La vertu et les fruits du sacrement de l’Eucharistie méritent toute notre admiration. Il n’est personne, à coup sûr, à qui il ne soit utile et même nécessaire de les connaître. Et même toute la doctrine que nous avons exposée jusqu’ici sur ce Sacrement avait principalement pour but de mettre les Pasteurs en état de mieux en instruire les Fidèles. Mais comme les biens et les avantages qu’ils renferment sont presque infinis, les plus beaux et les plus longs discours ne pourraient les expliquer en détail. Voilà pourquoi les Pasteurs seront forcés de s’attacher à une ou deux considérations principales qui suffiront pour montrer l’étendue et l’abondance des fruits salutaires contenus dans ce sacré Mystère.
Chapitre 20 — Section 1
De la vertu et des fruits de l’Eucharistie
Voici un moyen d’atteindre en partie ce but : c’est de faire voir, en comparant entre elles la nature et l’efficacité de tous les Sacrements, que l’Eucharistie est comme la source, tandis que les autres sont les ruisseaux. En effet l’Eucharistie est vraiment la source de toutes les grâces, puisqu’elle renferme d’une manière admirable Notre-Seigneur Jésus-Christ, la Source même de tous les dons célestes, l’Auteur de tous les Sacrements, le Principe enfin d’où dérive tout ce qu’il y a de bien et de parfait dans les autres Sacrements. Après cela il ne sera pas difficile de comprendre combien sont magnifiques les dons de la Grâce divine que nous communique la sainte eucharistie.
On pourra encore en juger aisément, en examinant la nature du pain et du vin, qui sont les symboles de l’Eucharistie. Ce que le pain et le vin produisent pour le corps, l’Eucharistie le produit également, mais d’une manière infiniment plus parfaite, pour le salut et le bonheur de l’âme. Ce n’est pas le Sacrement qui se convertit comme le pain et le vin en notre substance, c’est nous-mêmes au contraire qui sommes changés pour ainsi dire en sa nature. En sorte que l’on peut très bien appliquer ici ces paroles que Saint Augustin met dans la bouche de Notre-Seigneur :1 « Je suis la nourriture des hommes faits ; croissez, et nous Me mangerez ensuite. Et vous ne Me changerez point en vous, comme il arrive d la nourriture de votre corps mais c’est vous qui vous changerez en Moi. »
« Si la Grâce et la Vérité ont été apportées par Jésus-Christ »,2 ne doivent-elles pas nécessairement se répandre dans l’âme de celui qui reçoit ce Sacrement avec un cœur pur et saint ? Car Notre-Seigneur a dit :3 « Celui qui mange ma Chair et qui boit mon Sang, demeure en Moi, et Moi en lui. s Personne ne doit douter que ceux qui participent à ce Sacrement avec des sentiments de Foi et de piété, ne reçoivent le Fils de Dieu, de manière à se trouver en quelque sorte greffés sur son Corps, comme des membres vivants. » Celui qui Me mange, dit le Sauveur4 vivra aussi pour Moi. Le pain que je donnerai, c’est ma Chair pour la vie du monde. » Sur quoi Saint Cyrille a fait cette remarque :5 « Le verbe de Dieu, en s’unissant à sa propre chair, l’a rendue vivifiante. il était donc convenable qu’Il s’unît à nos corps d’une manière admirable. par sa Chair sacrée et par son Sang précieux qu’Il nous livre sous les espèces du pain et du vin, pour nous sanctifier et nous donner la vie. »
Mais en disant que l’Eucharistie donne la Grâce, que les Pasteurs fassent bien entendre aux Fidèles que pour recevoir ce Sacrement d’une manière vraiment utile, il est nécessaire de la posséder auparavant. De même que les aliments naturels ne servent de rien aux morts, de même aussi il est certain que les saints Mystères sont inutiles à celui qui n’a pas la vie de l’âme. Si même ils se présentent sous les apparences du pain et du vin, c’est précisément pour nous faire comprendre qu’ils n’ont pas été institués pour rendre la vie à l’âme, mais seulement pour la lui conserver.
