à la liberté d’un pays apportent une authentique contribution à la paix1054. Toute personne servant dans les forces armées est concrètement appelée à défendre le bien, la vérité et la justice dans le monde ; nombreux sont ceux qui, dans ce contexte, ont sacrifié leur vie pour ces valeurs et pour défendre des vies innocentes. Le nombre croissant de militaires qui œuvrent au sein des forces multinationales, dans le cadre des « missions humanitaires et de paix », promues par les Nations Unies, est un fait significatif1055.
Tout membre des forces armées est moralement obligé de s’opposer aux ordres qui incitent à commettre des crimes contre le droit des peuples et ses principes universels1056. Les militaires demeurent pleinement responsables des actes qu’ils accomplissent en violation des droits des personnes et des peuples ou des normes du droit international humanitaire. Ces actes ne peuvent être justifiés sous prétexte d’obéissance à des ordres supérieurs.
c) : Le devoir de protéger les innocents
Le droit à l’usage de la force à des fins de légitime défense est associé au devoir de protéger et d’aider les victimes innocentes qui ne peuvent se défendre contre une agression. Dans les conflits de l’ère moderne, fréquemment internes à un même État, les dispositions du droit international humanitaire doivent être pleinement respectées. Trop souvent, la population civile est touchée, parfois même comme cible de guerre. Dans certains cas, elle est brutalement massacrée ou déracinée de ses maisons et de sa terre par des déplacements forcés, sous prétexte d’une « purification ethnique1058 » inacceptable. Dans ces circonstances tragiques, il est nécessaire que l’aide humanitaire atteigne la population civile et ne soit jamais utilisée pour conditionner les bénéficiaires : le bien de la personne humaine doit avoir la préséance sur les intérêts des parties en conflit.
Le principe d’humanité, inscrit dans la conscience de chaque personne et de chaque peuple, comporte l’obligation de tenir la population civile à l’écart des effets de la guerre : « Le minimum de protection de la dignité de tout être humain, garanti par le droit humanitaire international, est trop souvent violé au nom d’exigences militaires ou politiques, qui ne devraient jamais l’emporter sur la valeur de la personne humaine. On ressent aujourd’hui la nécessité de trouver un nouveau consensus sur les principes humanitaires et d’en renforcer les fondements pour empêcher que se répètent atrocités et abus1059 ».
Une catégorie particulière de victimes de la guerre est celle des réfugiés, contraints par les combats à fuir les lieux où ils vivent habituellement, jusqu’à trouver refuge dans des pays autres que ceux où ils sont nés. L’Église est proche d’eux, non seulement par sa présence pastorale et son secours matériel, mais aussi par son engagement à défendre leur dignité humaine : « La sollicitude envers les réfugiés doit nous inciter à réaffirmer les droits de l’homme, universellement reconnus, à en souligner l’importance et à en demander le respect effectif pour les réfugiés1060 ».
Les tentatives d’élimination des groupes entiers, nationaux, ethniques, religieux ou linguistiques, sont des délits contre Dieu et contre l’humanité elle-même et les responsables de ces crimes doivent être appelés à en répondre face à la justice1061. Le XXème siècle a été tragiquement marqué par différents génocides : du génocide arménien à celui des Ukrainiens, du génocide des Cambodgiens à ceux perpétrés en Afrique et dans les Balkans. Parmi eux celui du peuple juif, la Shoah, prend un relief particulier : « Les jours de la Shoah ont marqué une vraie nuit dans l’histoire, enregistrant des crimes inouïs contre Dieu et contre l’homme1062 ».
d) : Mesures contre ceux qui menacent la paix
Les sanctions, sous les formes prévues par l’ordonnancement international contemporain, visent à corriger le comportement du gouvernement d’un pays qui viole les règles de la cœxistence internationale pacifique et ordonnée ou qui pratique de graves formes d’oppression à l’encontre de la population. Les finalités des sanctions doivent être précisées sans équivoque et les mesures adoptées doivent être périodiquement vérifiées par les organismes compétents de la Communauté internationale, pour une évaluation objective de leur efficacité et de leur impact réel sur la population civile. Le véritable objectif de ces mesures est d’ouvrir la voie aux négociations et au dialogue. Les sanctions ne doivent jamais constituer un instrument de punition dirigé contre une population entière : il n’est pas licite que des populations entières, et particulièrement leurs membres les plus vulnérables, aient à souffrir à cause de ces sanctions. Les sanctions économiques, en particulier, sont un instrument à utiliser avec une grande pondération et à soumettre à des critères juridiques et éthiques rigoureux1066. L’embargo économique doit être limité dans le temps et ne peut être justifié quand ses effets sont aveugles.
