LEON Ier LE GRAND : 29 septembre 440-10 novembre

17 entrées · DH 280–299

Usure

280


(Chap.3). Nous avons estimé également ne pas devoir passer sous silence le fait que certains, qui sont captivés par l'envie d'un gain honteux, se livrent à des trafics usuraires, et veulent s'enrichir par le prêt à intérêt ; et que cela vaille, je ne veux pas dire pour ceux qui sont établis dans un office clérical, mais aussi pour des laïcs qui veulent être appelés chrétiens, nous le déplorons beaucoup. Nous décrétons que l'on sévisse plus vivement contre ceux qui en auront été trouvés coupables, afin que soit éloignée toute occasion de pécher.

281


(Chap.4) Nous avons estimé également devoir rappeler qu'aucun clerc ne doit tenter de pratiquer le prêt à intérêt, pas plus au nom d'autrui qu'en son propre nom : il ne convient pas en effet de commettre un forfait pour soi-même en vue de l'avantage d'autrui. Nous devons considérer et pratiquer seulement ce prêt à intérêt qui consiste en ce que ce que nous accordons ici avec miséricorde, nous pouvons le recevoir à nouveau du Seigneur qui accordera avec abondance ce qui demeurera toujours.

La hiérarchie et la monarchie ecclésiastiques.

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(Chap.11)... La conjonction de tout le corps opère une seule et même santé, une seule et même beauté ; et cette conjonction demande l'unanimité de tout le corps mais exige en particulier la concorde des prêtres. Bien qu'ils aient une dignité commune, le rang n'est pas le même car même parmi les bienheureux apôtres il y eut dans un honneur semblable une certaine différence de pouvoir ; et si l'élection de tous fut la même, il fut donné à l'un seulement d'être au- dessus des autres. De ce modèle est issue également une distinction entre les évêques, et par une sage disposition il a été fait en sorte que tous ne revendiquent pas tout pour eux-mêmes mais que dans chaque province il y en ait dont l'avis doit être tenu pour premier parmi les frères et que de même certains, qui sont institués dans des villes plus importantes, portent une sollicitude plus grande ; par eux la charge universelle de l'Eglise doit confluer ver l'unique Siège de Pierre et rien, nulle part, ne doit être séparé de son chef.

Les erreurs des priscillianistes en général.

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(L'impiété des priscillianistes) a surgi même dans les ténèbres du paganisme, en sorte que par les pratiques secrètes et impies des arts magiques et les tromperies vaines des astrologues, ils fondèrent la foi de la religion et la règle des moeurs sur le pouvoir des démons et l'effet des astres. S'il était permis de croire et d'enseigner cela, la récompense ne serait plus due aux vertus, ni le châtiment aux vices, et toutes les ordonnances, non seulement des lois humaines mais également des commandements divins, se trouveraient dissoutes ; car il ne pourrait plus y avoir de jugement, ni sur les actes bons, ni sur les actes mauvais, si une nécessité du destin poussait le mouvement de l'esprit vers chacun des deux côtés, et si tout ce qui est fait par les hommes ne relevait pas des hommes mais des astres. ...
C'est à juste titre que nos pères... ont agi avec fermeté pour que cet égarement impie soit chassé de toute l'Eglise : les princes du monde également ont abominé à ce point cette folie sacrilège, qu'ils ont abattu son auteur (Priscillien) par l'épée des lois publiques, en même temps que la plupart de ses disciples. Ils voyaient en effet que le lien des mariages serait entièrement défait, et que de même la Loi divine et humaine serait subvertie, s'il était permis à de tels hommes de vivre avec une telle profession en quelque lieu que ce soit. Pendant longtemps cette sévérité a profité à la douceur ecclésiastique, laquelle, même si elle se contente du jugement des prêtres et évite les peines sanglantes, reçoit néanmoins l'aide des décrets sévères des princes chrétiens, puisqu'on voit parfois recourir au remède spirituel ceux qui craignent le supplice corporel.

La nature de l'âme humaine.

