Chapitre 29 — Section 9

Motifs d’observer la loi : recompenses et chatiments

« Je suis le Seigneur votre Dieu, le Dieu fort et jaloux, qui poursuis l’iniquité des pères dans les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent ; et qui fais miséricorde jusqu’à mille générations à ceux qui M’aiment et qui gardent mes préceptes. »
Il y a deux choses, dans cette dernière partie du premier Commandement. qui demandent à être expliquées avec grand soin.
La première, c’est que la menace ici accompagne très justement le précepte, parce que la violation de ce premier Commandement est le plus grand des crimes, et que les hommes sont très portés à le commettre. Cependant la question des peines est l’appendice obligé de tous les préceptes. Il n’y a pas de loi en effet qui n’ait ses châtiments et ses récompenses pour amener les hommes à observer ses prescriptions. Voilà pourquoi on rencontre si souvent dans l’Ecriture Sainte tant de promesses de la part de Dieu. Et sans nous arrêter aux témoignages presque innombrables que nous trouverions dans l’Ancien testament, méditons ceux que l’Evangile nous fait lire :34 « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les Commandements. » Et ailleurs :35 « Celui-là entrera dans le Royaume des Cieux qui fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel. »36 « Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. »37 « Quiconque se fâchera contre son frère méritera d’être condamné par le jugement. »38 « Si vous ne pardonnez point les péchés d’autrui, votre Père ne vous pardonnera point les vôtres. »
La seconde chose, c’est qu’il faut expliquer ces paroles d’une manière bien différente, à ceux qui sont parfaits. Et à ceux qui sont encore charnels.
Les hommes parfaits, qui se laissent conduire par l’esprit de Dieu et qui Lui obéissent avec joie et empressement, reçoivent la menace de ces châtiments comme une nouvelle très agréable et comme une grande preuve de la bienveillance divine à leur égard. Ils y voient la sollicitude d’un Père plein de tendresse, qui oblige en quelque sorte les hommes, tantôt par des récompenses, tantôt par des châtiments, à L’adorer et à Le servir. Ils reconnaissent dans ce Commandement qu’Il veut bien leur faire, un effet de cette bonté infinie du Seigneur qui se sert de ses créatures pour procurer la gloire de son nom. Et non seulement ils reconnaissent en cela sa bonté, mais ils ont encore la ferme espérance qu’en ordonnant ce qu’Il veut, II leur accordera les forces nécessaires pour exécuter ce qu’Il demande.
Les hommes charnels au contraire, qui ne sont pas encore délivrés de l’esprit de servitude, et qui s’abstiennent de faire le mal plutôt par la crainte des châtiments que par l’amour de la vertu, trouvent l’appendice dont nous parlons très dur et très sévère. Le Pasteur ne manquera pas d’élever leurs âmes par de pieuses exhortations, et de les conduire comme par la main à l’accomplissement de la Loi. Au surplus, toutes les fois qu’il aura l’occasion d’expliquer quelque précepte, il devra tenir compte de ces observations.
Remarquons encore qu’il y a dans ces paroles qui terminent le premier Commandement, ce qu’on pourrait appeler deux aiguillons, capables d’exciter les hommes charnels aussi bien que les hommes spirituels à l’observation de la Loi.
Et d’abord, ces mots, « le Dieu fort, » doivent être expliqués avec d’autant plus de soin, que souvent la chair, trop peu effrayée des menaces divines, invente pour son usage différentes raisons qui la feront échapper sûrement à la colère de Dieu, et éviter ses châtiments. Mais quiconque est assuré que Dieu est le Dieu fort, redit avec David :39 « Où irai-je pour m’éloigner de votre esprit ? Où fuirai-je pour me dérober à votre vue ? » D’autres fois la chair se défie des promesses divines, exagère les forces de l’ennemi, et s’imagine qu’elle ne pourra jamais résister à ses efforts. Au contraire, ceux qui ont une Foi vive, ferme et solide, une Foi qui s’appuie sur la Force même et la Vertu de Dieu, sentent leur courage se ranimer et se fortifier car ils se disent à eux-mêmes :40 « Le Seigneur est ma lumière et mon salut. Qui craindrai-je ? »
Le second aiguillon, c’est la jalousie divine. très souvent les hommes s’imaginent que Dieu ne s’occupe point des choses humaines, pas même de notre fidélité ou de notre négligence à garder sa Loi. De là de graves désordres dans leur vie. Mais quand on est convaincu que Dieu est un Dieu jaloux, cette pensée retient facilement dans le devoir.
