Chapitre 14 — Section 5

Des raisons qui ont fait instituer les sacrements

Pour apprendre aux Chrétiens à faire des Sacrements un saint usage, rien ne semble plus convenable que de leur exposer soigneusement les motifs qui les ont fait instituer. Ces motifs sont multiples.
Le premier est la faiblesse de l’esprit humain. Cette faiblesse est telle, naturellement parlant, qu’il nous est impossible de parvenir à la connaissance des choses spirituelles et purement intelligibles, sans le secours de celles qui sont perçues par quelques-uns de nos sens. Aussi, le Souverain Auteur de toutes choses, pour nous aider à comprendre plus facilement les effets invisibles et cachés qu’Il opère dans nos âmes, a voulu, dans sa Sagesse et dans sa Bonté infinies, nous les figurer par certains signes qui tombent sous nos sens. Comme l’a si bien dit Saint Jean Chrysostome,18 « si l’homme n’avait point eu de corps, les vrais Biens lui eussent été offerts et donnés à découvert et sans voile ; mais puisque l’âme est unie à un corps, c’était une nécessité pour elle de s’élever de la notion des choses sensibles, à la connaissance des « choses invisibles. »
Le second motif, c’est que notre esprit n’est pas très porté à croire les choses qui ne lui sont que promises. Voilà pourquoi, dès le commencement du monde, Dieu prit soin de rappeler très souvent par des paroles d’abord, ce qu’il avait promis de faire. Et s’il arrivait qu’Il annonçât un événement dont la grandeur et la difficulté pouvaient ébranler la foi à ses promesses, Il ajoutait aux paroles certains autres signes qui revêtaient souvent le caractère du miracle. Ainsi quand II envoya Moise pour délivrer les Hébreux,19 celui-ci se défiant du secours même de Dieu qui lui donnait des ordres, craignit qu’un tel fardeau ne fût au-dessus de ses forces, ou bien que ce peuple ne refusât d’ajouter foi aux oracles divins. Alors le Seigneur20 daigna confirmer sa Promesse par un grand nombre de prodiges divers. Or, de même que Dieu, dans l’Ancien testament, confirmait par des signes miraculeux la certitude de ses plus grandes promesses, de même, dans la Loi nouvelle, JésusChrist notre Sauveur, en nous promettant le pardon de nos fautes, la Grâce céleste, et la communication de l’Esprit-Saint, a établi certains signes qui devaient frapper la vue et les autres sens, et nous servir comme de gage des obligations qu’Il contractait, sans nous permettre de douter jamais de sa fidélité à tenir sa promesse.
Troisième motif : Dieu voulait que les Sacrements, comme des préservatifs et comme les remèdes salutaires du Samaritain de l’Evangile,21 selon l’expression de Saint Ambroise, fussent toujours à notre disposition, soit pour entretenir, soit pour recouvrer la santé de l’âme. La Vertu qui découle de la Passion de Jésus-Christ, c’est-à-dire cette Grâce qu’il nous a méritée sur l’autel de la Croix, doit passer par les Sacrements comme par un canal, pour arriver jusqu’à nous. Autrement il n’y a d’espoir de salut pour personne. C’est pourquoi l’infinie Clémence de Notre-Seigneur a voulu laisser dans son Eglise des Sacrements revêtus du sceau de sa Parole et de sa Promesse ; ainsi nous n’aurions pas de peine à croire qu’Il voulait nous communiquer réellement par eux les fruits de sa Passion. Il suffit que chacun de nous use avec foi et piété de ce moyen de guérison.
Voici un quatrième motif qui semble avoir rendu nécessaire l’institution des Sacrements. Il fallait des marques et certains signes pour distinguer les Fidèles des autres hommes. Jamais, dit Saint Augustin,22 soit au, nom d’une religion vraie, soit au nom d’une religion fausse, jamais société humaine ne saurait faire un corps, si les membres de cette société ne sont pas liés entre eux par quelque signe, ou marque sensible. Or, les sacrements de la Loi nouvelle produisent ce double effet : d’une part ils distinguent les Chrétiens des infidèles ; et d’autre part ils sont comme un lien sacré qui les unit entre eux.
Cinquième motif ; on trouve encore un excellent motif de l’institution des sacrements dans ces paroles de l’Apôtre saint Paul :23 par le cœur on croit pour être justifié, mais on professe de bouche pour être sauvé. Par les Sacrements nous professons extérieurement notre Foi, et nous la faisons connaître devant les hommes. Ainsi en allant recevoir le Baptême, nous faisons publiquement profession de croire que par la Vertu de cette eau qui lave notre corps, notre âme est purifiée de ses souillures spirituelles. Les sacrements d’ailleurs ont une grande efficacité, non seulement pour exciter et nourrir la Foi dans nos esprits, mais encore pour allumer dans nos cœur s le feu de cette Charité que nous devons avoir les uns pour les autres, en nous souvenant que la participation aux mêmes Sacrements nous unit tous par les liens les plus étroits, et qu’elle nous fait membres d’un seul et même corps.
Enfin, — précieux avantage pour la Piété chrétienne -les Sacrements domptent et répriment l’orgueil de notre esprit, en même temps qu’ils nous obligent à pratiquer l’humilité. Par eux, en effet, nous sommes contraints de nous déprendre des éléments de ce monde pour obéir à Dieu, nous qui l’avions abandonné d’une manière outrageante pour nous asservir à ces éléments grossiers.
Voilà ce qui nous a paru le plus digne d’être enseigné sur le nom, la nature et l’institution des Sacrements. Mais après avoir donné ces explications avec tout le soin possible, les Pasteurs auront encore à bien apprendre aux Fidèles de quoi se compose chaque Sacrement, quelles en sont les parties, et enfin quels sont les rites et les cérémonies que l’on doit observer en les administrant.