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(Chap. 5) Dans un cinquième chapitre est rapportée leur conception selon laquelle l'âme de l'homme serait d'une substance divine et la nature de notre condition ne se distinguerait pas de la nature de son créateur. Cette impiété... la foi catholique la condamne : elle sait en effet qu'il n'est pas de créature aussi sublime et aussi éminente, pour laquelle Dieu serait sa nature propre. Car ce qui est de lui-même est cela même qu'il est lui-même, et ce n'est pas autre chose que le Fils et l'Esprit Saint. En dehors de cette unique divinité, consubstantielle, éternelle et immuable de la très haute Trinité, il n'est absolument rien parmi les créatures qui n'ait été créé de rien à son commencement.
Aucun des hommes n'est la vérité, aucun la sagesse, aucun la justice ; mais beaucoup ont part à la vérité, à la sagesse et à la justice. Mais seul Dieu n'a pas besoin de participer à quoi que ce soit : tout ce qui à son sujet est cru de façon juste, de quelque manière que ce soit, n'est pas qualité mais essence. A qui est sans changement, rien ne s'ajoute et rien n'est enlevé, car à ce qui est éternel l'être appartient toujours en propre. C'est pourquoi il renouvelle tout en demeurant en lui-même, et il n'a rien reçu qu'il n'ait lui-même donné.

La nature du démon.

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(Chap. 6) La sixième remarque concerne leur affirmation selon laquelle le diable n'a jamais été bon et que sa nature n'est pas l'ouvrage de Dieu, mais qu'il a émergé du chaos et des ténèbres, parce qu'il n'a aucun créateur mais qu'il est lui-même le principe et la substance de tout mal ; mais la vraie foi... professe que la substance de toutes les créatures spirituelles ou corporelles est bonne, et que le mal n'a pas de nature parce que Dieu, qui est le créateur de l'univers, n'a rien fait que de bon. De ce fait le diable serait bon s'il était resté dans l'état où il a été fait. Mais ayant mal usé de son excellence naturelle et " n'étant pas demeuré dans la vérité " Jn 8,44 il n'est pas passé à une substance contraire mais il s'est séparé du souverain bien auquel il devait rester uni, de même que ceux qui affirment cela se précipitent eux-mêmes de ce qui est vrai dans ce qui est faux, et s'en prennent à la nature pour ce qu'ils ont commis intentionnellement, et sont condamnés du fait de leur perversité volontaire. Le mal sera d'ailleurs en eux-mêmes et le mal lui-même ne sera pas la substance mais le châtiment pour la substance.

L'Incarnation du Verbe de Dieu

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(Chap. 2) Ignorant donc ce qu'il devait penser sur l'Incarnation du Verbe de Dieu..., il aurait dû au moins écouter d'une oreille attentive la confession commune et unanime, par laquelle l'universalité des fidèles fait profession de croire " en Dieu le Père tout-puissant et en Jésus Christ son Fils unique, notre Seigneur, qui est né de l'Esprit Saint et de la Vierge Marie " (confession de foi apostolique) cf Can.12 ...
Quand on croit en effet en un Dieu tout-puissant et Père, on démontre que son Fils lui est coéternel, ne différant en rien de son Père, puisqu'il est né Dieu de Dieu, tout-puissant du Tout-Puissant, coéternel de l'Eternel, pas postérieur dans le temps, pas inférieur quant au pouvoir, pas dissemblable en gloire, pas séparé quant à l'essence.

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Mais ce même Fils unique et éternel d'un Père éternel est né de l'Esprit Saint et de la Vierge Marie, naissance dans le temps qui n'a rien diminué, rien ajouté à la naissance divine et éternelle, mais s'est tout entière employée à refaire l'homme, qui avait été trompé, afin que celui-ci vainquît la mort et détruisît par sa propre force le diable qui détenait l'empire de la mort. Nous ne pouvions, en effet, l'emporter sur l'auteur du péché et de la mort, si celui que ni le péché n'a pu contaminer ni la mort retenir, n'avait assumé notre nature et ne l'avait faite sienne.
Oui, il a donc été conçu du Saint-Esprit dans le sein la Vierge Mère, qui l'a mis au monde, sa virginité étant sauve tout comme elle avait été sauve quand elle l'a conçu.

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Ou bien peut-être a-t-il (Eutychès) pensé que notre Seigneur Jésus Christ n'a pas été de notre nature pour la raison que l'ange envoyé à la bienheureuse Marie a dit : " L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très- Haut te couvrira de son ombre, et c'est pourquoi l'être saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu " Lc 1,35, en sorte que, la conception de la Vierge ayant été une opération divine, la chair de l'être conçu n'a pas été de la nature de celle qui concevait ? Mais il ne faut pas comprendre cette génération singulièrement merveilleuse et merveilleusement singulière en ce sens que ce qui est le propre de l'espèce ait été écarté par la nouveauté de sa création. La fécondité de la Vierge est un don de l'Esprit Saint, mais un corps réel a été tiré de son corps. Et la Sagesse se bâtissant une maison Pr 9,1 le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous Jn 1,14 ce qui veut dire dans cette chair qu'il a prise de l'homme et qu'il a animée du souffle de la vie rationnelle.