Toutefois la jalousie que nous attribuons à Dieu n’est point celle qui agite et trouble l’esprit. La jalousie de Dieu, c’est cet Amour, cette Charité qu’il a pour nous, et qui l’empêche de laisser jamais personne s’éloigner de Lui impunément. En effet, dit le Prophète David,41 « Il perd fous ceux qui Le renient »
Ainsi la jalousie dont nous parlons, n’est rien autre chose que cette justice toujours calme et sereine. qui répudie l’âme corrompue par l’erreur et les passions, et qui la repousse parce qu’elle est indigne de rester l’épouse de son Dieu. A coup sûr, elle doit nous paraître bien douce et bien agréable, cette jalousie de Dieu, puisqu’elle est une preuve assurée de l’immense, de l’incroyable Amour qu’Il a pour nous. Et comme parmi les hommes il n’y a point d’amour plus vif, d’union plus forte et plus étroite que celle qui est cimentée par le mariage, Dieu nous montre combien Il nous aime, lorsqu’il se compare si souvent, vis-à-vis de nos âmes, à un fiancé, ou à un Epoux, et s’appelle Lui-même un Epoux jaloux. C’est pourquoi le Prêtre ne manquera pas d’apprendre aux Fidèles qu’ils doivent être tellement passionnés pour tout ce qui regarde le culte et l’honneur de Dieu, qu’on puisse dire d’eux avec vérité que non seulement ils Lui sont attachés, mais même qu’ils L’aiment d’un amour de jalousie, à l’exemple de celui qui disait de lui-même:42 « J’ai été rempli de zèle pour le Seigneur le Dieu des armées, » et comme Jésus-Christ Lui-même dont il est écrit:43 « Le zèle de votre Maison me dévore. »
Quant à la menace qui termine ce précepte, elle signifie que Dieu ne laissera point les pécheurs impunis, mais qu’Il les châtiera comme un bon Père, ou qu’Il les punira sévèrement et sans pitié comme un juge. C’est ce que nous déclare positivement Moise:44 « et vous saurez que le Seigneur votre Dieu est un Dieu fort et fidèle, gardant son alliance en faisant miséricorde d ceux qui L’aiment et qui gardent ses préceptes, jusqu’à mille générations, et punissant sur-le-champ ceux qui le haïssent. » C’est aussi ce que dit Josué:45 « Vous ne pourrez servir le Seigneur, car c’est un Dieu saint, un Dieu fort et jaloux, et Il ne pardonnera point vos crimes, ni vos péchés. Si vous abandonnez le Seigneur, et si vous servez des dieux étrangers, Il se tournera contre vous, II vous affligera et Il vous renversera. »
Mais il faut bien montrer au peuple que si Dieu, à la fin de ce premier précepte, menace de punir les méchants et les impies jusqu’à la troisième et quatrième génération, cela ne veut pas dire que tous les descendants portent toujours la peine des crimes de leurs ancêtres, mais que si les coupables et leurs enfants pèchent impunément, jamais leur postérité entière n’échappera à la colère de Dieu. Et n’évitera ses châtiments. C’est ce qui arriva pour le roi Josias. A cause de sa piété extraordinaire, Dieu l’avait épargné. Il lui avait accordé de mourir en paix, d’être enseveli dans le tombeau de ses pères et de ne pas être témoin des malheurs qui devaient bientôt tomber sur Jérusalem et la tribu de Juda, à cause des impiétés de Manassès. Mais à peine fut-il mort que la vengeance de Dieu s’exerça contre sa postérité et n’épargna pas même ses enfants.
Comment concilier maintenant ces paroles que nous venons d’expliquer avec ce qui est dit dans le prophète Ezéchiel :46 « C’est l’âme qui a péché qui mourra ? » Saint Grégoire, d’accord sur ce point avec tous les Pères de l’antiquité, répond admirablement :47 « Quiconque imite l’iniquité d’un père corrompu, est enchaîné à son sort ; mais quiconque n’imite point cette iniquité, n’est point accablé par le poids des crimes de son père. Ainsi le fils pervers d’un père pervers comme lui, paie non seulement pour ses fautes, mais encore pour celles de son père, puisque, aux crimes de celui-ci qu’il savait avoir provoqué le courroux du Seigneur, il n’a pas craint d’ajouter sa propre perversité. Et c’est justice que celui qui, en présence d’un Juge inflexible, ose néanmoins suivre les voies iniques de son père, soit forcé d’expier les fautes de ce père dans la vie présente. »
Enfin le Pasteur aura grand soin de rappeler combien la bonté et la miséricorde de Dieu l’emportent sur sa justice. Car si sa colère s’étend jusqu’à la troisième et quatrième génération, sa miséricorde va jusqu’à la millième.
Ces paroles, « de ceux qui Me haïssent » nous montrent toute la grandeur du péché de ceux qui transgressent ce premier Commandement. Qu’y a-t-il en effet de plus détestable et de plus odieux que de haïr la souveraine bonté. la souveraine vérité ? Or c’est ce que font tous les pécheurs. Car de même que48 « Celui qui a reçu les Commandements et qui les observe, aime Dieu », de même celui qui méprise la Loi de Dieu et qui n’observe point ses Commandements doit passer à bon droit pour un homme qui hait Dieu.
Quant aux mots de la fin, « à ceux qui M’aiment, » ils nous apprennent de quelle manière et pour quel motif nous devons garder la Loi. Il est nécessaire que ce soit le motif de la Charité, c’est-à-dire de l’amour même que nous avons pour Dieu. C’est ce qu’il faudra rappeler dans l’explication de chacun des Commandements.