e) : Le désarmement
L’objectif que propose la doctrine sociale est celui d’un « désarmement général, équilibré et contrôlé »1067. L’énorme augmentation des armes représente une grave menace pour la stabilité et pour la paix. Le principe de suffisance, en vertu duquel un État peut posséder uniquement les moyens nécessaires à sa légitime défense, doit être appliqué aussi bien par les États qui achètent des armes que par ceux qui les produisent et les fournissent1068. Toute accumulation excessive d’armes, ou leur commerce généralisé, n’est pas moralement justifiable ; ces phénomènes doivent être aussi évalués à la lumière des normes internationales en matière de non-prolifération, production, commerce et usage des différents types d’armements. Les armes ne doivent jamais être considérées de la même façon que d’autres biens échangés au niveau mondial ou sur les marchés intérieurs1069.
En outre, le Magistère a évalué au plan moral le phénomène de la dissuasion : « L’accumulation des armes apparaît à beaucoup comme une manière paradoxale de détourner de la guerre des adversaires éventuels. Ils y voient le plus efficace des moyens susceptibles d’assurer la paix entre les nations. Ce procédé de dissuasion appelle de sévères réserves morales. La course aux armements n’assure pas la paix. Loin d’éliminer les causes de guerre, elle risque de les aggraver1070 ». Les politiques de dissuasion nucléaire, typiques de la période de la guerre froide, doivent être remplacées par des mesures concrètes de désarmement, basées sur le dialogue et sur les négociations multilatérales.
Les armes de destruction de masse — biologiques, chimiques et nucléaires — représentent une menace particulièrement grave ; ceux qui les possèdent ont une énorme responsabilité devant Dieu et devant l’humanité tout entière1071. Le principe de la non-prolifération des armes nucléaires, les mesures pour le désarmement nucléaire, ainsi que l’interdiction des essais nucléaires, sont des objectifs étroitement liés entre eux, qui doivent être atteints le plus rapidement possible grâce à des contrôles efficaces au niveau international1072. L’interdiction de développer, de produire, d’accumuler et d’utiliser les armes chimiques et biologiques, ainsi que les mesures qui imposent leur destruction, complètent le cadre normatif international ayant pour objectif de bannir ces armes néfastes1073 dont l’usage est explicitement réprouvé par le Magistère : « Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation1074 ».
Le désarmement doit s’étendre à l’interdiction d’armes qui infligent des effets traumatisants excessifs ou qui frappent aveuglément, ainsi qu’aux mines antipersonnel, un type d’engins de petit calibre, inhumainement insidieux, car ils continuent à causer des dommages même longtemps après la fin des hostilités : les États qui les produisent, les commercialisent ou les utilisent encore, assument la responsabilité de retarder gravement l’élimination totale de ces instruments mortifères1075. La Communauté internationale doit continuer à s’engager dans l’activité de déminage, en encourageant une coopération efficace, y compris la formation technique, avec les pays qui ne disposent pas de propres moyens spécifiques pour réaliser le déminage de leur territoire et qui ne sont pas en mesure de fournir une assistance adéquate aux victimes des mines.
Des mesures appropriées sont nécessaires pour le contrôle de la production, de la vente, de l’importation et de l’exportation d’armes légères et individuelles, qui facilitent de nombreuses manifestations de violence. La vente et le trafic de telles armes constituent une sérieuse menace pour la paix : ce sont celles qui tuent davantage et qui sont le plus utilisées dans les conflits non internationaux ; leur disponibilité fait augmenter le risque de nouveaux conflits et l’intensité de ceux en cours. L’attitude des États qui appliquent des contrôles sévères sur le transfert international d’armes lourdes, tout en ne prévoyant jamais, ou seulement en de rares occasions, des restrictions sur le commerce des armes légères et individuelles, est une contradiction inacceptable. Il est indispensable et urgent que les Gouvernements adoptent des règles appropriées pour contrôler la production, l’accumulation, la vente et le trafic de telles armes1076, afin d’en empêcher la diffusion croissante, principalement entre des groupes de combattants qui n’appartiennent pas aux forces militaires d’un État.
