Saint Jérôme, dans ses commentaires sur Saint Matthieu, nous dit — et il ne se trompe pas — que ce mot Amen est comme le sceau de l’Oraison Dominicale. Aussi, comme nous avons prévenu les Fidèles de la nécessité de se préparer à la Prière, avant de l’entreprendre, nous avons à leur expliquer maintenant quelle est la raison et le sens de cette conclusion ; car il n’est pas plus important de bien commencer la Prière que de la bien finir.
Chapitre 46 — Section 5
Conclusion de l’oraison dominicale. amen. (ainsi soit-il !)
Que les. Fidèles sachent donc que nous retirons des fruits nombreux et excellents de l’Oraison Dominicale. Mais le meilleur et le plus agréable de tous c’est l’assurance que nous obtiendrons ce que nous avons demandé. nous avons suffisamment parlé plus haut de cette consolante vérité, mais nous devons ajouter ici que par cette dernière partie de notre Prière, nous n’obtenons pas seulement que nos demandes soient exaucées, nous recueillons encore des avantages si grands et si remarquables, que la parole peut à peine en donner une idée.
Lorsque les hommes conversent avec Dieu par la Prière, dit Saint Cyprien, la Majesté divine se rapproche, d’une manière incompréhensible, de celui qui prie, bien plus que de tous les autres hommes, et elle l’enrichit des dons les plus précieux. On peut comparer celui qui prie avec piété à un homme qui s’approche du feu. Le feu échauffe celui qui a froid ; il fait suer celui qui a déjà chaud : de même ceux qui s’approchent de Dieu par la Prière en deviennent plus ardents, selon la mesure de leur piété et de leur Foi. Leur cœur s’enflamme pour la Gloire de Dieu ; leur esprit est éclairé d’une lumière admirable ; et en outre ils sont comblés des dons célestes. La Sainte Ecriture nous le dit : « Vous l’avez prévenu des bénédictions de votre douceur. »24 Moïse, cet illustre personnage, en est un exemple des plus remarquables. Au sortir de ses entretiens intimes avec Dieu, son front et son visage resplendissaient d’une lumière si éclatante que les Israélites ne pouvaient pas le regarder. tous ceux qui prient avec cette piété, avec cette sainte ardeur, participent aux effets admirables de la Bonté et de la Majesté de Dieu. « Dés le matin, dit le Prophète, je me présenterai devant Vous, et je verrai que Vous n’êtes pas un Dieu qui aime l’iniquité. »25
Plus nous connaissons ces merveilles, plus aussi nous sommes pénétrés d’amour et de respect pour Dieu, plus nous goûtons combien le Seigneur est doux, et combien sont heureux ceux qui espèrent en lui.
A la clarté de cette lumière incomparable qui nous environne, nous commençons à comprendre le néant que nous sommes, devant l’infinie Grandeur et la Majesté de Dieu. nous faisons ce que demande Saint Augustin : « Seigneur, faites que je Vous connaisse et que je me connaisse moi-même ! » Dès lors nous avons de nous-mêmes et de nos propres forces une juste défiance, et nous nous confions entièrement en la Bonté de Dieu, ne doutant point qu’Il ne nous reçoive avec une Charité toute paternelle et une admirable tendresse, et qu’il ne nous donne en abondance tout ce qui nous est nécessaire pour la vie et pour le salut. Alors nous rendons à Dieu toutes les actions de grâces dont notre cœur et notre bouche sont capables, heureux d’imiter en cela le saint roi David, qui, après avoir commencé sa Prière par ces mots : « Sauvez-moi de tous ceux qui me persécutent, »26 finit par ceux-ci : « Je rendrai grâces à Dieu selon sa justice, et je chanterai à l’honneur du nom du Seigneur très Haut. »
Presque toutes les Prières des Saints commencent par la crainte et finissent par l’espérance et la joie. Mais les plus remarquables en ce genre sont celles du Prophète David. Après avoir commencé à prier sous l’empire de la crainte et du trouble, en disant]: « Combien qui s’élèvent contre moi ! combien qui crient à mon âme : point de salut pour toi en Dieu, bientôt il se rassure, et dans la joie qui l’inonde, »27 il ajoute]: « Je ne craindrai pas les milliers d’ennemis qui m’environnent. »28 Dans un autre Psaume, après avoir déploré sa misère, nous le voyons plein de confiance en Dieu faire éclater une joie extraordinaire dans l’espérance de la béatitude éternelle. « Je m’endormirai, dit-il, et je reposerai dans la paix. »29 Et ce cri : « Seigneur, ne me reprenez point dans votre colère, ne me châtiez point dans votre fureur »,30 avec quelle terreur, avec quel effroi n’est-il pas à croire qu’il le prononça ! Mais aussi quelle confiance et quelle joie dans les paroles qui suivent : « Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez l’iniquité, car le Seigneur a exaucé la voix de mes pleurs ! »31 enfin lorsqu’il avait à redouter la colère et la fureur de Saül, avec quelle humilité n’implorait-il pas le secours de Dieu ! « Seigneur, disait-il, sauvez-moi par votre nom, et défendez ma cause par votre Puissance. »32 Puis la confiance et la joie revenant, il ajoute dans le même Psaume : « Voilà que Dieu est mon aide, et que le Seigneur est le défenseur de ma vie. »33
Que celui donc qui, le cœur plein de Foi et d’Espérance, se dispose à prier, se présente devant Dieu son Père avec la confiance ferme qu’il obtiendra ce dont il a besoin.