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(Chap. 3) Ainsi donc, étant maintenues sauves les propriétés de l'une et l'autre nature réunies dans une seule personne, l'humilité a été assumée par la majesté, la faiblesse par la force, la mortalité par l'éternité, et, pour acquitter la dette de notre condition, la nature inviolable s'est unie à la nature passible, en telle sorte que, comme il convenait à notre guérison, un seul et même " médiateur de Dieu et des hommes, l'homme Christ Jésus. 1Tm 2,5, fût tout à la fois capable de mourir d'une part, et de l'autre incapable de mourir. C'est donc dans la nature intacte d'un homme vrai que le vrai Dieu est né, complet dans ce qui lui est propre, complet dans ce qui nous est propre. Par " ce qui nous est propre ", nous voulons dire la condition dans laquelle le créateur nous a établis au commencement et qu'il a assumée pour la restaurer ; car de ce que le trompeur a apporté et que l'homme trompé a accepté, il n'y a nulle trace dans le Sauveur...
Il a assumé la forme du serviteur sans la souillure du péché, enrichissant l'humain sans diminuer le divin, parce que cet anéantissement par lequel l'invisible s'est rendu visible, été inclination de sa miséricorde, non déficience de sa puissance.

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(Chap. 4) Voici donc que le Fils de Dieu entre dans ces lieux les plus bas du monde, descendant du trône céleste sans pourtant quitter la gloire de son Père, engendré dans un nouvel ordre, par une nouvelle naissance. Un nouvel ordre parce que invisible en ce qui est sien, il a été rendu visible en ce qui est nôtre ; infini il a voulu être contenu ; subsistant avant tous les temps, il a commencé d'exister dans le temps ; Seigneur de l'univers, il a voilé d'ombre l'immensité de sa majesté, il a pris la forme de serviteur ; Dieu impassible, il n'a pas dédaigné d'être homme passible, immortel, de se soumettre aux lois de la mort. Engendré par une naissance nouvelle, parce que la virginité inviolée, sans connaître la concupiscence, a fourni la matière de la chair. De la mère du Seigneur fut assumée la nature, non la faute, et dans le Seigneur Jésus Christ engendré du sein d'une vierge, la merveilleuse naissance ne fait pas que sa nature soit différente de la nôtre. Car celui qui est vrai Dieu est, le même, vrai homme. Dans cette unité il n'y a pas de mensonge, dès lors que l'humilité de l'homme et l'élévation de la divinité s'enveloppent l'une l'autre. Car de même que Dieu n'est pas changé par la miséricorde, de même l'homme n'est pas absorbé par la dignité. Car chacune des deux formes accomplit sa tâche propre dans la communion avec l'autre, le Verbe opérant ce qui est du Verbe, la chair effectuant ce qui est de la chair. Un des deux resplendit de miracles, l'autre succombe aux outrages. Et de même que le Verbe ne cesse pas d'être en égalité de gloire avec le Père, de même la chair ne se dérobe pas à la nature de notre race.

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...Ce n'est pas acte de même nature que dire " Moi et le Père nous sommes un. Jn 10,30 et dire : " Le Père est plus grand que moi " Jn 14,28 Car bien que dans le Seigneur Jésus Christ la personne de Dieu et de l'homme soit une, autre chose est ce par quoi les outrages sont communs à l'un et à l'autre, autre chose ce par quoi la gloire leur est commune. De ce qui est nôtre, en effet, il tient l'humanité, inférieure au Père, du Père il tient la divinité, égale au Père.


L'Incarnation du Fils de Dieu

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(Chap. 1)...En vous et en nous il est une seule instruction et une même doctrine du Saint-Esprit, et si quelqu'un ne la reçoit pas, il n'est pas membre du corps du Christ, et il ne peut pas se glorifier de cette tête dans laquelle, comme il l'affirme, sa nature n'existe pas. ...