L’utilisation d’enfants et d’adolescents comme soldats dans des conflits armés — malgré que leur très jeune âge ne puisse en permettre le recrutement — doit être dénoncée. Ils sont contraints par la force à combattre, ou bien ils choisissent de le faire de leur plein gré sans être pleinement conscients des conséquences. Il s’agit d’enfants privés non seulement de l’instruction qu’ils devraient recevoir et d’une enfance normale, mais aussi entraînés à tuer : tout ceci constitue un crime intolérable. Leur emploi dans les forces combattantes de quelque type que ce soit doit cesser ; en même temps, il faut fournir toute l’aide possible pour les soins, l’éducation et la réhabilitation de ceux qui ont été impliqués dans les combats1077.
f) : La condamnation du terrorisme
Le terrorisme est une des formes les plus brutales de la violence qui bouleverse aujourd’hui la Communauté internationale : il sème la haine, la mort, le désir de vengeance et de représailles1078. De stratégie subversive, typique de quelques organisations extrémistes, visant à la destruction des choses et au meurtre des personnes, le terrorisme s’est transformé en un réseau obscur de connivences politiques ; il utilise aussi des moyens techniques sophistiqués, se prévaut souvent d’immenses ressources financières et élabore des stratégies sur une vaste échelle, frappant des personnes totalement innocentes, victimes accidentelles des actions terroristes1079. Les cibles des attaques terroristes sont, en général, les lieux de la vie quotidienne et non pas des objectifs militaires dans le contexte d’une guerre déclarée. Le terrorisme agit et frappe aveuglément, en dehors des règles grâce auxquelles les hommes ont cherché à discipliner leurs conflits, par exemple avec le droit international humanitaire : « Dans bien des cas, le recours aux procédés du terrorisme est regardé comme une nouvelle forme de guerre1080 ». Il ne faut pas négliger les causes qui peuvent motiver cette forme inacceptable de revendication. La lutte contre le terrorisme présuppose le devoir moral de contribuer à créer les conditions pour qu’il ne naisse pas ni ne se développe.
Le terrorisme doit être condamné de la manière la plus absolue. Il manifeste un mépris total de la vie humaine et aucune motivation ne peut le justifier, dans la mesure où l’homme est toujours une fin et jamais un moyen. Les actes de terrorisme frappent profondément la dignité humaine et constituent une offense à l’humanité entière : « De ce fait, il existe un droit de se défendre contre le terrorisme1081 ». Ce droit ne peut cependant pas être exercé dans le vide de règles morales et juridiques, car la lutte contre les terroristes doit être menée dans le respect des droits de l’homme et des principes d’un État de droit1082. L’identification des coupables doit être dûment prouvée, car la responsabilité pénale est toujours personnelle et ne peut donc pas être étendue aux religions, aux nations, aux ethnies, auxquelles appartiennent les terroristes. La collaboration internationale contre l’activité terroriste « ne peut se limiter seulement à des opérations répressives et punitives. Il est essentiel que le recours à la force, s’il est nécessaire, soit accompagné d’une analyse courageuse et lucide des motivations sous-jacentes aux attaques terroristes »1083. Un engagement particulier sur le plan « politique et pédagogique »1084 est également nécessaire pour résoudre, avec courage et détermination, les problèmes qui, dans certaines situations dramatiques, peuvent alimenter le terrorisme : « Le recrutement des terroristes est en effet plus facile dans les contextes sociaux où les droits sont foulés au pied et où les injustices sont trop longtemps tolérées1085 ».
C’est une profanation et un blasphème de se proclamer terroristes au nom de Dieu1086 : de cette façon, on instrumentalise aussi Dieu et non seulement l’homme, dans la mesure où l’on estime posséder totalement la vérité divine au lieu de chercher à en être possédé. Qualifier de « martyrs » ceux qui meurent en accomplissant des actes terroristes revient à inverser le concept de martyre, qui est le témoignage de celui qui se fait tuer pour ne pas renoncer à Dieu et à son amour, et non pas de celui qui tue au nom de Dieu.