On veut donc dire par là que la première grâce nécessaire à tous ceux qui veulent recevoir ce Sacrement, sans manger et boire leur condamnation, ne se donne qu’à ceux qui ont le désir et la résolution bien arrêtée d’y participer, car il est la fin de tous les autres Sacrements, le symbole de l’unité et de l’union de tous les membres ale l’Eglise, hors de laquelle il est impossible d’obtenir la Grâce.
D’un autre côté, la nourriture naturelle n’est pas destinée seulement à la conservation du corps, mais aussi à son accroissement, et même à ses jouissances et à son plaisir. De même la nourriture eucharistique non seulement soutient l’âme, mais la fortifie et lui donne plus de goût pour les choses spirituelles. nous avions donc raison de dire que ce Sacrement communique la Grâce, et qu’on peut le comparer justement à la manne, dans laquelle on trouvait les délices de toutes les saveurs.
On ne peut douter non plus que l’Eucharistie ne remette et pardonne les péchés légers, que l’on appelle ordinairement véniels. tout ce que l’âme entraînée par l’ardeur de la concupiscence, a perdu de la vie de la Grâce en commettant des fautes légères, ce Sacrement le lui rend en effaçant ces petites fautes. De même aussi, pour nous servir toujours de notre comparaison, la nourriture corporelle répare peu à peu et nous rend ce que nous perdons tous les jours par l’effet de la chaleur naturelle. Ce qui a fait dire si justement à Saint Ambroise, parlant de ce céleste Sacrement :6 « Ce pain de chaque jour est an remède aux infirmités de chaque jour. » toutefois ceci ne s’applique qu’aux péchés dont le sentiment et l’attrait n’émeuvent plus l’âme.
C’est encore un autre effet de l’Eucharistie de nous conserver exempts et purs de tout péché, de nous sauvegarder contre les attaques furieuses des tentations, et de nous servir comme d’un céleste antidote qui nous empêche d’être infectés et corrompus par le venin mortel des mauvaises passions. Aussi, au rapport de Saint Cyprien, lorsque dans les premiers temps de l’Eglise, les Fidèles étaient condamnés par les tyrans aux supplices et à la mort pour avoir confessé la Foi de Jésus-Christ, les Evêques avaient coutume de leur administrer le sacrement du Corps et du Sang de Notre-Seigneur, de peur que vaincus par la violence des tourments ils ne vinssent à succomber dans ce combat suprême du salut.
L’Eucharistie réprime et modère aussi l’ardeur des désirs de la chair. Par cela même qu’elle augmente dans les cœur s le feu de l’Amour de Dieu, elle éteint nécessairement celui de la concupiscence. Enfin, pour exprimer en un seul mot tous les avantages et tous les bienfaits de ce Sacrement, il suffit de dire qu’il possède une puissance souveraine pour nous faire acquérir la gloire éternelle. Car il est écrit, (et c’est une parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ): « Celui qui mange ma Chair, et qui boit mon Sang, a la Vie Eternelle, et Je te ressusciterai au dernier jour. »7 A en effet, par la grâce de l’Eucharistie, les Fidèles jouissent déjà dès cette vie d’une paix et d’une tranquillité de conscience parfaites. Puis, quand il faut mourir, c’est encore par sa Vertu qu’ils s’élèvent à la gloire et à la béatitude éternelle ; semblables à Elie « qui fortifié par le pain cuit sous la cendre marcha jusqu’à Horeb, la montagne de Dieu ».8
Il sera facile aux Pasteurs d’expliquer plus longuement tous ces bienfaits de l’Eucharistie, s’ils veulent commenter devant les Fidèles le sixième chapitre de l’Evangile de Saint Jean, où un grand nombre des effets de ce Sacrement se trouvent marqués ; ou bien encore, si en parcourant la suite admirable des actions de Notre-Seigneur, ils comparent le bonheur de ceux qui Le reçurent dans leur maison, pendant sa vie mortelle, ou qui recouvrèrent la santé « en touchant ses vêtements et le bord de sa robe, »9 avec le bonheur beaucoup plus considérable de ceux qui Le reçoivent dans leur cœur, (maintenant qu’Il est en possession de la gloire immortelle), pour guérir toutes leurs blessures et enrichir leur âme de ses dons les plus excellents.