Or ce mot Amen, qui termine l’Oraison Dominicale, contient en germe toutes les pensées et toutes les considérations que nous venons d’exposer.
D’autre part Notre-Seigneur Jésus-Christ s’en sert si souvent dans l’Evangile, qu’il a plu à l’Esprit-Saint de le conserver dans l’Eglise de Dieu.
Voici donc, en quelque sorte, le sens qui y est attaché: Sachez que vos prières sont exaucées. C’est comme la réponse de Dieu renvoyant gracieusement celui qui priait, en lui accordant ce qu’il demandait.
Cette interprétation a pour elle la coutume constante de l’Eglise. Et en effet, dans le saint Sacrifice de la Messe, lorsqu’elle récite l’Oraison Dominicale, l’Eglise n’a pas laissé le mot amen aux assistants qui doivent simplement dire : mais délivrez-nous du mal ; elle l’a réservé pour le Prêtre qui, étant Médiateur entre Dieu et les hommes, répond au peuple que le Seigneur est apaisé.
Cette règle n’est cependant point commune à toutes les Prières, puisque dans les autres, c’est le peuple qui répond : Amen, elle ne s’applique qu’à l’Oraison Dominicale. Et en voici la raison, c’est que dans toutes les autres Prières, ce mot exprime seulement un assentiment ou un désir, tandis qu’ici il signifie que Dieu exauce les demandes de ceux qui prient.
Il faut dire d’ailleurs que les interprètes traduisent diversement ce mot amen. Les Septante lui ont donné le sens de : ainsi soit-il ! D’autres ont dit : vraiment. Aquila le traduit par fidèlement. Mais il importe peu qu’on l’entende de telle ou telle manière, pourvu que l’on reconnaisse que dans la bouche du Prêtre, à la Messe, il exprime bien l’assurance que ce qu’on a demandé est obtenu. Saint Paul autorise ce sens en disant aux Corinthiens : « Toutes promesses de Dieu ont en Jésus-Christ leur vérité ; et c’est par Lui aussi que nous disons ; Amen à Dieu pour la gloire de notre ministère. »34
Ce mot est encore pour nous comme la confirmation de toutes nos demandes. Le fait seul de le prononcer rend plus attentifs ceux qui s’adonnent au saint exercice de la Prière, où il arrive trop souvent, hélas ! que l’esprit est distrait et entraîné par toutes sortes de pensées étrangères.
Enfin, dans cette courte parole nous demandons avec une nouvelle et instante ardeur que tout ce que nous venons de solliciter soit fait, c’est-à-dire accordé.
Ou bien, ou mieux, reconnaissant déjà que nous avons tout obtenu, la présence du secours divin nous pénètre de joie, et nous chantons avec le Prophète : « Voici que Dieu vient à mon aide et que le Seigneur est le défenseur de ma vie. »35
Personne en effet n’a le droit de douter que Dieu ne soit touché tout ensemble et du nom de son Fils, et d’une parole qu’Il a si souvent proférée ; puisque ce divin Fils, comme dit Saint Paul, a toujours été exaucé à cause de son respect pour son Père.36