IV. : LA CONTRIBUTION DE L'ÉGLISE À LA PAIX
La promotion de la paix dans le monde fait partie intégrante de la mission par laquelle l’Église continue l’œuvre rédemptrice du Christ sur la terre. De fait, l’Église est, dans le Christ, « “sacrement”, c’est-à-dire signe et instrument de paix dans le monde et pour le monde1089 ». La promotion de la vraie paix est une expression de la foi chrétienne dans l’amour que Dieu nourrit pour chaque être humain. De la foi libératrice en l’amour de Dieu dérivent une nouvelle vision du monde et une nouvelle façon de s’approcher de l’autre, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un peuple entier : c’est une foi qui change et renouvelle la vie, inspirée par la paix que le Christ a laissée à ses disciples (cf. Jn xiv, 27). Sous la seule impulsion de cette foi, l’Église entend promouvoir l’unité des chrétiens et une collaboration féconde avec les croyants d’autres religions. Les différences religieuses ne peuvent pas et ne doivent pas constituer une cause de conflit : la recherche commune de la paix de la part de tous les croyants est plutôt un facteur fort d’unité entre les peuples1090. L’Église exhorte les personnes, les peuples, les États et les nations à participer à son souci de rétablir et de consolider la paix, en soulignant en particulier l’importante fonction du droit international1091.
L’Église enseigne qu’une paix véritable n’est possible que par le pardon et la réconciliation1092. Il n’est pas facile de pardonner face aux conséquences de la guerre et des conflits, car la violence, spécialement quand elle conduit « jusqu’aux abîmes de l’inhumanité et de la détresse1093 », laisse toujours en héritage un lourd fardeau de douleur, qui ne peut être soulagé que par une réflexion approfondie, loyale et courageuse, commune aux belligérants, capable d’affronter les difficultés du présent avec une attitude purifiée par le repentir. Le poids du passé, qui ne peut pas être oublié, ne peut être accepté qu’en présence d’un pardon réciproquement offert et reçu : il s’agit d’un parcours long et difficile, mais pas impossible1094.
Le pardon réciproque ne doit pas annuler les exigences de la justice ni, encore moins, barrer le chemin qui conduit à la vérité : justice et vérité représentent plutôt les conditions concrètes de la réconciliation. Les initiatives tendant à instituer des organismes judiciaires internationaux se révèlent opportunes. De tels organismes, se prévalant du principe de la juridiction universelle et soutenus par des procédures adéquates, respectueuses des droits des accusés et des victimes, peuvent établir la vérité sur les crimes perpétrés durant les conflits armés1095. Toutefois, il est nécessaire d’aller au-delà de l’identification des comportements délictueux, aussi bien par action que par omission, et au-delà des décisions concernant les procédures de réparation, pour parvenir au rétablissement de relations d’accueil réciproque entre les peuples divisés, sous le signe de la réconciliation1096. Il est en outre nécessaire de promouvoir le respect du droit à la paix : ce droit « favorise la construction d’une société à l’intérieur de laquelle les rapports de force sont remplacés par les rapports de collaboration en vue du bien commun1097 ».
L’Église lutte pour la paix par la prière. La prière ouvre le cœur non seulement à un rapport profond avec Dieu, mais aussi à la rencontre avec le prochain sous le signe du respect, de la confiance, de la compréhension, de l’estime et de l’amour1098. La prière inspire le courage et apporte le soutien à tous « les vrais amis de la Paix1099 », qui cherchent à la promouvoir dans les diverses circonstances où ils vivent. La prière liturgique est « le sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps la source d’où découle toute sa vertu1100 » ; en particulier la célébration eucharistique, « source et sommet de toute la vie chrétienne1101 », est le lieu d’une inspiration intarissable pour tout engagement chrétien authentique en faveur de la paix1102.
Les Journées Mondiales de la Paix sont des célébrations d’une intensité particulière pour la prière d’invocation de la paix et pour l’engagement à construire un monde de paix. Le Pape Paul VI les institua afin de « consacrer aux intentions et aux résolutions de la Paix une particulière célébration au premier jour de l’année civile1103 ». Les Messages pontificaux pour cette occasion annuelle constituent une riche source d’aggiornamento et de développement de la doctrine sociale et soulignent l’action pastorale constante de l’Église en faveur de la paix : « La paix s’affirme seulement par la paix, celle qui n’est pas séparable des exigences de la justice, mais qui est alimentée par le sacrifice de soi, par la clémence, par la miséricorde, par la charité1104 ».