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(Chap. 2)... Ce qui appartient à la divinité, la chair ne l'a pas diminué, et ce qui appartient à l'humanité, la divinité ne l'a pas aboli. Le même en effet était à la fois éternel de par le Père, et temporel de par la mère, inviolable dans sa puissance, passible dans notre humanité ; dans la divinité de la Trinité il était d'une unique et même nature avec le Père et l'Esprit Saint, mais en assumant l'homme il n'était pas d'une unique substance, mais d'une unique et même personne, en sorte que le même était riche dans la pauvreté, tout-puissant dans l'abaissement, impassible dans le supplice, immortel dans la mort. Car le Verbe ne s'est pas changé en chair ou en âme par quelque partie de lui-même, puisque la nature simple et immuable de la divinité est toujours entière dans son essence, qu'elle ne connaît ni diminution ni augmentation d'elle-même, et qu'elle rend la nature assumée à ce point bienheureuse qu'elle demeure glorifiée dans celle qui glorifie. Pourquoi paraîtrait-il inconvenant ou impossible que le Verbe et la chair ainsi que l'âme soient l'unique Jésus Christ ou l'unique Fils de Dieu et de l'homme, alors que la chair et l'âme, dont les natures sont dissemblables font une unique personne même dans l'Incarnation du Verbe ?...
Donc ni le Verbe n'a été changé en chair, ni la chair en Verbe, mais les deux demeurent dans un seul et un seul est dans les deux, non divisé par la diversité, non confondu un mélange, ni l'un du Père, l'autre de la mère, mais le même autrement du Père avant tout commencement, autrement de la mère à la fin des siècles, pour qu'il soit " médiateur de Dieu et des hommes, l'homme Jésus Christ. 1Tm 2,5 afin qu'habite en lui " corporellement la plénitude de la divinité " Col 2,9, car c'est une promotion de celui qui a été assumé, et non de celui qui assume, si " Dieu l'a exalté... " Ph 2,9-11

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(Chap. 3)... Je pense que lorsqu'il (Eutychès) dit cela (à savoir qu'avant l'Incarnation il y avait dans le Christ deux natures, mais après l'Incarnation une seule), il est persuadé que l'âme que le Sauveur a prise séjournait dans les cieux avant de naître de la Vierge Marie, et que le verbe se l'est unie dans le sein. Mais cela les esprits et les oreilles catholiques ne le supportent pas, parce que le Seigneur, lorsqu'il vint du ciel, n'a rien montré qui fit partie de notre condition. Il n'a pas pris une âme qui aurait existé auparavant, ni une chair qui n'aurait pas été du corps de la mère : car notre nature n'a pas été assumée de telle sorte qu'elle aurait été d'abord créée pour être ensuite assumée, mais de telle sorte qu'elle fût créée par l'assomption elle-même. Dès lors ce qui à juste titre a été condamné chez Origène (voir ), qui affirmait que les âmes, avant d'être insérées dans le corps, n'auraient pas seulement la vie, mais qu'il en émanerait également des activités diverses, doit nécessairement être puni aussi chez celui-là, à moins qu'il ne préfère renoncer a son opinion.

299


Bien qu'en effet la nativité de notre Seigneur selon la chair ait certains traits qui lui sont propres et par lesquels elle dépasse les commencements de la condition humaine, soit parce que seul il a été conçu et est né sans concupiscence (de l'Esprit Saint) de la vierge inviolée, soit parce qu'il est sorti du sein de la mère de telle sorte que tout à la fois la fécondité a fait naître et la virginité est demeurée, sa chair pour autant n'était pas d'une autre nature que la nôtre, et ce n'est pas dans un commencement autre que celui des autres hommes que l'âme lui a été insufflée : une âme qui n'est pas plus excellente du fait d'une différence de genre, mais du fait de l'éminence de la vertu.
Il n'avait rien en effet qui fût opposé à sa chair, et aucune discorde des désirs n'a engendré de conflit des volontés ; les sens du corps se fortifiaient sans la loi du péché et, sous la direction de la divinité et de l'Esprit, la vérité de ce qu'il ressentait n'a pas été tentée par la séduction et n'a pas reculé devant les injures. L'homme vrai a été uni au vrai Dieu, et il n'a pas été amené du ciel selon une âme qui aurait existé auparavant, ni créé de rien selon la chair, car il a la même personne dans la divinité du Verbe, et possède dans le corps et dans l'âme la nature commune avec nous. Il ne serait pas en effet le médiateur de Dieu et des hommes si le même, à la fois Dieu et homme, n'était pas un seul et en vérité dans l'un et dans l'autre.